PHILIPPE DE SAINT ROBERT*: « UN DROIT ÉLÉMENTAIRE »

Philippe de Saint Robert*: "Un droit élémentaire"

Les gouvernements successifs de droite ou de gauche
sont indifférents aux problèmes linguistiques.



Hervé Saint-Hilaire
Le Figaro
Vendredi 29 janvier 1999

LE FIGARO. — êtes-vous étonné des conclusions de ce rapport?

– Philippe de SAINT ROBERT. — Non. Je m’étais occupé de ces problèmes quand j’étais commissaire de la langue française. La loi Toubon de 1994 a été sévèrement censurée par le Conseil constitutionnel, sous la pression des "lobbies" de publicitaires, qui trouvaient en Robert Badinter un interlocuteur privilégié. Telle qu’elle subsiste aujourd’hui, elle n’est donc toujours pas appliquée. Ainsi, les tribunaux ont récemment contesté le droit d’ester en justice des associations de défense de la langue française, sans que la chancellerie s’en émeuve. à moins peut-être qu’elle ne s’en réjouisse…

Concrètement, quels sont les problèmes qui se posent?

– Nombre de sociétés ou d’entreprises – contrevenant à la loi – imposant à leurs employés d’utiliser une langue étrangère. Je n’ai pas besoin de vous dire laquelle…

Cela relève du droit du travail: mais force est de constater que le ministère concerné refuse de considérer cet aspect de la loi, et aucun dialogue n’a pu être conduit à ce sujet.

Malheureusement les syndicats ne sont pas suffisamment actifs. Il s’agit pourtant d’un droit élémentaire: le droit des Français à leur langue. C’est invraisemblable et illégal d’obliger les gens qui travaillent en France à le faire dans une langue étrangère… Et aucun dialogue n’a pu être entamé ce sujet avec les ministères.

Effet déplorable

Le gouvernement s’en préoccupe-t-il?

– Les gouvernements successifs de droite ou de gauche ont eu une attitude indifférente aux problèmes linguistiques. Pourtant lors de la préparation de la loi Toubon les enquêtes d’opinion avaient montré que les Français étaient passionnément attachés à une défense active et offensive de leur langue et souhaitaient que des mesures législatives précises soient prises dans ce sens. Les "élites" politiques et médiatiques se sont montré très réservées quant à cette revendication populaire ce qu’a illustré le censure de la loi. Ainsi, toute la politique "terminologique" (création de termes français dans des domaines nouveaux, où la tendance naturelle pousse à emprunter à l’anglo américain) mise en place il y a trente ans par Georges Pompidou et qui n’avait jamais dérangé personne s’est trouvé contestée par le Conseil constitutionnel. Au motif, tenez-vous bien, qu’elle porterait atteinte à "la liberté d’expression", telle que l’évoque le préambule de la Constitution!

150 millions de personnes sont francophones: nous ne sommes pas à l’agonie.

– Le problème n’est pas le nombre: Il faut distinguer la francophonie du rôle du français comme grande langue de communication internationale. Elle demeure la seconde après l’anglo-américain et nul ne souhaite que dans les rapports internationaux une langue unique tienne lieu de toutes les autres. Quand à la francophonie "institutionnelle", il est à craindre qu’elle ne soit davantage une position de repli. Inutile de vous dire quel effet déplorable et contre-productif ont pu produire tant les déclarations de Claude Allègre en 1997 que celles de Jospin récemment à Shangaï, prétendant que l’anglo-américain ne devait plus être considéré en France comme une langue étrangère, et qu’il fallait l’accepter à l’extérieur comme seule et unique langue ayant un caractère "universel"!

Propos recueillis

par Hervé de SAINT HILAIRE

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*écrivain, membre du Haut Conseil de la francophonie, auteur, notamment, de Lettre ouverte à ceux qui en perdent leur français (Albin Michel).