OÙ S’EN VA LA LANGUE FRANÇAISE AU QUÉBEC?

Où s’en va la langue française au Québec?

Odile Tremblay
Journaliste

J’aurais voulu vous prédire des horizons lumineux pour la
sauvegarde pure et dure de la langue française au Québec, dans notre bastion perdu sur
son continent anglophone. J’aurais aimé tracer un tableau idyllique et rassurant,
pour la bonne bouche, pour nous donner du coeur au ventre, pour qu’on puisse se dire
qu’après tout, on a fait ce qu’on a pu en sauvant une langue malgré tous les
Lord Durham de notre histoire qui prédisaient sa mort. On se bat pour la survie du fait
français à trois pouces des états-Unis, soit, mais qui se préoccupe vraiment de la
qualité du véhicule?

Quand je regarde autour de moi, je vois une société qui
l’enseigne mal, ce français-là, je vois des hordes d’étudiants arriver à
l’université sans avoir en bouche et en main l’outil fondamental de
communication qu’est leur langue, avec des professeurs qui n’osent pénaliser
les fautes d’orthographe ou de grammaire dans les travaux et les copies
d’examen; comme si elles constituaient, cochez au choix, soit une faiblesse mineure,
soit un cancer trop généralisé pour qu’on tente encore de l’opérer. Et je me
dis que ces étudiants ont franchi tous les caps et tous les circuits du système
d’éducation sans apprendre non pas à maîtriser la langue, (qui la maîtrisera
jamais?) mais à l’aimer, à se montrer à tout le moins curieux de sa richesse. Ceux
qui écrivent mal sont moins portés à lire, et le cercle vicieux s’enroule sur
lui-même. La langue, mais qui s’en préoccupe tant que ça ici?

Quand j’écoute les lignes ouvertes ou les interviews éclairs des
gens de la rue au téléjournal, la pauvreté de la langue parlée au Québec me saute aux
oreilles, et le manque criant de vocabulaire pour traduire une émotion, pour structurer
une pensée. Les mots ne sont pas, ou ne sont plus inscrits dans la banque d’une
mémoire collective. Bien sûr, on a parfaitement le droit de revendiquer un accent et des
régionalismes, mais comment justifier une telle absence d’intérêt collectif à
ciseler notre outil de communication ? mais oui, il y a un problème de manque
d’exigences linguistiques au Québec. Les immigrants le savent, les étrangers le
savent, mais on n’a pas très envie nous-même de le regarder dans le blanc des yeux,
ce problème-là.

Allez vous sentir humilié… Allez nourrir le sentiment anti Québec
qui gronde dans les rangs d’à côté. Allez donner raison aux allophones qui
refusent d’apprendre notre langue en prétextant qu’elle est trop mal parlée.
Et flotte le malaise…

Alors on se débat, on argumente, on brandit notre spécificité comme
un drapeau, on proteste que les choses s’améliorent après tout, mais quand, en
Guadeloupe, j’entends les descendants d’esclaves sortis des champs de canne à
sucre comme nous de notre terroir, s’exprimer dans un meilleur français que les
Québécois, ça me trouble. Notre langue est trop pauvre, je le vois bien. Souverain ou
pas, je me demande comment le Québec pourra s’affirmer sur la scène internationale
sans améliorer la qualité du français qui s’y parle. Des correctifs, ça
s’apporte, des solutions, ça se trouve. Mais aucun gouvernement ne s’est encore
attelé sérieusement à la tâche. Et c’est là où le bat blesse. On mène un
combat pour la défense de la langue sans se préoccuper de hausser son niveau. On demande
à des organismes de prendre en charge la délicate question sans leur donner le soutien
d’un vrai projet de société, sans inscrire leurs activités au chapitre des
priorités.

Le Québec arrive de loin, je le sais. Il a longtemps survécu replié
sur lui-même, coupé des sources de la francophonie, avec ses berceaux en guise de
revanche, et une volonté têtue de se préserver. Historiquement, tout s’explique,
et le combat pour la survivance et l’appauvrissement d’une langue privée
d’aération, mais on a près de quarante années de révolution tranquille derrière
la cravate. On a eu le temps de se draper dans l’étendard du joual, de glorifier nos
racines, de se créer un sentiment de fierté nationale, d’avancer de trois pas, de
reculer de quatre.

On a surtout eu le temps de se doter, et ce pour plusieurs mandats,
d’un gouvernement nationaliste qui aurait dû à tout le moins enfoncer le clou de
l’enseignement du français à l’école, tant la langue constitue le levier des
aspirations souverainistes. Mais bien au contraire, les deux dernières décennies nous
offraient le spectacle de générations sacrifiées, d’élèves cobayes apprenant à
écrire au son, de programmes de littérature ayant délaissé l’enseignement des
classiques au profit des seuls auteurs nationaux, de matières pratiques plus ou moins
inutiles venues parasiter les heures de cours pour mieux faire perdre de vue
l’essentiel des buts pédagogiques. De coups de barre en coups de barre, de
correctifs en correctifs, vint la récente réforme Marois découvrant, après force pots
cassés et maintes études onéreuses sur le sujet, que mieux valait en effet réapprendre
aux enfants à lire et à écrire. Mais que de temps perdu!

La nécessité d’enrichir cette langue qui constitue notre
patrimoine est évacuée en douce du discours officiel nationaliste et nos dirigeants ne
sentent pas le besoin de fouetter leurs troupes avec elle. Comme si la question était
accessoire, en somme, comme s’ils pouvaient la traiter en dessous de la jambe avec
une telle désinvolture presque amusée. Quand la tête se désintéresse d’un
problème, la base l’ignore aussi, s’en glorifie même. On assiste, on participe
à des débats ponctuels sur la langue, mais sans qu’ils soient portés par un vent
d’intérêt collectif, entre gens instruits, toutes portes closes.

Je ne sais pas où s’en va le Québec et sa langue, mais j’ai
l’impression que le terrain est mû pour une réflexion de fond, et qu’il faut
se réveiller en vitesse pour la faire. Tout nous y pousse: l’ancrage dans le village
global et la francophonie, les réticences des immigrants devant le français parlé au
Québec, une maturité de société aussi. Quarante ans de révolution tranquille,
c’est le passage de l’enfance à l’âge adulte tissé de crises
existentielles désormais derrière nous. Au bout du processus, le problème de la langue
arrive en plein front à qui sait voir. Mais pourquoi ne pas y faire face en
s’avouant en famille que le français du Québec est trop pauvre et que la seule
façon de résister à la marée anglophone, avec ou sans le Canada, c’est de se
jeter tous azimuts dans une bataille active pour améliorer son niveau?.

Le 21 mars 1998