LETTRE OUVERTE À VICTOR C. GOLDBLOOM

M. Victor C. Goldbloom
Commissaire aux langues officielles
110, rue O’Connor
Ottawa (Ontario)
K1A 0T8

Monsieur le Commissaire,

Le ministère des Affaires
étrangères et du commerce international vient de rendre public
le premier Protocole d’entente en matière de langues officielles
auquel se réfère Monsieur Hubert Leduc dans sa lettre publiée
dans LeDroit du 6 mai. Si l’on se fie au document émanant du
ministère, la situation du bilinguisme laisse encore plus à
désirer que ce qu’indique votre rapport spécial rendu public en
avril 1996.

Selon les données fournies
par le ministère au Conseil du Trésor, le bilinguisme chez les
fonctionnaires permutants en relation avec le public se ventile
comme suit :

TABLEAU I

catégories pourcentage
bilingue
proportion
au niveau "C"
(ou mieux)
EX 89%
(358/401)
54,7%
FS 71,5%
(866/1212)
58,9%
AS 46%
(48/105)
64,6%
ST-SCY 58%
(243/419)
41,2%
CR 49%
(97/199)
41,8%

Si l’on tient compte de la
complexité des questions diplomatiques et consulaires que
doivent traiter les fonctionnaires permutants, vous conviendrez
avec moi que le niveau "C" de bilinguisme n’est pas le
maximum exigible, mais un minimum en bas duquel on tombe dans une
généralisation de la médiocrité.

Le tableau précédent peut
créer l’illusion à première vue que le ministère se conforme
à la Loi. Mais ce n’est qu’une illusion. Même si le ministère
n’a pas rendu publique l’annexe « A » qui donne la
ventilation des francophones et des anglophones dans chacune des
catégories, il signale en page 16 que 73,8% des permutants sont
anglophones, et 26,2% francophones. En présumant qu’à peu près
tous les francophones sont bilingues au niveau "C", et
en prenant ces deux moyennes dans chacune des catégories, on
arrive à reconstituer les véritables effectifs bilingues au
niveau "C" de la façon suivante :

TABLEAU II

catégories effectifs
bilingues
(au niveau "C")
anglophones
bilingues
(sans les francophones)
EX 48,7% 35,9%
FS 42,1% 31,0%
AS 29,7% 21,9%
ST-SCY 23,9% 17,6%
CR 20,5% 15,1%

Selon les catégories, comme
on le voit, les permutants efficacement bilingues représentent
moins de la moitié des effectifs, voire que le cinquième
seulement pour les commis aux écritures. C’est encore pire
lorsqu’on enlève les francophones. Avec la forte rotation du
personnel, il ne faut pas s’étonner que le ministère se
contente de colmater les brèches au fur et à mesure des
affectations, et de déplacer simplement les problèmes lorsque
des plaintes sont portées.

Vous-même avez affirmé dans
une lettre publiée par LeDroit du 1er juin 1996 que des
effectifs permutants bilingues à 60,5% étaient insuffisants aux
Affaires étrangères si le service au public n’est pas
acceptable. Avec des effectifs bilingues aussi faibles, comment
le ministère peut-il servir efficacement en français la
clientèle de parlementaires, journalistes, universitaires, gens
d’affaires et touristes francophones qui recourent à ses
services, ou qui ont des questions à lui poser ? Pour avoir
été vous-même ministre dans le gouvernement de Monsieur Robert
Bourassa qui a fait du français la langue officielle du Québec
en 1975, comment pouvez-vous accepter que le ministère des
Affaires étrangères et du Commerce international puisse
représenter les intérêts du Québec si ses représentants à
l’étranger ne parlent pas la langue officielle du Québec et ne
peuvent communiquer en français ni avec le gouvernement
québécois, ni avec les Québécoises et les Québécois de
langue française ? Par surcroît, le ministère insiste pour que
le gouvernement québécois passe par lui dans ses relations avec
l’étranger ! Ceci a de quoi nous laisser perplexes…

Michel Careau
diplomate retraité
mcareau@mail.public.net