PARLERA-T-ON LONGTEMPS FRANÇAIS DANS LE MONDE ?

Parlera-t-on longtemps français dans le monde ?

Quel avenir pour notre langue? La situation est grave mais pas
désespérée. Il suffit de regarder les chiffres. Sauf en Europe et en Amérique latine,
la francophonie progresse dans le monde.

Carole Vantroys
Lire
Avril 1999

"L’envahissement de l’anglo-américain est sur le point
de nécroser la langue française." S’il manie habilement le français, Yves
Berger ne parle pas la langue de bois. Pour l’écrivain, éditeur chez Grasset et
président de l’Observatoire de la langue française, la situation est grave, voire
calamiteuse. Et seul un véritable esprit de résistance pourrait éviter au français de
ne survivre qu’à l’état de "dialecte". Sans aller jusqu’à
l’extrémisme des étudiants de Phnom Penh qui, en 1995, jetèrent leurs manuels par
les fenêtres de l’université de technologie du Cambodge pour manifester leur
exaspération face aux cours de français – "une langue qui ne mène à rien" -,
force est de reconnaître qu’un peu partout des signaux alarmants confortent ces
craintes.

C’est ainsi qu’en Suisse on constate que les jeunes
italophones, germanophones et francophones utilisent de plus en plus l’anglais pour
communiquer, tandis que dans le canton de Zurich son apprentissage est désormais
obligatoire dès la septième année de scolarisation. Même chose au Canada, où
l’on recense seulement 9 % d’anglophones bilingues contre 41 % de francophones
bilingues. D’ailleurs le Financial Times n’estimait-il pas récemment
avec une satisfaction non déguisée que "pour le français, la bataille est
perdue", l’anglais s’apprêtant à décrocher le titre de lingua franca
du troisième millénaire.

En France en tout cas, certains semblent s’être déjà résignés
à l’inexorable déclin de l’idiome national. Témoin cet opticien qui
n’hésite pas, dans une publicité actuellement diffusée sur tous les écrans, à
appeler "la forty" une paire de lunettes destinée aux presbytes! Distribué à
la porte du salon Expolangues en janvier dernier, le rapport établi par
l’association "Le Droit de comprendre" est tout simplement édifiant. On y
découvre que l’emploi obligatoire (et abusif) de l’anglais dans les entreprises
hexagonales ne cesse de progresser, "imposé aux salariés francophones en France et
en dehors de tout échange avec des locuteurs anglophones"!

Pourtant, les données publiées cette année à la Documentation
française par le Haut Conseil de la francophonie tranchent avec le pessimisme ambiant. Le
nombre de francophones serait en effet en hausse dans plus de cinquante pays, stationnaire
dans une vingtaine et en baisse dans une quinzaine. Des constats chiffrés qui n’ont
rien d’attristant puisque, hormis en Europe et en Amérique latine où elle est en
régression, "la francophonie dans son ensemble progresse dans le monde", une
progression essentiellement liée à l’accroissement démographique, comme le
démontre le cas du Niger, passé de 20 000 élèves scolarisés en 1960 à 452 000
aujourd’hui.

En parallèle, le nombre d’élèves étudiant le français dans le
monde n’a rien de négligeable puisqu’il est estimé à 50 millions. Il faut
dire que, dans ce domaine, la France déploie un dispositif impressionnant. Le ministère
des Affaires étrangères recense en effet 212 écoles et lycées français scolarisant
120 000 élèves dont 40 000 Français, 131 instituts et 1 085 centres de l’Alliance
française dispensant des cours de langue à environ 400 000 personnes, sans oublier un
millier d’attachés linguistiques aidant 900 000 professeurs étrangers à enseigner
notre langue à 50 millions de personnes.

Côté financier, le budget de la Direction générale des relations
culturelles, scientifiques et techniques s’élève à 5 milliards de francs par an,
soit 35 % de celui du ministère des Affaires étrangères. Il a notamment permis en 1998
de financer l’envoi de 800 000 livres offerts à des bibliothèques, 300 mission s
d’écrivains, d’éditeurs et de traducteurs français et 300 invitations
d’homologues en France ou encore le financement de 10 000 manifestations culturelles
à l’étranger. Enfin, l’arme des ondes n’est pas oubliée puisque 942
millions de francs sont consacrés à l’action audio-visuelle extérieure, 75
millions de foyers recevant TV5 et 45 millions d’auditeurs étant touchés par RFI.

Seule langue avec l’anglais à être enseignée dans tous les pays
du monde, à des titres et des degrés divers, le français s’impose de plus en plus
comme la "langue de l’excellence", par opposition à l’anglais, langue
"utilitaire", la formation dans des établissements relevant du système
français étant principalement recherchée pour cette raison. C’est le cas du lycée
français de Vienne – 11 nationalités différentes et des résultats de rêve au bac avec
98 % de reçus. "Le français est considéré comme la langue de l’élite",
confirme l’un des attachés linguistiques en poste, qui explique ainsi la présence
de 1 140 Autrichiens sur 1 893 élèves.

Autre tendance lourde, l’essor des classes bilingues est notable
dans de nombreux pays tels que la Roumanie, qui en comptabilise 59 à elle seule, mais
aussi l’Allemagne, la Turquie ou la Mauritanie. Un succès qu’il convient de
nuancer par l’absence, trop fréquente, de débouchés universitaires au-delà du
baccalauréat. En égypte, les 60 000 enfants qui reçoivent un enseignement franco-arabe
se dirigeaient vers des universités américaines jusqu’à ce que soient créées au
début des années 90 des filières juridiques, commerciales, politiques et de journalisme
au sein de l’université du Caire. Sur le même modèle, l’Institut des
relations internationales de Moscou a établi un partenariat avec Sciences-po Paris tandis
que les étudiants du Collège universitaire français créé en 1991 obtiennent un
diplôme reconnu en France. Malgré ces efforts, 75 % des étudiants ivoiriens partent
encore chaque année étudier aux états-Unis et au Canada, prodigues en bourses alors que
la France demeure frileuse. Pour cette raison, Michel Guillou, président de l’Agence
universitaire de la francophonie, évoque la création d’un "passeport
francophone" destiné à attirer les meilleurs cerveaux.

Autre indicateur sous haute surveillance, la baisse de
l’utilisation du français dans les organisations internationales et, en France, dans
les colloques internationaux est jugée préoccupante par le Haut Conseil de la
francophonie. Selon une enquête commandée en 1998 par la Délégation générale à la
langue française (DGLF), il se tient en France environ 750 manifestations internationales
annuelles, dont 150 se déroulent uniquement en français, 300 exclusivement en anglais et
300 associant les deux langues. Et même si le français demeure l’une des deux
langues officielles des Jeux olympiques, Lillehammer fut un désastre linguistique pour la
France. Au point qu’un accord visant au respect de l’usage du français a dû
être signé en février 1998 à Nagano avec les autorités olympiques.

Si la situation se dégrade à l’Onu, les experts français
eux-mêmes s’exprimant en anglais à New York, le français, langue officielle et
langue de travail des institutions de l’Union européenne, "garde toute sa
place" à Bruxelles, selon le président de l’Association française des
fonctionnaires des communautés européennes. Et la Finlande, la Suède et
l’Autriche, le trio adhérant à l’Union européenne en 1995, affichent une
forte progression récente de l’apprentissage du français, liée aux besoins
importants en personnel francophone que suscite l’intégration. à Stockholm,
l’ambassade de France note même que le français n’est plus considéré comme
une "langue rare" parce que "les jeunes savent qu’à Bruxelles on
parle français". C’est tout le sens de la politique "très systématique
menée par la DGLF envers l’Europe centrale et orientale", signale sa
directrice, Anne Magnant, une formation à la langue et à la culture française destinée
aux fonctionnaires en poste au Conseil de l’Europe ayant été mise en place dès
1997.

Face à ce volontarisme des Français, de nombreuses nations évoquent
l’apprentissage de la langue de Voltaire comme un moyen de se démarquer, une
ouverture au monde. C’est le cas du Vietnam, candidat pour le 7e Sommet des chefs
d’état de la francophonie qui s’est tenu à Hanoi en 1997, même si 2 %
seulement de ses 77 millions d’habitants parlent couramment le français et 10 % sont
"francisants". Même chose pour l’Albanie, la Macédoine et la Pologne,
entrées en tant qu’observateurs dans la Communauté francophone à l’issue du
même sommet. Deuxième langue certes, par rapport à l’anglais, mais première
langue "choisie" un peu partout dans le monde, le français semble être la
seule langue capable, aujourd’hui, d’offrir une alternative, linguistique et
culturelle, à l’impérialisme anglo-américain. Mais pour combien de temps encore?

CAROLE VANTROYS

LIRE / AVRIL 1999

Les francophones dans le monde

LIEUX

1990

1998

Francophones
réels
francophones
occasionnels
% de francophones
réels par rapport à la population
% de francophones
occasionnels
francophones
réels
francophones
occasionnels
% de francophones
réels par rapport à la population
% de francophones
occasionnels
Europe

63
952 000

9
200 000

8,1

0,1

67
856 500

8
200 000

7,851

0,949

Europe de
l’Ouest

62
872 000

5
200 000

17,5

1,4

66
723 000

5
200 000

17,254

1,34

Europe centrale et
orientale

1
080 000

4
000 000

0,3

0,9

1
133 500

3
000 000

0,237

0,628

Afrique

30
001 000

40
617 000

4,7

6,3

32
189 500

46
740 000

4,643

6,741

Afrique du Nord-Est

219
000

1
700 000

0,3

2

Maghreb

14
455 000

17
030 000

24,7

29

15
650 000

18
730 000

23,6

28,25

Afrique
subsaharienne

13
477 000

19
745 000

3,3

4,8

15
672 500

18
730 000

2,575

4,037

Océan indien

1
850 000

2
142 000

13,2

15,2

867
000

3
440 000

4,71

18,71

Amérique

8
682 000

3
565 000

1,2

0,5

10
481 000

4
067 000

1,321

0,51

Amérique du Nord

7
286 000

3
200 000

2,9

1,3

8
596 000

3
176 000

2,851

1,05

Amérique centrale
et Caraïbes

1
216 000

365
000

0,7

0,2

1
760 000

891
000

1,066

0,54

Amérique du Sud

180
000

0,06

125
000

0,038

Aise

1
627 000

810
000

0,05

0,03

1
672 000

1
560 000

0,048

0,045

Proche et
Moyen-Orient

1
491 000

800
000

0,8

0,4

1
500 000

1
283 000

0,646

0,552

Extrême-Orient

136
000

10
000

0,005

0,004

172
000

277
000

0,005

0,008

Océanie

350
000

33
000

1,3

0,1

467
000

45
000

1,568

0,15

Total

104
612 000

54
225 000

2

1

112
666 000

60
612 000

1,919

1,033

On distingue les francophones réels qui ont du français (langue
première, seconde ou d’adoption) une maîtrise courante et en font un usage
habituel, des francophones occasionnels dont la pratique du français est limitée soit
par une maîtrise rudimentaire ou spécialisée, soit par un usage circonstanciel. En
1998, il y aurait donc dans le monde 112 666 000 francophones réels – soit une
augmentation de 7,7 % par rapport aux données de 1990 – et 60 612 000 francophones
occasionnels – soit une augmentation de 11,8 %.

Source: état de la
francophonie dans le monde