MOTS SANS FRONTIÈRES

MOTS SANS FRONTIèRES
L’attrait irrésistible du français.

Je me permets de vous écrire afin de vous faire parvenir un texte extrait de l’ouvrage
"Mots sans frontières" de Sergio Corrêa da Costa éditions du Rocher 1999 (cet
ouvrage a obtenu le Grand Prix de la fondation Prince Louis De Polignac).

Cordialement,

Grégoire ROSTROPOVITCH
rostropovitch.gregoire@voila.fr

L’attrait irrésistible du français

(…), quand il s’agit des subtilités de l’esprit, des nuances de la pensée, des
réticences, ou lorsqu’il faut avoir recours aux demi-tons, aux sous-entendus, aux
insinuations plutôt qu’aux déclarations de faits, les autres langues semblent bien moins
douées que le français. Sinon, pourquoi les écrivains d’autres cultures feraient-ils
constamment appel aux expressions françaises dès qu’ils souhaitent évoquer simplement
l’idée d’une personne ou d’une chose sans en faire carrément mention noir sur blanc?

On signale souvent "l’invasion" du terroir français par les mots
anglo-saxons, mais très rarement l’opposé, à savoir, la pénétration plus subtile,
quoique persistante, des mots et expressions françaises au point de poser aux claviers
anglais le défi pratique des accents. Dépourvue de ces "accessoires"
encombrants, que la langue anglaise abhorre intrinsèquement, la presse des pays
anglo-saxons imprimait les mots français sans prêter la moindre attention à ces
"détails". Mais le nombre et la répétition croissante de ces mots ont fini
par imposer un effort. Les claviers modernes ayant capitulé, on peut lire maintenant,
avec la même rigueur que dans des textes français:

– Van der Biest, a onetime Cools protégé, and five other men…
"Time",23.09.96.
– The meal became something of a cause célèbre… "Time", 31.03.97.
– It was in fact the dénouement of a personal crusade… "Time", 31.03.97.
– I hope "Oxygène 7-13" carries a touch of naïveté and spontanéité…
"Time", 31.03.97.
– … dealers – many of them émigrés themselves, like Curt Valentin… "Time",
31.03.97.

De toute évidence, un écrivain russe ou brésilien pourra décrire dans sa langue une
femme fatale. Mais pourquoi faire l’effort de trouver un équivalent si tout est déjà
dit, en deux mots! C’est bien ce que semble penser le rédacteur du "Time
magazine" du 9.12.96, en esquissant ainsi le profil de l’ambassadeur Pamela Harriman:
"What did this international femme fatale have that her rivals (often the wives of
their lovers) did not?"

Mais si l’on décide que le recours aux images françaises reste "optionnel",
comment se fait-il, par exemple, que "Time magazine", dans le seul numéro du
12.08.96, pris au hasard, insiste tellement pour dire:

– We are in a moral cul-de-sac…
– … a two-hour dinner… a tête-à-tête that provoked much amused commentary.
– Ann Landers developed a sudden penchant for green pencils.
– Gloria Estefan, whose allure knows no borders.
– Cordero was tipped off to a five-ton cache of cocaine.
– Olympics… a wonderful tableau when Johnson beamed on the center medal platform.
– Melodies… so popular that an entire genre of music is known simply as Enya.
– Marginal success on the vaudeville et burlesque circuits.
– … are the obvious villains of the pièce.
– His favorite chanteuse, Canada’s Céline Dion.
– It was an instant hit, and the band had its entrée into the big time.

Si tous ces recours étaient vraiment "optionnels", comment la presse et la
littérature non francophones pourraient-elles se passer d’expressions comme "déjà
vu":

– A sense of déjà vu is setting over U.S. – China trade relations. "Business
Week", 1.07.96
– The Pentagon report… induces a disquieting sense of déjà vu. "New York
Times", 18.09.96
– It was déjà vu for Shirley Mac Laine. "Herald Tribune", 23.10.96

ou comme "nouveau riche":

– Heading West to Win Over California’s Young Nouveaux Riches. "Herald
Tribune", 30.10.96
– The nouveaux riches showed off by turning their wives into objects of display.
"N.Y. Times Magazine", 8.9.96
-Targetting Hungary’s Nouveaux Riches. "Herald Tribune", 2.5.96

ou comme "tête-à-tête":

– Boutros Ghali… never having had a tête-à-tête meeting with Mr Clinton.
"Herald Tribune", 10.11.96
– Boutros Ghali. His style is tête-à-tête; and it helped him build "good
chemistry" with Presidents Jimmy Carter and George Bush. "Herald Tribune",
20.11.96

ou comme "laissez-faire":

– As an alternative to the Republicans’ laissez-faire moralism… "New York
Times", 29.1.96
– The problem isn’t laissez-faire economics so much as laissez-faire morality. "New
York Times", id.

Des options non gratuites

Même les auteurs d’autres latitudes, jugés "secs", simples idéologues, ou
quelque peu terre à terre, ne trouvent pas d’options satisfaisantes chez eux, ou même
ailleurs, et finissent par emprunter les mots français. Ces options ne sont pas
gratuites, et ce n’est sûrement pas pour faire plaisir à la francophonie que les
claviers anglais ont commencé à incorporer les accents français. Il ne manque que le
"ç" (façade continue à paraître sous la forme "facade"…). Les
choix sont faits parce que les équivalents dans les autres langues ne sont pas assez
précis ou éloquents. Des centaines de mots paraissent dans les textes écrits, et ils ne
le sont plus entre guillemets ou en italique, car ils sont pleinement incorporés au
langage courant ainsi qu’aux lexiques.(…)