PROTECTION DE LA LANGUE DE LA MAJORITÉ PAR UNE LOI

Protection de la langue de la majorité par une loi:
le Québec est-il seul à le faire?

Hugo Saint-Hilaire
Impératif français

Face à l’influence anglo-saxonne internationale et au nombre
élevé de communautés culturelles sur les territoires nationaux souverains, plusieurs
pays doivent dorénavant légiférer afin de protéger la langue de la majorité, facteur
de cohésion sociale. Certains le feront en ignorant et en niant les minorités ethniques
et culturelles vivant sur leur territoire, et d’autres, au contraire, procéderont en
les respectant. Dans le cas d’états annexés à une fédération, certains
n’accepteront pas que la majorité linguistique du grand tout fédéral, minoritaire
sur leur territoire, jouisse des mêmes droits devant la loi que leur nationalité
majoritaire; et d’autres états annexés, au contraire, assureront protection à
cette majorité fédérale minoritaire sur leur territoire. Mais, quelque soit le contexte
politique et social, toujours, cette nécessité de protéger par une loi la langue de la
majorité sur un territoire donné est une évidence incontournable.

Si en Algérie l’arabisation, c’est-à-dire
l’imposition de l’arabe classique dans les médias, les conférences et
les correspondances avec l’étranger, tourna à la chasse au français, au berbère
et à l’arabe algérien, cette façon de faire n’est heureusement pas le cas en
général dans le monde. L’Inde avec sa multitudes d’ethnies a depuis 1963 son Acte
sur la langue officielle,
et depuis 1976 ses Règlements sur la langue officielle
pour implanter et promouvoir, en conformité avec la Constitution,
l’utilisation de l’indi dans l’administration publique.

En ce début de troisième millénaire, toute l’Europe est sous
l’influence de la langue anglaise, à commencer par la Banque centrale européenne
dont le site internet est unilingue anglais. L’Eurocorps, le corps militaire
de réaction rapide en Europe, vient d’adopter l’anglais comme «langue
opérationnelle», et ce, même si l’Angleterre n’en fait pas partie.
L’Eurocorps comprend cinq pays dont la France et l’Allemagne et son siège
social est à Strasbourg … en France. Autre exemple: les policiers kosovars de
l’ONU doivent travailler en anglais au Kosovo même si le français est, avec
l’anglais, une des deux langues officielles de travail de l’ONU et que
l’anglais n’a pas d’implantation historique ou ethnique au Kosovo, pays
proche de l’Albanie francophile.

Actuellement, la France et l’Allemagne subissent l’assaut de
la langue anglaise sur leur territoire. Si ces deux nations souveraines n’ont pas à
proclamer le français et l’allemand comme langue officielle de leur pays, ils
doivent cependant lutter contre l’envahissement du franglais et du denglisch,
cette mixture continue de deux langues qui remplace les termes français et allemands par
des termes anglais. C’est ainsi que la compagnie de téléphone Deutsche Telekom
envoyait ses factures téléphoniques avec les catégories tarifaires «CityCall»,
«RegioCall» ou «GermanCall», et que la C&A, une grande chaîne allemande de
prêt-à-porter, appelait sa campagne de vêtements pour enfants «Back to School»! Pour
Walter Krämer, fondateur de la Société pour la protection de la langue allemande,
«cela est non seulement indigne mais, à long terme, cela signifie une moindre maîtrise
de sa propre langue». Toute langue vivante se nourrit d’influences étrangères mais
«se débarrasser des contaminations inutiles – et non des additions valables – est un
geste qui procède d’une plus grande dignité et d’un plus grand respect de
soi».

Ce n’est pas peu dire, même la Chine est atteinte de cet
engouement pour la langue anglaise: Monsieur Li, le professeur d’anglais le plus
connu en Chine (13 millions de personnes auraient déjà assisté à ses conférences),
considère que la Chine avec ses 5000 ans d’histoire est aujourd’hui une nation
arriérée et que les Chinois doivent apprendre l’anglais pour être concurrentiels.

Autre fait: pour contrer l’envahissement des chansons anglophones,
le parlement israélien a adopté en décembre 1998 la loi de Défense de la chanson
hébreu
qui oblige les radios publiques en Israël à diffuser au moins une chanson
sur deux en hébreu.

Après le rétablissement de l’indépendance de la Lituanie en
1990, le gouvernement déclara le lituanien langue officielle du pays. Même si les
minorités Russe, Polonaise et Biélorusse qui habitent le territoire exprimèrent leur
animosité à l’égard de la Loi de la République lituanienne sur la langue
officielle
qui, selon eux, enfreint leurs droits, la loi fut adoptée afin de remettre
les pendules à l’heure et signifier aux Russes que, dorénavant, étant en pays
étranger, ils devraient respecter les Lituaniens. En 1973, un étudiant qui avait osé
demander en lituanien du fromage blanc dans le restaurant universitaire avait été exclu
de l’université pour avoir «offensé» la serveuse russe. Or, ce genre de situation
ne devrait plus jamais se reproduire en Lituanie. La Loi fut aussi promulguée pour
éliminer le bilinguisme malsain qui fait perdre le sens linguistique de leur langue aux
Lituaniens. En effet, sous l’influence du russe et maintenant surtout de
l’anglais, il semble que l’on parle souvent le lituaglais tant l’on
confond les moyens d’expressions entre l’anglais et le lituanien. La loi
lituanienne sur la langue officielle réglemente l’emploi de la langue dans la vie
publique du pays, soit dans les institutions, les établissements, les procès, dans
l’enseignement et dans les manifestations protocolaires; elle ne réglemente pas la
langue de la communication courante des habitants, ni la langue des manifestations
organisées par les communautés religieuses ou ethniques.

Revenons maintenant en Amérique. Les lois linguistiques de la
Californie se rapprochent beaucoup de la Charte québécoise de la langue française.
Si, en 1986, les Californiens ont jugé nécessaire de légiférer pour se protéger de
l’invasion de l’espagnol apporté par un flot ininterrompu d’immigrants
hispanophones, que penser du Québec où la langue française est menacée de disparition
par l’omniprésence de l’anglais en Amérique du Nord. La section 6 de
l’article 3 de la Constitution de la Californie
a statué que l’anglais est
la seule langue officielle de l’état. Dans le préambule de cette loi, il est dit
que la langue commune des Américains est l’anglais et qu’il y a obligation de
«préserver, de protéger et de renforcer cette langue anglaise». Pour favoriser
l’intégration à la société californienne, les enfants d’immigrants, qui
connaissent tous des difficultés académiques, sont dorénavant obligés de fréquenter
des écoles unilingues anglaises. Le Québec aussi est doté d’une loi semblable qui
oblige les enfants d’immigrants à apprendre le français.

Mais la Californie n’est pas le seul état américain à avoir
promulgué l’anglais comme langue officielle. Il est surprenant de constater
qu’aux états-Unis, château-fort de la civilisation anglo-saxonne, 23 autres
gouvernements ont aussi jugé nécessaire l’adoption d’une telle loi, dont la
Floride en 1988 et, en 1999: le Connecticut, le Maine, le Massachusetts, l’état de
New York, l’Ohio et l’Utah. Dans son texte de loi, l’état de New York, en
plus de mentionner que l’anglais doit apporter stabilité et cohésion dans
l’administration gouvernementale, affirme que la langue anglaise devrait être
«parlée, écrite et comprise par tous» et que «la législature devra préserver,
protéger et perpétuer la langue anglaise».

Puisque le français est la principale langue publique de 87% des
Québécois dans un pays, le Canada, qui affiche officiellement le bilinguisme
institutionnel anglais/français, alors qu’à l’extérieur du Québec ce
n’est plus le français mais le chinois qui, en 2001, deviendra la deuxième langue
la plus parlée à la maison, il est donc tout à fait normal et sain, comme le font les
Californiens avec l’anglais, de préserver, de protéger et de renforcer le français
au Québec. Et il est urgent de le faire car, comme nous le savons tous maintenant,
l’île de Montréal est habitée par près de 50% d’anglophones et
d’allophones qui seront bientôt majoritaires: en 2006, les francophones seront
devenus minoritaires sur le territoire le plus peuplé du Québec.

Actuellement, dans la région métropolitaine de Montréal, 78% des
Québécois utilisent le français comme principale langue d’usage publique: 71% sur
l’Île de Montréal. Nous devons donc continuer à lutter pour le français si nous
voulons que notre langue se maintienne. Dans un tel contexte, la Loi 101 avec la Charte
de la langue française
, dont de grands pans ont été jugés inconstitutionnels par
la Cour suprême du Canada, n’est certes pas un caprice. Le maintien de la langue
française nécessite dans notre vie journalière une attention des plus vigilante,
jumelée à une action juste et des plus ferme. En 1991, avec 56% de sa population qui est
d’origine lettone, la Lettonie a rendu l’affichage bilingue russe-letton,
unilingue letton. Le Québec pour sa part, est loin de posséder encore cette
détermination puisqu’avec 82% de francophones l’affichage, officiellement
bilingue avec nette prédominance du français, n’est souvent pas respecté.

Les 8 % de Québécois d’origine britannique de la majorité
anglophone canadienne voient leurs députés utiliser l’anglais à l’Assemblée
nationale du Québec et le chef de l’opposition Jean Charest, un francophone, fait
même pour eux la promotion de l’usage de l’anglais entre francophones à cette
même Assemblée nationale. Les établissements de santé et de services sociaux sont
obligés de fournir un service en anglais, ce qui s’appelle le bilinguisme
institutionnel dans un Québec officiellement français
. Dans le domaine de
l’éducation, la majorité anglophone canadienne du Québec a accès à des cours en
langue anglaise de la maternelle à l’université et l’enseignement est régi
par des institutions anglophones: plus de 300 écoles élémentaires, 7 cegeps anglais et
2 bilingues et 3 universités. Dans les palais de justice, la langue anglaise peut être
employée. Dans les communications, le câble offre en anglais 30 canaux, 3 stations de
télévision, 3 canaux de télévision payante. Les anglophones possèdent 11 stations de
radios, 3 quotidiens et 18 hebdomadaires . Comme nous pouvons le constater, la communauté
anglophone du Québec se porte assez bien merci!

Le Québec n’est pas le seul pays à protéger la langue de
sa majorité par une loi, mais il a cependant encore beaucoup d’efforts à faire afin
que le français, langue officielle, devienne une évidence incontestable et respectée
dans la sphère publique, surtout dans la région de Montréal et en Outaouais. Comme en a
décidé l’état de New York pour l’anglais, au Québec, malgré
l’opposition des Canadians, la langue française devrait être « parlée,
écrite et comprise par tous ».

Selon Danielle Cyr, professeure de linguistique à l’Université
York, d’ici deux ou trois générations, 90% des langues du monde auront disparu:
«toutes les langues qui ne sont pas reconnues comme officielles, surtout si elles ne sont
pas enseignées, sont fortement menacées.» Par exemple, au Maghreb près de 13 millions
de gens parlent couramment le berbère. Cette langue n’étant pas reconnue
officiellement et seulement enseignée dans quelques universités, les parents envoient
leurs enfants à des écoles de langue arabe, française ou anglaise. Résultat: le
berbère est en voie de disparition.

Bien implanté en Europe, le français survivra, certes. Mais en
Amérique, rien n’est moins sûr. Si la langue française y survit tant bien que mal
c’est grâce aux luttes incessantes des Québécois et des Canadiens-Français. Et
l’affirmation française du Québec n’a rien à voir avec l’arabisation de
l’Algérie tel que mentionné au début de cet article! Tout comme la Californie et
l’état de New York majoritairement de langue anglaise doivent se maintenir
officiellement anglophones en légiférant en faveur de la langue de la majorité, le
Québec majoritairement de langue française doit se maintenir officiellement français
grâce à la Charte de la langue française. Et même plus: afin de compenser dans
un juste équilibre la domination linguistique et culturelle anglo-saxonne
nord-américaine, pour préserver, protéger et perpétuer la langue française, le
Québec doit devenir de plus en plus français en imposant le français comme
langue de travail et comme langue d’usage public.