L’ÉROSION CULTURELLE

L’éROSION CULTURELLE

Mémoire soumis par Impératif français
au
Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications du Canada

La radio commerciale

3 novembre 1997

MéMOIRE

Introduction

Dans son avis public 1997-104, le CRTC « estime qu’il convient (…) d’examiner la répartition que les sélections de langue française reçoivent. En outre, le Conseil n’a pas défini ce que constitue une répartition raisonnable des sélections musicales vocales de langue française et il juge donc opportun de se pencher sur ce sujet au cours du présent examen » (78).

Le 30 septembre 1997, en réponse à cet avis public, — en anglais seulement — l’Association canadienne des radiodiffuseurs demande que « In the Montreal and Ottawa/Hull radio markets, slightly decrease the level to 55% to account for competitive market forces and the audience shift to English-language stations » (Executive Summary). Radiomutuel inc. « soumet au Conseil que ce dernier devrait sans délai introduire une réduction des exigences de la MVF à 51% pour les stations FM francophones de Hull / Ottawa et à 55% pour les stations FM francophones de Montréal ». Le constat qui incite une telle demande est l’effritement de l’auditoire des stations francophones au profit des stations anglophones. Selon Stratégem, de 1991 à 1997, les stations francophones ont vu leur part d’écoute décroître tout spécialement dans les tranches d’âge 12-17 et 18-34 respectivement de 17 et 16 points de pourcentage pour le marché montréalais francophone et de 25 et 19 points de pourcentage pour Hull-Ottawa francophone.

1. Effritement de l’auditoire

1.1 Montréal

Impératif français tient à souligner que, comme l’indique le Tableau 1, l’écoute par les francophones des stations anglaises de 1987 à 1996 est passée de 16,5% à 14,3%. Il semble bien que, structurellement, il y ait eu progrès. Il n’y a donc pas de raison de freiner ce mouvement. Pour la survie de la chanson francophone, il vaudrait mieux l’amplifier. Le CRTC devrait étudier ce qui cause les écarts entre les années : 16% en 1990, 12,7% en 1991, etc. Bien qu’elles soient fort probablement conjoncturelles, les connaître permettrait de raffiner les moyens pour promouvoir la musique vocale française.

Tableau 1

écoute des stations anglaises par les francophones,

Montréal, Hull-Ottawa (1987-1996)

 

Montréal

Hull-Ottawa
1987 16,5% 32,4%
1988 18% 27,8%
1989 13,2% 30,6%
1990 16% 38,4%
1991 12,7% 28,1%
1992 11,5% 31,9%
1993 13,6% 34,9%
1994 14,3% 38,68%
1995 15,9% 39%
1996 14,3% 38,2%

1.2 Hull-Ottawa

Quant au marché de Hull-Ottawa, l’écoute par les francophones des stations anglaises de 1987 à 1996 est passée de 32,4% à 38,2%. Structurellement, la tendance est ici à l’effritement. Il faut souligner la particularité du marché francophone de Hull-Ottawa. Dans les faits, il est formé de deux marchés francophones : le québécois et l’ontarien. Les mélanger, en faire un tout uniforme, fausse les données. Les francophones de l’Ontario n’ayant que très peu de services dans leur langue sont intentionnellement dirigés vers l’anglais. Le Tableau 2 présente les résultats d’un sondage auprès des jeunes francophones de 15 à 24 ans, québécois et canadiens, concernant le français comme langue d’écoute pour certains médias. Le chiffre représente la moyenne obtenue par tous ceux qui ont répondu au sondage. Ils avaient le choix entre 5 possibilités : uniquement en français (1), surtout en français (2), autant en français qu’en anglais (3), surtout en anglais (4) et uniquement en anglais (5). Pour la langue d’écoute de la radio au Canada, c’est-à-dire chez les Canadiens français, le taux est 3,98, soit tout près de 4, qui signifie surtout en anglais. Pour les jeunes Québécois francophones, le taux est 2,51 à mi-chemin entre surtout en français et autant en français qu’en anglais. Devant ces taux, il faut retenir que les Canadiens français et les Québécois francophones ne se comportent pas de la même façon. L’effritement de l’auditoire francophone est le lot de quel auditoire, l’ontarien ou le québécois? Les deux? Les mesures à prendre pour contrer l’effritement ne seraient pas les mêmes.

Tableau 2

Langue d’écoute pour certains médias, 1990

  Télévision Radio Jeux vidéos Vidéocassettes
Canada 3,88 3,98 4,08 4,37
Québec 2,58 2,51 3,21 2,622

2. Baisse du quota de MVF

La solution proposée par les radiodiffuseurs d’abaisser le pourcentage de MVF est inadéquate puisqu’elle n’aurait comme effet que d’amplifier le transfert de l’auditoire francophone vers les stations anglaises. Dans 5 ans, les mêmes radiodiffuseurs viendront demander une nouvelle baisse pour contrebalancer les pertes d’auditoire.

Il faut comprendre que l’érosion culturelle, soit ici le transfert d’auditoire, s’opère en parallèle avec l’assimilation linguistique dans ces deux régions. Dans son mémoire Le Recul du français, soumis au Comité parlementaire sur les langues officielles (10 décembre 1996), Impératif français soulignait qu’à Ottawa sur les 52 104 personnes ayant le français comme langue maternelle, seulement 37 958 l’ont comme langue d’usage; que l’Outaouais qui représente 4,1% de la population du Québec est responsable de 53% du solde net des transferts linguistiques entre francophones et anglophones, lesquels transferts favorisent la langue anglaise; que dans l’Ouest de Montréal, « le taux net d’anglicisation des francophones, soit les pertes nettes du français à l’anglais par rapport à la population de langue maternelle française, est de 6,9% en 19914 ». à la lumière de ces données, une baisse du quota de MVF viendrait appuyer l’érosion culturelle et conséquemment l’assimilation linguistique. La solution aura comme effet d’amplifier la baisse de clientèle.

3. Valorisation de la musique vocale anglophone

Actuellement, la chanson anglaise est valorisée au détriment de la chanson française. Elle détient 35% du temps de radiodiffusion qui devrait normalement être dévolu à la chanson française. Personne ne trouverait normal et acceptable que la télévision francophone programme 35% d’émissions en anglais. De plus, il est de notoriété publique que les radios commerciales francophones aux heures de grande écoute accentuent cette dévalorisation en ne respectant pas le quota de 65% de MVF. à ce sujet, l’Association canadienne des radiodiffuseurs s’est bien gardée de fournir ces données. Dans son étude sur l’utilisation et la mise à l’horaire de la souscription d’émissions canadiennes (1997), le CRTC confirme le fait malgré les faiblesses étonnantes de l’étude. Durant les heures de diffusion allant de 6 h et 24 h, les radios commerciales de Montréal et de Québec ont un quota égal ou supérieur à 65% uniquement de 6 h à 7 h et de 19 h à 24 h. De 7 h à 19 h, elles diffusent de la musique vocale française en bas de 55%, et presque toujours en deçà de 45% pour les périodes de grande écoute comme durant le retour à la maison de 16 h à 18 h, soit 40 et 42%.

Qui plus est, comme le signale l’ADISQ, dans son mémoire du 30 septembre 1997, « il est de commune renommée qu’un nombre significatif de stations de radio de langue française, dans le but évident de diffuser le nombre requis de chansons de langue française pour atteindre le quota de 65% sans y consacrer le temps de diffusion nécessaire, charcutent littéralement un certain nombre de chansons francophones qu’elles programment en réduisant leur durée de diffusion au tiers ou à la moitié de leur durée sur disque » (p. 18).

En ce sens, les stations de radio francophones sont responsables de la désaffection de l’auditoire envers la chanson d’expression française.

4. La radio, premier facteur de promotion de la musique vocale francophone

La radio est en effet un facteur essentiel de promotion de la musique vocale. Dans le sondage Angus Reid sur lequel s’appuie l’ACR, il est bien montré que la radio est le premier facteur d’achat d’un enregistrement musical. Sur une fourchette de 1 (aucune) à 4 (beaucoup), « le fait d’avoir entendu la musique à la radio » arrive en tête avec 3,2, suivi « du bouche à oreille » avec 2,5 et « le fait d’avoir entendu parler de l’artiste à la radio » avec 2,4 (p. 11a). Si pour les saucisses, plus on en mange plus elles sont fraîches, et plus elles sont fraîches, plus on en mange; en matière de chansons, plus on en écoute, plus elles sont connues, et plus elles sont connues, plus on en écoute.

Puisque la radio forme le goût musical, il est normal que les francophones délaissent une radio qui leur affirme, sous toutes sortes de formes, que la chanson « valable » est l’anglaise. Ils se tournent donc vers les stations de radio anglophones. Ajouter au 35% de musique vocale anglophone viendra conforter les jeunes dans le choix qu’ils ont fait de transférer à la radio anglaise, choix que leur conseillent, jour après jour, les stations de radio francophones.

Recommandations

Le CRTC doit prendre des mesures pour s’assurer que les radios francophones le soient réellement.

  1. Impératif français demande que le quota de MVF soit haussé de 65% à 75%, laquelle augmentation serait étalée sur 10 ans à raison de 2% tous les deux ans afin de permettre aux radiodiffuseurs et à toute l’industrie du disque francophone de s’y préparer graduellement.

  2. Impératif français demande que le CRTC change le libellé de l’article 2.2 (5) de son Règlement et que la « répartition raisonnable » du quota de 75% de MVF devienne la « répartition proportionnelle » en fonction des périodes d’écoute.

  3. Impératif français demande au CRTC de prendre des mesures réglementaires pour interdire le dépeçage des chansons en français. Pour être comptabilisée, une chanson francophone doit être jouée en entier. Le procédé ne pourra pas être utilisé à l’inverse pour éviter de comptabiliser des chansons anglaises en partie amputées.

  4. Impératif français demande au CRTC de ne plus donner de licence à de nouvelles stations de radio anglophones dans le marché montréalais afin de ne pas contribuer à l’affaiblissement de la radio francophone.

  5. Impératif français demande que le fonds annuel des radiodiffuseurs que le CRTC vient d’abaisser à 1,8 millions $ soit ramené à 7 millions $.

  6. Le gouvernement fédéral, qui a reçu confirmation de la Cour Suprême de son pouvoir exclusif en matière de radiodiffusion, doit donc assumer les responsabilités qui en découlent. Parmi celles-ci, la survie de la chanson francophone est primordiale. Impératif français demande que le gouvernement fédéral injecte annuellement 3 millions $ dans la promotion de la chanson francophone au Québec et au Canada. Ce fonds serait administré par un organisme autonome, par exemple Musicaction, afin que les sommes d’argent soient distribuées sans égard à la couleur politique des artistes.

  7. Impératif français demande que, dans les marchés francophones, les radios commerciales anglophones soient tenues de diffuser 10% de musique vocale francophone à raison d’une augmentation de 2% tous les deux ans. L’article 3 (1) d) (iii) de la Loi concernant la radiodiffusion stipule que la politique canadienne de radiodiffusion devrait « par sa programmation […] refléter […] la dualité linguistique ». Actuellement, les politiques du CRTC reflètent l’inégalité linguistique et culturelle puisque la radio francophone est à 35% anglophone et la radio anglophone l’est à 100%. Grâce à cette nouvelle règle du 10%, le CRTC rétablirait un certain équilibre en valorisant la chanson francophone aux yeux, et des anglophones, et des francophones. La Loi concernant la radiodiffusion reconnaît à l’article 3 (1) c) la nécessité de règles différentes pour les radiodiffuseurs francophones et anglophones : « les radiodiffusions de langues française et anglaise, malgré certains points communs, diffèrent quant à leurs conditions d’exploitation et, éventuellement, quant à leurs besoins ». à la longue, une telle politique mériterait d’être élargie à l’ensemble des radiodiffuseurs commerciaux anglophones du Canada, s’il est vrai que le Canada est bilingue et biculturel.

  8. Que le CRTC impose un quota minimum de 20% à toutes les stations pour assurer la diffusion de nouveaux talents et de nouvelles productions.

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Jean-Paul Perreault
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