NOTRE FRANCOPHONIE QUÉBÉCOISE EST-ELLE ENCORE VIABLE ?

NOTRE FRANCOPHONIE QUéBéCOISE EST-ELLE ENCORE VIABLE ?
Quel peuple paie ainsi pour sa disparition ? Quel peuple incite ses enseignants à
faciliter sa disparition ? Serions-nous «uniques» à ce point ?

Notre francophonie québécoise est–elle encore viable ? Les classes
d’anglicisation au primaire (anglais intensif) ont-elles leur place à l’intérieur d’une
école francophone où tous les élèves se côtoient et pour qui le français est encore
très fragile ? Peut-on affirmer qu’un élève du primaire est «trop bon» en français
pour qu’on le prive de près de la moitié de son 2e cycle d’un enseignement de qualité
en français ? Les compétences dans une langue ne se mesurent pas uniquement par le
pourcentage, si élevé soit-il, obtenu lors d’épreuves venant du M.E.Q. ou de
l’établissement scolaire. Acquérir des compétences dans sa langue, c’est d’abord avoir
la chance d’en vivre, c’est pouvoir apprendre dans son contexte culturel, c’est connaître
ceux qui la font grandir (écrivains, chansonniers, chanteurs, poètes, etc.) être
compétent dans sa langue, c’est être inventif, capable de jouer avec les mots, c’est en
saisir les nuances. Posséder sa langue, c’est avoir acquis un vocabulaire assez riche
pour exprimer ses émotions. Quand on offre ou qu’on impose des classes d’anglicisation
dans une école française québécoise, l’on crée inévitablement différents problèmes
à court, à moyen et à long terme. à court terme, le message est glacial, écrasant
pour la majorité : « Le français, n’est pas très important ; l’anglais : oui.» Le
complexe du colonisé revient au galop et est entretenu par ceux et celles sur qui nous
devrions normalement compter pour donner à notre génération grandissante la fierté
d’être ce qu’ils sont et la fierté de ce qui fait leur spécificité et leur
originalité. L’ambiance anglicisante de certaines écoles primaires empêchent nos futurs
adultes de vivre pleinement leur culture francophone et québécoise (vie scolaire en
anglais, télévision en anglais, chansons et films en anglais, devoirs en anglais, revues
anglaises…) Tout s’enchaîne ! Nos élèves seraient-ils «trop bons» et
pourraient-ils ainsi passer d’une langue à l’autre en mêlant les deux. Un constat :
notre langue s’affaiblit et risque de devenir minoritaire, folklorique ; de moins en moins
de clientèle pour nos cégeps et nos universités francophones (n’oublions pas la peur
des tests Turbo). Pourquoi tant de nos «trop bons» élèves ne sont pas assez bons pour
affronter ce test ? De moins en moins de postes disponibles pour les directeurs,
directrices, enseignants et enseignantes francophones… une relève assez tiède face
au français et qui emploiera de moins en moins de français. Pourquoi certains
responsables d’écoles et certains enseignants deviennent-ils des pionniers de
l’anglicisation de notre système scolaire ? Est-on en train de fissurer l’un des deux
plus
importants piliers de notre temple francophone ?

Le bilinguisme individuel est un atout indéniable. Mais de grâce, donnons à nos
enfants la chance de maîtriser d’abord leur langue maternelle. Offrons-leur ce cadeau
précieux. Arrêtons de dévaloriser le français. Dans toutes nos écoles, c’est le
français «plus» que l’on devrait avoir comme projet commun. Notre système d’éducation
a-t-il perdu sa passion du français ? Loin de moi l’idée de nous isoler de toute autre
langue, mais avant d’apprendre une langue étrangère maîtrisons d’abord la nôtre,
jouons avec ses mots, chantons-la, écrivons-la, parlons-la, enrichissons-la,
valorisons-la ! La créativité a toujours été le propre du français et nos jeunes
savent créer en français si on leur en donne la chance. Faisons-leur et faisons-nous
confiance. Où nous mènent les classes d’anglicisation du primaire ? Vers le franglais,
peut-être ? Il y a tant de projets enrichissants quand on aime sa langue. Il est de notre
devoir de citoyen et c’est la responsabilité des enseignants ou des enseignantes
d’inculquer à nos jeunes le goût du français. être fier de soi, de ses origines, de sa
langue, voilà des atouts pour l’avenir. Félix Leclerc disait
: « La langue française, il faut la mettre à la porte si l’on est incapable d’en vivre
et de la faire vivre décemment.» Sera-ce notre solution finale ? Si nous ne protégeons
pas notre langue en Amérique du Nord, qui le fera à notre place ? Notre spécificité,
notre plus grande richesse collective, ce sont notre langue et notre culture. Il en est
des peuples comme des individus : tous, nous voulons être uniques, différents. Quel
peuple paie ainsi pour sa disparition ? Quel peuple incite ses enseignants à faciliter sa
disparition ? Serions-nous «uniques» à ce point ? Je ne peux regarder passer le train
sans réagir. Je monte dans le train et j’y mets tout mon cœur en souhaitant qu’il me
procure plus de joies que de déceptions. Au moins, j’aurai le sentiment d’avoir donné le
goût du français à quelques uns de mes élèves.

Armandine Huard
enseignante au primaire
membre du C.A. du M.E.F.
Courriel : denis.simard8@sympatico.ca

(Le 14 mars 2000)