À PROPOS DES PRATIQUES QUÉBÉCOISES

à propos des pratiques
québécoises

de thésaurisation dans les
régimes de retraite

Claude Bariteau
Université Laval

Rosaire Morin (1996) a récemment attiré
l’attention sur l’importance des investissements hors Québec des
sommes placées par des Québécois et des Québécoises dans des
fonds mutuels. Depuis, plusieurs personnes attendent les
résultats de ses recherches pour avoir un portrait complet de la
situation des investissements dans les compagnies d’assurance et
dans les régimes de retraite. Intrigué par ces résultats, j’ai
cherché à cerner les pratiques québécoises à l’égard des
régimes de retraite à l’aide des informations disponibles. Ce
texte rend compte de mes découvertes.

Je souligne, d’entrée de jeu, que j’ai
pris un certain nombre de précautions en réalisant cette
recherche. Je les révèle l’occasion venue. De plus, j’ai fait
des démarches auprès de statisticiens, de spécialistes en
placement et d’analystes en cette matière afin de valider mes
avancées. Il va de soi que j’assume l’entière responsabilité
du contenu de ce texte. Celui-ci traite de cinq points
particuliers concernant les régimes de retraite : 1) la
diversité des régimes et les personnes concernées ; 2) les
sommes thésaurisées ; 3) les lieux de surveillance et les
portefeuilles de thésaurisation ; 4) la recherche de
rendements élevés et l’absence de taxation ; 5) la
« canadianisation » des sommes investies. J’ai
privilégié ces cinq points parce qu’ils mettent en relief, à
mon avis, les principales particularités des pratiques
québécoises de thésaurisation en vue de la retraite. Ils m’ont
amené à soulever un certain nombre de questions, ce que je fais
en conclusion.

1) La diversité des régimes et
les personnes concernées

Les Québécois et les Québécoises
préparent différemment leur retraite. Certains n’ont ni les
moyens et ni l’opportunité de thésauriser. S’ils n’héritent de
rien, ils se retrouvent avec, pour revenu de retraite, les
montants versés par la Sécurité de la vieillesse, régime
universel du gouvernement fédéral. à ces montants peuvent
s’ajouter le Supplément de revenu garanti et des compléments
venant des programmes sociaux. Plusieurs Québécois et
Québécoises sont dans cette situation, notamment ceux et celles
qui, leur vie durant, n’ont pas fait partie de la main-d’oeuvre
active sur le marché du travail ou se sont souvent retrouvés
parmi les chômeurs.

D’autres, par contre, accumulent des biens
immobiliers, notamment des maisons, investissent à la bourse ou
ailleurs. Toutefois, la majorité d’entre eux utilisent les
régimes de retraite. Je ne traiterai que de cette pratique. Au
Québec, il existe trois catégories de régime : 1) le Régime
des rentes du Québec, le pendant québécois du Régime de
pensions du Canada ; 2) les régimes enregistrés de pension
(REP) ; 3) les régimes enregistrés d’épargne retraite (REER)
et les régimes de participation différée aux bénifices
(RPDB). Ce dernier type de régime est peu populaire au Québec.
Je signale qu’il n’existe aucune information sur les sommes
investies dans les régimes étrangers.

Dans le premier cas, le RRQ, il s’agit d’un
régime auquel la participation est obligatoire si l’on est actif
sur le marché du travail. Au Québec, environ 87% de la
population active aura accès à ce régime lors de la retraite
mais à des degrés différents car les participants
n’investissent pas tous le montant maximum de cotisation. Tout
dépend de leur revenu d’emploi. Dans le deuxième cas, les REP,
ce sont des régimes établis par les employeurs et les
employés, surtout là où il y a syndicalisation. En 1993,
environ 40% de la population active du Québec participait à un
REP. Si on compte uniquement les travailleurs, c’est 46% de ces
derniers mais plus de 50% des salariés. Dans le cas des REER, le
taux de participation, en 1993, est 35% de la population active
du Canada. On peut présumer que ce taux est semblable au
Québec. Entre 1991 et 1993, plus de 60% des personnes actives
ont épargné au moyen d’un REP, d’un REER ou d’un RPDB. Ce
pourcentage est assez près de la réalité québécoise,
m’a-t-on indiqué. Il signifie aussi que 40% de la population
active n’investit que dans le RRQ et que 10% de cette population
investit à la fois dans un REP et dans un REER en plus
d’investir dans le RRQ.

Mais qui épargne ainsi ? Selon Statistique
Canada (1996), 90% des personnes ayant un revenu entre 30,000$ et
40,000$ ont épargné en vue de leur retraite au moins une année
entre 1991 et 1993. C’est cependant près de 100% des personnes
avec des revenus supérieurs à 40,000$ qui ont agi de la sorte
sans toutefois se prévaloir du maximum permis. Par ailleurs, 90%
des personnes ayant un revenu supérieurs à 50,000$ en 1993 ont
investi chaque année. En d’autres termes, ce sont surtout les
personnes bénéficiant de revenus supérieurs à la moyenne qui
investissent pour leur retraite. Mieux, les personnes à haut
revenu investissent à la fois dans un REP et dans un REER. C’est
ainsi que les personnes ayant un revenu supérieur à 40,000$
détiennent plus des deux tiers des montants épargnés en 1993
par l’intermédiaire des REP, des REER et des RPDB. Elles
constituent cependant moins du quart de tous les épargnants,
soit environ 420,000 personnes au Québec.

2) Les sommes thésaurisées

Il n’existe pas de statistiques
québécoises pour identifier les sommes thésaurisées dans les
régimes en cause. La Régie des rentes du Québec fournit un
rapport détaillé seulement sur REP auxquels participent des
résidants du Québec. Je me suis servi du rapport de 1995 pour
évaluer les sommes investies dans les REP. Les informations
concernant les REER proviennent de Statistique Canada et, dans
ses publications, la variable province n’est pas révélée. Par
ailleurs, Statistique Canada fournit des informations qui,
ajoutées à celles publiées par la Régie des rentes du Canada,
permettent de faire une estimation de la part québécoise des
sommes thésaurisées au Canada dans l’épargne retraite. à
cette fin, j’ai tiré avantage du document intitulé Programme de
revenus de retraite au Canada : un aperçu statistique publié en
1996. Mon estimation s’appuie donc sur les informations contenues
dans ces documents. J’ai pris l’initiative d’en faire une
projection prudente pour le troisième trimestre de 1996 à
l’aide de données mises à jour -c’est le cas pour les REER-, en
estimant une croissance de 20% au cours des derniers 30 mois
-c’est le cas pour les REP- et en utilisant le montant de
décembre 1995 pour le RRQ. Il va de soi qu’un recours à
d’autres sources d’information peut conduire à une estimation
différente.

Pour cerner le montant des sommes
thésaurisées actuellement par les Québécois, j’ai utilisé
trois méthodes. La première, la plus simple, consiste à
considérer que ce montant serait de l’ordre de 25% du montant
canadien. En 1993, le montant canadien était de 658 milliards de
dollars. Si on le hausse de 20% pour les trois dernières
années, ce qui est conservateur, il devient 789,5 milliards de
dollar, montant auquel il faut ajouter, selon les analystes de
Statistique Canada, 50 milliards en REER autogéré collectif et
individuel qui ne sont pas clairement identifiés dans les
rapports des institutions financières. Avec cette méthode, il y
aurait 209 milliards de thésauriser au Québec. Il y a toutefois
un problème. Cette méthode inclut les sommes qui relèvent des
Fonds de revenus consolidés des gouvernements provinciaux et du
gouvernement du Canada et sous-évalue le Régime des rentes du
Québec. Il faut alors soustraire 47 milliards des Fonds de
revenus consolidés (157 milliards + 20% de ce montant x 25%) du
209 milliards et ajouter un montant de 11,25 milliards pour le
RRQ. L’estimation est alors de 173 milliards. Comme il est plus
réaliste d’estimer la part québécoise à 22%, celle-ci devient
156,5 milliards.

La deuxième méthode est un peu plus
complexe. Avec elle, le total québécois fait 161 milliards. Ce
montant comprend les éléments suivants : 1) 15 milliards du
Régime des rentes du Québec ; 2) 86 milliards des REP auxquels
participent des Québécois (72 milliards en 1993 + 20% de ce
montant) ; 3) 39 milliards placés dans des REER au sein de
diverses institutions financières, exception faite des
compagnies d’assurance (185 milliards x 21 %, pourcentage moyen
des investissements des Québécois dans les REER au cours des
cinq dernières années) ; 4) 10,5 milliards dans les REER des
compagnies d’assurance, soit 21% des 50 milliards ; 5) 10,5
milliards dans les REER autogérés qui n’apparaissent pas
clairement dans les rapports des institutions financières, soit
21% des 50 milliards ci-haut mentionnés.

Comme la prudence en ces matières est
importante, j’ai construit le reste de mon texte sur la base de
l’évaluation que me fournit une troisième méthode. Avec elle,
je ne tiens pas compte des sommes investies par des Québécois
et des Québécoises dans des REER autogérés parce que l’on
connaît mal son ampleur à Statistique Canada. J’arrive alors à
150,5 milliards par l’addition des trois montants suivants : 15
milliards du Régime des rentes du Québec, 86 milliards des REP
et 49,5 milliards des REER (21% de 185 + 50 milliards). Tous ceux
et celles que j’ai contactés estiment qu’il s’agit d’une
évaluation prudente de la réalité connue. Celle-ci sera connue
seulement 1998. On découvrira probablement qu’elle est plus
près de 160 ou de 165 milliards.

3) Lieux de surveillance et
portefeuilles de thésaurisation

De ce 150,5 milliards, 81 milliards sont
administrés sous la surveillance de la Régie des rentes du
Québec, soit 15 milliards du Régime des rentes du Québec, 20
milliards à la Caisse de dépôt du Québec versés par les
salariés de la fonction publique, les élus municipaux et les
travailleurs de la construction, 46 milliards provenant des 2,552
régimes relevant de la Régie des rentes du Québec en 1993. Le
reste, soit 69,5 milliards, est administré sous la surveillance
du gouvernement canadien ou des gouvernements des autres
provinces. Par exemple, en 1993, près de 17% des cotisants
québécois à un REP, soit 229,936 sur 1,363,953, investissaient
dans des régimes sous surveillance canadienne ou provinciale
autre que le Québec. En 1996, leurs cotisations représentent
environ 20 milliards.

Quant aux sommes investies dans les REER,
elles relèvent de Revenu Canada et des Lois de l’impôt sur le
revenu. Les institutions financières qui émettent des REER
doivent faire approuver le régime par Revenu Canada. Au Québec,
en matière de REER, les politiques canadiennes s’appliquent
automatiquement. On ne semble pas avoir beaucoup d’information
sur les sommes accumulées. Dans le cas des REER,
l’administration est assurée, de façon générale, par les
banques à charte, les fonds de placement, les caisses
populaires, les fiducies, les compagnies d’assurance ou des
organismes analogues.

Ici, une précision complémentaire
s’impose. Les montants investis dans les REP sont placés en
fiducie. Ils représentent l’une des plus importantes masses de
capitaux au Canada. Seul les précède l’actif financier des
banques à charte. En fait, 90% de l’actif des REP est placé en
fiducie, c’est-à-dire dans des institutions financières en
très grande majorité de juridiction fédérale. Vu sous cet
angle, ce serait moins de 50 des 150 milliards en épargne pour
la retraite qui sont placés dans des institutions sous
juridiction québécoise. Il importe toutefois de signaler que
les placements des REP québécois sont réalisés en très
grande partie par des firmes de gestionnaires localisées au
Québec.

Les montants placés dans les REER, les REP
et le RRQ sont transformés en portefeuilles. Ceux-ci varient
dans leur composition. Par exemple, les portefeuilles des REP en
provenance du secteur public étaient composés, dans les années
’80, en majorité d’obligations des gouvernements, des
municipalités, des commissions scolaires ou d’organismes
semblables. Quant aux REP du secteur privé, ils contenaient
majoritairement des actions. Depuis le début des années ’90,
ces portefeuilles sont de plus en plus identiques. Par ailleurs,
la composition des portefeuilles des REER est peu documentée.
Ils seraient composés majoritairement d’actions canadiennes.

4) Recherche de rendements élevés
et politique de taxation

Ces dix dernières années, la croissance
des sommes investies dans les REP et les REER a été
phénoménale. En 1983, les REER correpondaient à 33 milliards.
En 1993, ils constituent une somme de plus de 177 milliards et
près de 207 milliards si on inclut les REER autogérés. Donc,
une croissance de 444% en dollards constants. Aujourd’hui, ce
montant serait de 235 milliards. Dans les REP sous accord
fiduciaire ou dans les compagnies d’assurance, l’on est passé de
100 milliards en 1983 à 307 milliards en 1993. Il s’agit d’une
croissance de 191% en dollards constants. Présentement, le
montant serait près de 400 milliards. Selon la plupart des
analystes, cette croissance phénoménale des REER et des REP
n’est pas indépendante de l’élévation du plafond de déduction
d’impôt des montants investis et de la non imposition des gains
réalisés.

Dans les REP comme dans les REER, les
gestionnaires recherchent constamment des rendements élevés,
l’objectif étant de faire fructifier au maximum les sommes
investies. Dans le premier cas, c’est surtout en vue de bonifier
les régimes ou de diminuer les contributions des cotisants, en
particulier celles des employeurs. Dans le second, c’est afin
d’attirer les épargnants sur la base des performances
réalisées. Il en découle que les cotisants à ces régimes
participent, via les firmes de gestionnaires et les institutions
financières, à une course dont les conséquences, ces
dernières années, ont été des pressions : 1) sur les
entreprises pour augmenter leurs bénéfices parfois à l’aide de
mises à pied ou d’une baisse des salaires ; 2) sur les
gouvernements ou les organismes publics pour l’accès à cette
épargne, ce qui s’est traduit par des transferts importants de
revenus d’impôt ou de taxes en faveur des cotisants à ces
régimes. En découlent en partie les coupures dans les postes et
les services publics.

Voilà qui introduit aux politiques
fiscales à l’égard de ces régimes. Turner et Watanabe (1995)
ont réalisé une analyse comparée des politiques relatives aux
régimes privés de pension dans certains pays industrialisés.
Ils ont montré que la grande majorité des pays ne taxent pas
les contributions des employeurs et des cotisants jusqu’à un
certain plafond. Seule la Nouvelle-Zélande le fait. Ils ont
aussi mis en relief que plusieurs pays taxent les gains de
capital, les intérêts ou les revenus d’investissement. Aux
états-Unis et en Grande Bretagne, ce n’est pas le cas. Au
Canada, il y a un plafond limite pour les régimes au-delà
duquel les contributions des employeurs ne sont plus exemptes
d’impôt. Ailleurs, c’est différent. Il y a des pays, la
Belgique, les Pays-Bas et la Suède pour en nommer quelques-uns,
qui taxent les revenus d’investissement de façon générale ou
à partir d’un rendement au-delà de 3.5%. Il y a même un pays,
le Japon, qui prélève une taxe sur l’actif. Celle-ci est
présentée comme le recouvrement par l’état de l’intérêt sur
le montant non payé de la taxe sur les revenus d’investissement
durant la période d’exemption d’impôt.

Ici, c’est-à-dire au Canada et au Québec,
on taxe uniquement lorsque les sommes investies et accumulées
sont mises en circulation comme revenus de retraite. En d’autres
termes, on ferme les yeux sur les gains au-delà des exigences
des régimes et ce, à l’avantage des employeurs puisque ceux-ci
sont alors incités à diminuer leurs contributions. En me basant
sur le rendement de mon régime de retraite dont l’actif était
d’un milliard en 1995 et en extrapolant pour tous les autres
régimes, ce qui se justifie car les rendements ont été
analogues, j’ai appliqué la politique fiscale de la Suède à
l’égard des régimes de retraite. Je signale que cette politique
a comme particularité de taxer à 40,5% les rendements au-delà
de 3.5%. Afin d’actualiser cette politique au contexte canadien,
j’ai divisé le pourcentage de taxation entre le Canada et le
Québec.

Le résultat est le suivant : des
revenus en taxe de 2.13 milliards pour le Québec (11,7% de
rendement en moyenne au cours des cinq dernières années – 3.5 =
8,2 % ; comme le rendement a donné des gains de 100 millions,
les gains imposables auraient été de 70 millions ; imposés
20,25%, 14.2 millions auraient été versés en taxe au Québec
et au Canada ; comme il y a 150,5 milliards en cause, il faut
multiplier ce montant de taxe par 150,5). Appliquée aux montants
investis par les Canadiens dans les régimes de retraite, cette
taxe procurerait près de 8 milliards au gouvernement canadien et
un peu moins de 6 milliards aux autres gouvernements provinciaux.
Il s’agit de revenus qui permettraient de faire autre chose que
de couper, notamment dans les programmes sociaux et l’éducation.
Je signale qu’avec une telle taxe, on serait toujours en-deça de
ce que préconisent les syndicats suédois, soit de taxer toutes
les opérations de change et de sortir du jeu de la spéculation
les fonds de retraite et d’assurance (Perjus, A. et ali, 1996).

5) La
« canadianisation » des sommes investies

Où va cette épargne québécoise pour la
retraite? Où sont placées les sommes investies dans le RRQ, les
REP et les REER ? Voilà des questions auxquelles il n’est pas
facile de fournir des réponses sans réaliser un dépouillement
de tous les portefeuilles, ce à quoi s’active Rosaire Morin.
Indépendamment de ce dépouillement, est-il possible d’évaluer
la portion de cette épargne investie au Québec ? C’est ce que
j’ai tenté de faire tout en sachant qu’il s’agit d’une
entreprise audacieuse. à cette fin, j’ai traité les montants
sous juridiction québécoise, soit 81 milliards, et ceux sous
juridiction canadienne, soit 69,5 milliards, en me servant de
pourcentages connus ou estimés des investissements réalisés au
Québec par les régimes concernés.

La Caisse de dépôt et de placement
administrent 35 milliards du 81 milliards sous juridiction
québécoise. Ce montant comprend les 15 milliards du RRQ et les
20 milliards de quatre régimes privés québécois. Cette somme
serait investie à 60% au Québec selon les informations
obtenues. Quant aux 46 milliards des REP sous juridiction
québécoise, on peut estimer, sur la base des analyses faites à
L’Action Nationale des régimes de retraite de l’Université
Laval et de la Ville de Montréal, qu’ils seraient investis à
25% au Québec. Il en découlerait que les 81 milliards en cause
seraient investis à 43% au Québec. Le reste, soit 69,5
milliards, est constitué des 20 milliards placés par des
Québécois et des Québécoises dans des REP de juridiction
canadienne autre que québécoise et des 49,5 milliards investis
dans les REER. Comme ces sommes sont en grande partie canalisées
via des institutions financières canadiennes, on peut évaluer
qu’au plus 14 milliards, soit 20%, sont investis au Québec. Dès
lors, on se retrouve avec 49 milliards des 150,5 milliards
investis au Québec. C’est près de 33% de l’épargne retraite
des Québécois et des Québécoises. Je signale qu’il s’agit
d’une estimation très généreuse. Les recherches de Rosaire
Morin vont probablement découvrir un pourcentage plus près de
25% que de 33%.

Tous les pays, exception faite des
états-Unis, ont limité les investissements hors pays des sommes
épargnées dans les régimes de retraite. En 1991, le Canada a
fixé à 20% les investissements hors pays. Les pays membres de
la Communauté européenne ont récemment limité ces
investissements à 20%. Comment expliquer la pratique
québécoise ? Qu’est-ce qui fait que l’épargne retraite sorte
ainsi du Québec ? Pourquoi la pratique québécoise en cette
matière est-elle quasi à l’inverse de celle de la majorité des
pays industrialisés ?

Depuis que je cherche à comprendre ce
phénomène, j’ai appris que le Québec constituerait un marché
trop petit. Il serait même à risque compte tenu de l’état
d’endettement de son gouvernement et de sa population. C’est ce
qui expliquerait, selon certains, que les entreprises comme les
organismes publics et para-publics doivent offrir des rendements
supérieurs sur les actions et les obligations. Pour d’autres, ce
qui vient du Québec serait suspect au Canada, surtout à
Toronto, là où se transigent en majorité les investissements.
Il y en a même qui estime que cette pratique serait en lien avec
l’absence de projets intéressants au Québec, voire avec
l’absence de mesures déployées par le gouvernement du Québec
ces dernières dix années pour canaliser ces investissements, ce
qu’il avait pourtant fait dans les années ’70 et ’80.

à mon avis, ces explications négligent
une réalité fort simple. Le Québec n’est pas un pays. Province
qu’il est, il ne peut pas rendre captive cette épargne. S’il
était un pays qui appliquait la politique canadienne du 20%,
seulement 30 des 150 milliards pourraient être investis à
l’extérieur du Québec. Avec une politique acceptant 30% hors
Québec, la situation actuelle serait totalement inversée. Du
coup seraient neutralisés les mécanismes actuels de
« canadianisation » de l’épargne retraite. Il en
résulterait un renforcement des institutions financières
québécoises. Mieux, il y aurait une offre de capitaux ayant une
incidence sur les coûts de la demande. Le gouvernement du
Québec pourrait dès lors moins recourir au financement
international, ce qui diminuerait la marge de risque que
comportent les fluctuations du dollard canadien. Il en serait de
même pour Hydro-Québec et les entreprises québécoises. élie
(1996) a bien fait ressortir ce point. Il a même souligné que
la pratique québécoise consiste, dans le contexte canadien, à
transférer à l’étranger une partie de la richesse nationale,
faisant ainsi baisser la consommation locale.

Conclusion

Ces cinq points dressent un portrait
inquiétant de la situation de l’épargne dans le RRQ, les REP et
les REER au Québec. Il en ressort que 25% des cotisants des REP
et des REER détiennent les deux tiers des actifs de ces
régimes, soit près de 90 milliards. Ces cotisants ne composent
que 15% de la population active du Québec, ont des revenus
supérieurs à 40,000$ et bénéficient d’exemptions d’impôt
pouvant atteindre 53%. De plus, tous les cotisants participent,
par les rendements qu’ils recherchent, au jeu du capitalisme
financier dont les conséquences sont : hausse du chômage,
baisse du coût du travail et augmentation de la dette des
gouvernements. Mieux, les gains de capital ainsi réalisés sont
exempts de taxation au point tel que les surplus accumulés
permettent d’offrir des congés de prestations aux employeurs.
Enfin, la majeure partie des sommes investies est canalisée vers
des entreprises et des organismes localisés hors Québec, ce qui
engendre des coûts de financement plus élevés au Québec.

Il y a là matière à une importante
réflexion. Phénomène récent, l’ampleur de cette dérive
explique, fort probablement, l’engouement de plusieurs membres du
milieu québécois des affaires pour Team Canada plutôt que pour
Québec Inc. Une question se pose ici. Peut-on corriger le tir
actuel en demeurant une simple province ? Est-ce possible, comme
province, de « québéciser » à 70% ou 80% les
sommes épargnées dans les régimes de retraite ? Est-ce
possible aussi de mettre au point une fiscalité plus équitable
? Personnellement, j’ai beaucoup de la difficulté à voir
comment cela peut se concrétiser dans le cadre canadien. Par
contre, j’arrive plus facilement à concevoir comment cela
pourrait se faire si le Québec devient un pays. Néanmoins et
indépendamment de mon point de vue, il m’apparaît urgent
d’approfondir les voies qui conduisent à
« québéciser » cette épargne dans l’un et l’autre
cas. Et, par la même occasion, de chercher à corriger le tir
dans les fonds mutuels, les compagnies d’assurance et les banques
à charte.

Claude Bariteau,
Anthropologue et professeur,
Département d’anthropologie,
Université Laval. Le 24 octobre 1996
claude.bariteau@ant.ulaval.ca


Bibliographie

élie, B.
1996 Le libéralisme et l’état, in Collectif sous la direction
de Sylvie Paquerot, L’état aux orties ?, Montréal, les
éditions écosociété, pp. 84-94.

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Viredius et T. Bergman
1996 Un appel de syndicalistes suédois : taxer les revenus
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1996 La déportation québécoise : Les fonds mutuels, in L’Action
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