PROFILS SOCIOLANGAGIERS DES JEUNES FRANCOPHONES ET ANGLOPHONES DU QUÉBEC

N.B. Nous reproduisons ici la conclusion d’une étude portant sur :

Profils sociolangagiers des jeunes francophones et anglophones du Québec en fonction de la vitalité des communautés linguistiques.



Rodrigue Landry, Réal Allard et Richard Bourhis



«La présente étude fut réalisée dans le cadre d’un programme de recherche qui a pour objectif d’analyser le développement bilingue des membres de groupes linguistiques minoritaires et majoritaires. L’étude fait l’analyse du vécu langagier, du développement psycholangagier et du comportement langagier de jeunes québécois francophones et anglophones qui vivent dans des contextes sociolinguistiques différents. Certains de ces groupes de jeunes du secondaire V (fin des études secondaires au Québec) vivent dans des régions où leur groupe linguistique est minoritaire, d’autres dans des régions où il est majoritaire et certains groupes d’élèves proviennent de régions où les francophones et les anglophones sont à peu près également représentés. Plus précisément, les groupes linguistiques étudiés furent analysés en fonction de leur position sur un continuum de vitalité ethnolinguistique (VE).»

(…)

Conclusion

«L’analyse de profils sociolangagiers démontre que les québécois francophones et les québécois anglophones subissent certains effets du capital linguistique de l’exogroupe dominant lorsqu’ils sont minoritaires sur un territoire donné. Cependant, la co-existence d’un statut majoritaire sur un territoire plus vaste et le capital linguistique (support institutionnel) qui en découle ont aussi pour effet de favoriser la sauvegarde de l’identité du groupe. Aucun des deux groupes linguistiques subit des baisses importantes dans leur identité ethnolinguistique en situation minoritaire, contrairement aux baisses parfois fortes observées chez certains groupes de francophones minoritaires dans les autres provinces canadiennes et surtout aux états-Unis. Néanmoins, la place de l’anglais dans la vie des jeunes québécois francophones dans le domaine des médias électroniques semble non-négligeable, surtout dans les régions où les francophones sont minoritaires. De plus, on note que les québécois francophones minoritaires ont tendance à utiliser modérément souvent l’anglais entre eux en dehors des cours à l’école, un comportement souvent noté dans les écoles françaises en contexte minoritaire à l’extérieur du Québec. Les jeunes québécois francophones minoritaires utilisent aussi assez fréquemment l’anglais dans leur réseau social mais le français reste, en moyenne, la langue la plus souvent utilisée.

Pour les jeunes québécois anglophones en situation minoritaire, c’est surtout au sein des institutions sociales qu’ils sont le plus souvent en contact avec la langue française. Dans une province qui est très majoritairement francophone, les élèves anglophones, même lorsqu’ils habitent une région où les anglophones sont minoritaires, ont un peu moins tendance à intégrer l’exogroupe dominant que le font les francophones lorsqu’ils sont minoritaires sur le territoire québécois. Pour les anglophones, même minoritaires dans une région donnée, leur statut minoritaire sur le plan provincial ne semble pas menacer outre mesure ni leur identité ni leur culture.

Comme d’autres présentations (dans le cadre de ce colloque) l’ont fait valoir, le Québec est la seule entité francophone en Amérique du Nord qui peut aspirer à une véritable "complétude institutionnelle". Les québécois francophones sont majoritaires dans la grande majorité des régions où ils habitent sauf dans quelques endroits stratégiquement importants comme la partie ouest de Montréal, la seule grande métropole sur le territoire Québécois. C’est dans cette région que la vitalité anglophone est concentrée, tant sur le plan démographique que sur le plan institutionnel. Les profils sociolangagiers démontrent que là où ils sont majoritaires, les québécois francophones sont peu influencés dans leur vécu langagier par la dominance de l’anglophonie sur le territoire nord-américain. Dans les régions où les francophones sont moins majoritaires ou lorsqu’ils sont minoritaires, plusieurs signes démontrent l’influence pénétrante de la langue anglaise dans le vécu et l’imaginaire des jeunes francophones. Par contre, chez la grande majorité des jeunes québécois francophones qui ont participé à cette étude, on note une identité socio-politique qui révèle une identité nationale canadienne plus faible que l’identité nationale québécoise (voir Figure 13). C’est le portrait inverse qui est observé chez les québécois anglophones. Chez ces derniers, l’identité "nationale" est nettement plus canadienne que québécoise.

Il est fort probable, suite au référendum récent dans lequel le vote québécois fut très partagé sur la question de l’indépendance du Québec, que les québécois seront rappelés aux urnes dans un avenir plus ou moins lointain pour décider de l’option politique du Québec. Ils auront à choisir entre un Québec souverain et un Québec membre de la fédération canadienne. La souveraineté politique permettrait probablement au Québec francophone de consolider son emprise sur certaines institutions. Mais un Québec souverain pourra-t-il protéger ses citoyens francophones de l’hégémonie anglo-américaine sur les plans culturel et linguistique? La mondialisation des rapports sociaux dans les domaines économiques, politiques et culturels constitue une force homogénéisante. Les jeunes québécois, par exemple, pourront-ils voyager sur l’autoroute électronique sans visiter les nombreux sites "anglophones" parsemés sur leur chemin? Pourront-ils avoir accès à une culture médiatique sans que celle-ci soit filtrée par un prisme anglo-américain? être autonome sur un territoire politique pourrait-il constituer un refuge, offrir une protection contre les flots de culture anglophone trop envahissants? La société québécoise pourra-t-elle demeurer close, fermer ses frontières, refuser de s’ouvrir sur le monde?

à notre avis, à la lumière des données présentées, le Québec ne pourra pas être complètement à l’abri de l’hégémonie culturelle et économique anglophone. En affirmant son pouvoir politique, le Québec peut atténuer et retarder l’impact de cette vague de fond. Mais, dans une perspective de vitalité ethnolinguistique, le Québec n’est pas qualitativement différent des autres communautés francophones du Canada. Il représente le pôle positif sur un continuum qu’il partage avec les autres communautés et il subit, même si c’est à un degré beaucoup moindre, le même déterminisme social que les autres communautés francophones d’Amérique.»