«ICI, LES FRANCOPHONES ET ANGLOPHONES VIVENT EN HARMONIE»

«Ici, les francophones et anglophones vivent en harmonie»

(Le texte suivant est de Mario Goupil, chroniqueur au journal La
Tribune de l’Estrie. Le site Internet de La Tribune est : http://www.latribune.qc.ca/ )

Je me trouvais devant l’édifice abritant à la fois la Hatley United
Church et la Hatley Municipal Library, dans le tout petit village de Hatley, quand Phyllis
Knapp a ouvert la porte de l’édifice.

– Bonjour madame. Je suis débarqué dans votre village pour avoir vos
impressions sur…

J’ai tout de suite arrêté de parler. Je voyais bien qu’elle ne
comprenait rien de rien à mon baratin.

– Sorry. I dont speak French, m’a-t-elle expliqué.

J’avais bien deviné: la vieille dame ne parle pas français.

– Pas un seul mot? ai-je insisté.

– Si peu. Je connais: canard, lapin, chaloupe…

Au même moment, Ray Davis, un ami de la dame de 72 ans, arrivait pour
l’aider à préparer le bazar de demain qui sera tenu à cet endroit au profit de
l’église. M. Davis se débrouille en français, mais il préfère parler anglais.

– Alors, que pensez-vous de cette décision d’une juge qui a décrété
que la prédominance obligatoire du français dans l’affichage commercial brime les
libertés fondamentales des anglophones?

J’ai deviné que je leur apprenais la nouvelle.

– Moi, je dis que l’affiche devrait être de grosseur égale en
français et en anglais. Partout!~AF a décrété Mme Knapp, approuvée d’un geste de la
tête par son ami.

Phyllis Knapp est née à East Hereford, en Estrie, et depuis l’âge de
13 ans elle vit dans le secteur de Hatley et de Kingscroft, toujours en Estrie. Elle est
née au Québec, a grandi au Québec et pourtant elle ne parle pas français, sauf pour
dire canard, lapin, chaloupe…

La dame n’a pas manqué de me préciser qu’elle était désolée de ne
pas parler français. «J’aurais dû l’apprendre», dit-elle aujourd’hui. Sauf que je vous
dirai avoir déjà vu plus sincère comme repentir.

Phyllis Knapp a oeuvré dans un club de chasse et pêche dans le
secteur du Hatley Pond, où elle avait à louer des embarcations à la clientèle. ça
expliquerait donc pourquoi elle peut dire… canard, lapin, chaloupe.

– Pourtant, il devait bien y avoir des francophones parmi votre
clientèle, non? lui ai-je fait remarquer.

– Ils me parlaient en anglais. Il fallait juste qu’ils parlent un tout
petit peu l’anglais et je pouvais les comprendre…, m’a-t-elle expliqué.

C’est vrai que nous, les Estriens d’expression francophone, on est un
peu comme ça. On sort notre anglais à la première occasion. En tout cas, je confesse
être l’un de ceux-là. Avoir eu à louer une embarcation de Mme Knapp, je n’aurais
probablement pas posé de question et je me serais adressé à elle en anglais.
D’ailleurs, tout notre entretien s’est déroulé strictement dans la langue de
Shakespeare.

La dame reconnaît n’avoir jamais été ennuyée d’aucune façon par le
fait de vivre au Québec sans maîtriser la langue française.

«C’est mieux de posséder les deux langues, mais ce n’est pas
indispensable de parler français…», répond-elle. Qui osera la contredire? Après
tout, il y a 72 ans qu’elle vit au Québec même en ne sachant que dire… vous savez quoi
maintenant.

Par contre, la question de l’affichage semble la chatouiller un peu
plus. Son ami, M. Davis, également. «En s’entêtant à vouloir mettre l’anglais en plus
petit, sous le français, dans l’affichage, c’est comme si on voulait écraser la langue
anglaise», mentionne l’homme qui a lui aussi 72 ans.

«Quand on est vieux comme nous, les yeux ne sont plus ce qu’ils
étaient, et c’est plus difficile à lire. J’ai eu à me rendre à l’hôpital avec ma
soeur dernièrement et ce n’était pas évident de s’y retrouver. D’ailleurs, on n’aurait
jamais dû enlever le Sherbrooke Hospital à la population anglophone. Il y avait plein de
gens qui avaient fait don de beaucoup d’argent pour cet hôpital et on nous l’a quand
même enlevé», mentionne Phyllis Knapp.

Les deux anglophones croient que le Québec fait fausse route avec sa
politique d’affichage. «Les Américains ne viennent plus ici parce qu’ils sont incapables
de comprendre les affiches», disent-ils. Mme Knapp et M. Davis ne sont certainement pas
les deux seuls anglophones de leur génération à penser ainsi.

«Les affichages devraient se faire dans les deux langues avec des
lettres de grandeur identique», a encore répété Mme Knapp.

J’ai alors fait remarquer à la dame que sur la devanture de l’édifice
où l’on se trouvait, on ne retrouvait pas un traître mot de français. Seulement: Hatley
United Church et Hatley Municipal Library.

– Il n’y a pas d’affiche de la bibliothèque en français à
l’extérieur? m’a-t-elle demandé.

– Non. Venez voir vous-même…

– Il y en a pourtant déjà eu une. Peut-être que des jeunes l’ont
fait disparaître…

– Et plus loin là-bas, dans le village, Mme Knapp, il y a la Turner
House (un gîte offrant couette et café) qui s’annonce en anglais sur un côté de
l’affiche… et en anglais aussi de l’autre côté de l’affiche.

– Ici, monsieur, les francophones et les anglophones vivent en
harmonie.

Et devinez quoi? Je la crois.

A sa façon à elle, l’anglophone de 72 ans venait de me dire que je
n’avais pas à aller foutre le bordel dans le village de Hatley. Que les gens y vivent
heureux et en paix… même en anglais. Que les règles de l’affichage auront beau
changer, au fond rien ne va changer.

Alors, je suis rentré à Sherbrooke en passant devant des MacDonald,
Subway, Burger King, East Side Mario’s, Day’s Inn, Mikes, Pizza Hut, Danny’s, Eggsquis,
Nickel’s et cie…