PHILIPPE ROSSILLON NOUS A QUITTÉS

PHILIPPE ROSSILLON NOUS A QUITTéS

Philippe de Saint Robert
Asselaf (France)

Triste rentrée

Le moins que l’on puisse dire, c’est que les nouvelles de la rentrée ne sont pas
bonnes. Politiquement, pour ce qui est de notre combat pour le français ici et ailleurs,
elles sont déplorables nous nous contenterons d’exposer les faits et les déclarations
qui nous alarment. Mais nous devons dire d’abord l’immense tristesse qui nous vient de la
disparition d’un très ancien et fidèle ami, qui fut pour notre cause un pionnier
inégalable Philippe Rossillon, qui nous a quittés le 6 septembre dernier, très
brusquement, alors qu’il s’apprêtait, une fois de plus, à reprendre le combat qui nous
est cher. Atteint de longue date d’une maladie cruelle qui eût incapacité tout autre que
lui-même, il ne s’est jamais écouté et a poursuivi inlassablement, jusqu’à abuser de
ses forces, le combat pour la langue française et la francophonie qu’il avait entamé
dès le début des années soixante.

En 1966, il avait été à l’origine de la création, auprès du Premier ministre, du
Haut Comité de la langue française, qui deviendra plus tard Commissariat général, et
qui est aujourd’hui tombé en désuétude sous le nom de Délégation générale,
rapatriée sans raison au ministère de la Culture. Au Canada, notamment au Québec et en
Acadie, il avait mené le combat qui devait aboutir au célèbre voyage du général de
Gaulle – ce qui lui valut les injures, et même un arrêté d’expulsion, de Pierre Elliott
Trudeau, dictateur intellectuel d’occasion. En Wallonie et à Bruxelles, il avait
également apporté son soutien inlassable aux francophones victimes de l’épuration
linguistique menée par les extrémistes flamands. élargissant son combat contre
l’impérialisme américanophone, il ressuscita l’Union latine, dont il assura le
secrétariat général jusqu’en juillet dernier. En 1993, il avait également pris la
présidence de l’association Avenir de la langue française, qui oeuvre pour l’application
de la législation linguistique c’est à cette tâche qu’il comptait désormais se
consacrer.

On ne saurait rendre hommage à Philippe Rossillon sans y associer sa femme, Véronique
Seydoux, sans qui son action n’aurait pu être ce qu’elle a été, par les moyens
personnels qu’elle ne cessa de mettre à la disposition des actions de son mari. Rappelons
qu’ils fondèrent également, ensemble, des écoles à Haïti c’est une francophonie sans
frontières qu’ils servirent. Ils furent comme deux apôtres, qui étonnaient et qu’on
enviait. Philippe Rossillon laisse un exemple et un témoignage dont on souhaiterait
qu’ils se prolongent, dans l’avenir, au-delà de l’émotion et de l’admiration que sa
disparition suscite.

Plus que jamais, nous aurions eu, aujourd’hui, besoin de lui, car ni la langue
française ni la francophonie ne semblent être à l’ordre du jour, du gouvernement. Un
sommet des chefs d’état et de gouvernement des " pays ayant en partage le français
" doit avoir lieu à Hanoi. Il y avait derrière ce choix audacieux une vague idée
de " reconquête ". En supprimant le secrétariat d’état à la Francophonie, le
gouvernement de Lionel Jospin a affiché une indifférence que démultiplie par ailleurs,
si j’ose dire, sa " politique africaine ", qui précisément n’en est pas une.
Aucun moyen n’est prévu pour donner chair aux palabres que ce sommet ne manquera pas de
produire. C’est dire que nous sommes loin des intentions qu’affichait en mars dernier le
président Chirac lorsqu’il nous affirmait que " la francophonie constitue, avec
l’Union européenne, l’un des deux cercles de solidarité particulière de notre
diplomatie ". Words, words, words… comme d’habitude.

Mais le front intérieur n’est guère plus brillant. Mme Trautmann, qui a hérité de
la tutelle du quasiment défunt " service de la langue française " (celui-là
même qu’avait créé Philippe Rossillon), a fait savoir aux associations qu’elle n’avait
pas le temps de les recevoir. Il faut croire que ses " combats politiques ",
surmédiatisés, la retiennent tout entière. Si elle est passive, le ministre de
l’éducation nationale, lui, est actif. Le 30 août dernier, devant les militants de
l’université d’été du Parti socialiste, il a délivré un message que nos propres
militants ne manqueront pas d’apprécier. Parlant à tort et à travers de software et de
hardware, comme s’il ignorait le français, le ministre nous a assuré qu’" il ne
faut plus compter l’anglais comme une langue étrangère ", qu’" il faut cesser
de parler de cette lutte contre l’anglais, c’est quelque chose de complètement obsolète
". C’est même la langue française qui doit l’être, puisque le ministre délégué,
la célèbre Mme Ségolène Royal, qui s’était déjà distinguée en menant un désolant
combat contre la loi Toubon, n’est même plus capable d’accorder les participes passés
après le verbe avoir.

Nul doute que, pour ces brillants technocrates du tout-Internet, ce soit le français
qui leur semble déjà une langue étrangère. étrangère, en tout cas, à leurs
préoccupations et à leurs devoirs les plus élémentaires – d’abord donner aux élèves
une culture générale, dont la maîtrise de leur propre langue est l’élément premier.
Bref, si l’on comprend bien, il n’y aura plus de limite désormais, ni légale ni morale,
à l’américanisation accélérée de la France et de sa culture. C’est dire que, devant
l’aliénation incontrôlable de leurs " élites ", il revient aux Français
eux-mêmes de prendre en main la survie de leur patrimoine et la vie de leur langue, sans
quoi ils ne tarderont pas à cesser tout à fait de penser par eux-mêmes.

IN MEMORIAM

Philippe Rossillon

Décédé le samedi 6 septembre 1997 à l’âge de soixante-six ans, Philippe Rossillon
était diplômé de l’institut d’études politiques de Paris et ancien élève de l’école
nationale d’administration. Il avait été

– En 1966, rapporteur général du Haut Comité de la langue française ;

– En 1973, directeur de la Coopération culturelle et technique ;

– En 1975, créateur des premiers textes légaux ou réglementaires de politique
linguistique ;

– En 1977, chef de la Mission d’études générales du ministère de la Coopération ;

– En 1982, président de la Commission du français langue scientifique, au ministère
de la Recherche et de l’Industrie ;

– Depuis 1983, secrétaire général de l’Union latine, organisation
intergouvernementale.

– Président depuis 1993 de l’association Avenir de la langue française, il était
membre du comité d’honneur de l’Asselaf.

– Philippe Rossillon était officier de l’ordre national du Mérite, officier de la
Légion d’honneur et titulaire de diverses distinctions: Palmes académiques, ordre
national des Arts et Lettres…

– Nous nous honorons de lui avoir ouvert nos colonnes, notamment dans les numéros 10,
15 et 19 de Lettre(s). On lira ci-dessous un article où il parle de la langue française
au Cameroun.

CAMEROUN

La méthode d’enseignement du français en question

La dégradation du français écrit ou parlé au Cameroun ne fait qu’accompagner la
dégradation de la qualité des langues parlées dans la plupart des pays. Chez les hommes
de culture et les professeurs, le concert des lamentations est universel. L’anglais parlé
par les jeunes aux Etats-Unis ou en Angleterre n’a plus grand-chose à voir avec celui,
non de Shakespeare, mais tout simplement de la B.B.C., une des rares radios qui aient
maintenu un bon niveau de langue. Mes interlocuteurs et amis, en Amérique latine ou en
Espagne, se désolent de l’horrible confusion des modes et des temps verbaux, dans le
parler populaire et médiatique de leurs pays respectifs.

Cependant, le cas de l’Afrique est probablement le plus inquiétant la faillite
financière des Etats, due à l’effondrement des cours du café ou du cacao, ou à la
baisse des prix des matières premières, entraîne une déglingue de l’enseignement,
aggravée par la poussée démographique et l’exode des compétences.

Le charabia apparaît ainsi curieusement comme un des effets du système mondial des
échanges commerciaux, fondamentalement injuste et préjudiciable à nos amis africains.

Certes, au Cameroun la coexistence du français, du pidgin et de l’anglais rend
difficile la maîtrise des langues, instrument de la pensée organisée. Mais le Québec,
qui parlait majoritairement un horrible " joual " franglais, a fait d’énormes
progrès en vingt ans. Aujourd’hui, on y parle soit l’anglais, soit le français, selon
les interlocuteurs et circonstances, mais on ne mélange pas trop. Le charabia n’est donc
pas un phénomène inévitable le " bichelamar " n’est pas fatal. Mais il faut
de l’argent pour que l’enseignement et la pratique des langues soient bien assurés.

Les expériences contrastées du Québec et de la France (où, malgré les concours
d’orthographe, on se préoccupe peu de la langue) prouvent au demeurant que l’argent,
condition nécessaire, n’est pas suffisant il faut aussi une prise de conscience de
l’importance du " parler clair et précis ", prise de conscience qui fut celle
du Québec au cours de ces vingt dernières années. Des hommes de valeur comme Gervais
Mendo Zé peuvent, dans leur pays et au-delà, jouer un grand rôle pour cette nécessaire
prise de conscience.

Partout où l’état s’est décidé à mettre de l’ordre dans les langues, c’est-à-dire
à terme dans les esprits, il y fut incité par les Cassandre.

Prêcher dans ce qui peut paraître, au début, un désert est rôle bien abstrait et
bien méritoire. Mais ce fut le lot des militants de l’environnement qu’on commence à
écouter aujourd’hui. Pour la cause de la langue, le bien sortira sans doute bientôt de
l’excès du mal, et on le devra à quelques grands intellectuels, tel Gervais Mendo Zé.

Philippe ROSSILLON

Ce texte est publié sur le site Web de l’Asselaf
http://www.microtec.fr/~languefr/asselaf/