L’ESPÉRANGLAIS DE LA COMMUNICATION UNIVERSELLE

L’ESPéRANGLAIS DE LA COMMUNICATION UNIVERSELLE
«La mondialisation n’est pas un concept sérieux. Nous l’avons inventé
pour faire accepter notre volonté d’exploiter les pays placés dans notre zone d’influence…»
(John Kenneth Galbraith)

Sujet: L’article du général Alain Faupin daté du mardi 17 octobre

Sous le titre "Comment peut-on imposer nos idées sans l’anglais ?", LE
FIGARO a publié Mardi 17 octobre un article du général Alain Faupin préconisant la
rédaction en anglais, par les spécialistes français, d’articles portant sur la défense
et la sécurité plutôt qu’une rédaction en français. Dans cet article il capitule
devant la langue
anglaise qui doit être, selon lui, la seule langue universelle, effaçant du coup toute
présence internationale du français. Le général, à la retraite, Alain Faupin est
professeur au centre George Marshall à Garmish-Paternkirchen (Allemagne).
http://www.marshallcenter.org
M.D.


L’espéranglais de la communication universelle

L’article d’Alain Faupin, qui a été publié le 17 octobre dans
« Le Figaro », m’a paru d’une effarante naïveté. Comment peut-on
encore, questionne-t-il, prétendre faire connaître nos idées, atteindre une audience
internationale, sans avoir recours à la langue anglaise à notre époque ? Il est
assez inhabituel d’entendre ce genre de plaidoyer pour l’anglais de la part
d’un général en retraite, qui regrette de ne pouvoir communiquer à ses élèves du
George Marshall Center (en Allemagne) des références de livres et d’articles
rédigés en anglais par des Français œuvrant dans sa profession et qui, selon lui,
demeurent ainsi inconnus des militaires professionnels étrangers.

Je ne suis pas un spécialiste des techniques militaires mais si M. Faupin
se souciait de découvrir ce qui se passe chez nos « intellectuels », il
remarquerait que ce ne sont pas nos physiciens, nos biologistes et nos chimistes, qui ont
adopté l’espéranglais de la « communication universelle » pour
faire connaî tre leurs travaux à l’étranger, qui y sont connus, mais plutôt nos
philosophes et nos sociologues qui écrivent en français. Ce sont des gens comme
Foulcault, Barthes, Deleuze, Bourdieu, Derrida, Althusser, Lacan, Kristeva, Baudrillard,
Irigaray, Latour, Guattari et bien d’autres qui écrivent (ou écrivirent) en français et
dont on voit les ouvrages traduits dans les librairies des grandes universités
américaines ou ailleurs. Egalement, l’histoire, la philosophie et la sociologie des
sciences, de même que les études sur l’information et la communication scientifique et
technique, et l’édition de culture scientifique, qui connaissent en France des
développements de tout premier ordre, sont fort appréciés à l’étranger, alors même
que l’essentiel s’en exprime en français.

Pasteur, dont la thèse fut rédigée en latin, ou les époux Curie n’ont
jamais écrit un mot en anglais. Einstein rédigea sa théorie de la Relativité en
allemand. Si les travaux des intellectuels français, et même ceux des militaires, sont
solides, ils interpelleront la communauté concernée, de quelque horizon linguistique que
proviennent ses membres. Les traducteurs qualifiés s’occuperont alors d’établir les
ponts nécessaires.

Promouvoir les traductions est une chose. Rédiger des articles
fondamentaux en anglais en est une autre. Devrions-nous retraduire en français pour les
francophones, à des fins de diffusion ou de vulgarisation, des articles écrits en
anglais par des Français sur des recherches qui ont été souvent financées par des
contribuables français ? Si l’on veut être lu par des Chinois ou des Mexicains, il
faut écrire en anglais, lit-on souvent. Voilà bien un effet pervers de ce climat
idéologique. On en est rendu à écrire pour un Japonais ou un Chinois qui ne nous liront
sans doute jamais – et si oui, de façon tout à fait exceptionnelle – de manière à
rendre nos travaux, soit inaccessibles à nos proches, soit en les obligeant à mettre de
côté leur langue et leur culture afin de pouvoir "communiquer" … avec nous.
M. Tai Chong, à 13.000 km, est devenu plus important que Mme Gauthier, ou
M. Muller, à 50 mètres de chez soi. A quoi bon communiquer
"potentiellement" avec la Planète si nous devenons incapables de communiquer
avec nos propres compatriotes, les membres de notre propre communauté avec lesquels nous
partageons vie, culture et moult intérêts ? Nous sommes au stade où le lecteur
hypothétique saoudien a préséance sur les millions de gens qui partagent notre langue
et notre culture. Et à la faveur de ce premier, on met ces derniers en demeure de brader
leur langue. C’est au nom de la communication planétaire que l’on détruit la
communication véritable entre les gens ! Aussi, est-ce un mensonge monstrueux, un
canular invraisemblable, d’affirmer que l’anglais permet la communication entre les
peuples !!

Mais tout cela n’aurait pas grande importance si l’usage presque
systématique de l’anglais dans certaines professions – tout au moins à l
’écrit – ne permettait pas, petit à petit, de mettre en place un gigantesque
monopole anglo-saxon de la science et même de permettre de faire du révisionnisme dans
ce domaine. Comment, en effet, ne pas comprendre et ne pas prévoir que ce monopole est
une conséquence toute naturelle de l’usage d’un véhicule linguistique qui est
naturellement la propriété des Anglo-saxons et qu’ils sauront toujours mieux
l’exploiter que nous, même avec nos efforts les plus méritoires ? Tout syst
ème de publication scientifique, tout système d’attribution de brevets industriels
et tout système éducatif fonctionnant en anglais finirait ainsi, tôt ou tard, à
retomber entre les mains d’Anglo-saxons qui se chargeraient ainsi de l’exploiter
à leur propre profit et au dépens des idiots qui leur auraient ainsi donné la maîtrise
des définitions et des outils de représentation. Les Anglo-saxons peuvent ainsi piller
de manière presque systématique les résultats les plus intéressants des études
publiées en anglais comme cela a été pourtant amplement démontré il y a quelques
années par l’affaire Montagnier-Gallo, dans le cas de la découverte du virus du
sida. La France est le troisième producteur mondial de connaissances scientifiques mais
occupe seulement le seizième rang dans l’exploitation technique de ces
dernières ! Cherchez l’erreur !

Quant au révisionnisme scientifique anglo-saxon, il se porte très bien.
L’expression d’une certaine science qui ne s’écrirait qu’en anglais
aboutirait à ce que l’on peut déjà observer au « British Museum of Natural
History » où l’on peut apprendre que l’évolution ne commence qu’à
Darwin, comme s’il n’y avait rien eu avant, et continuait comme s’il avait
tout compris… Il en est de même ailleurs pour le déchiffrage des hiéroglyphes avec
un certain Thomas Young et pour le premier vol motorisé avec les frères Wright alors que
Clément Ader accomplit ce dernier exploit quatorze ans plus tôt !

Le concept même de langue universelle est un produit typique de
l’impérialisme que nous ne pouvons renforcer, dans le cas de l’anglais,
qu’ à nos dépens. La meilleure prophylaxie mentale pour nous protéger de
l’intox anglo-saxonne est de justement communiquer dans notre langue tout en
promouvant l’étude des autres. D’autre part, à une époque de mimétisme
compulsif, il serait grand temps de se rendre compte que l’expression scientifique en
plusieurs langues ne peut que favoriser la spéciation intellectuelle sans laquelle la
science actuelle – assimilée de plus en plus à des techniques qui produisent de plus en
plus d’objets puérils et inutiles à des fins strictement mercantiles – ne pourra
pas facilement évoluer au delà des grandes ruptures et révolutions scientifiques dont
les plus récentes frisent déjà la cinquantaine. les avancées scientifiques
contemporaines reposent pour la plupart sur des ruptures conceptuelles et des découvertes
expérimentales vieilles de plusieurs décennies. Par exemple, la biologie moderne plonge
ses racines dans la découverte de l’ADN en 1954. L’informatique est plus que
cinquantenaire, les prototypes ayant été construits avant la seconde guerre mondiale. La
microphysique quantique, comme la cosmologie, est plus que sexagénaire. Les théories
mathématiques modernes "à la mode" (théorie du chaos, etc.) remontent
essentiellement à Henri Poincaré. Une différentiation d’expression et de
représentation est essentielle si l’humanité veut à nouveau progresser. Il existe
une écologie des cultures et des langues qui, comme l’ écologie tout court,
conditionne aussi notre propre survie.

Comment M. Faupin explique-t-il que Zbigniew Brzezinski, ex-conseiller du
président américain Carter et membre fondateur de la commission Trilatérale déclarait
récemment, dans un article intitulé « Vivre avec une nouvelle Europe »
publié dans la revue « The National Interest » (été/automne 2000), que
l’Europe, France comprise, n’était plus qu’un protectorat
américain ? Est-ce une situation que nous avons particulièrement intérêt à
pérenniser ?

John Kenneth Galbraith, célèbre professeur d’Histoire et
d’économie à Harvard disait : « La mondialisation n’est pas un
concept sérieux. Nous l’avons inventé pour faire accepter notre volonté
d’exploiter les pays placés dans notre zone d ’influence… ». De la
même manière, le concept de langue universelle, répandu actuellement par les
Anglo-saxons, est bien une utopie mais, à notre époque, elle sert formidablement bien
leurs intérêts. L’anglais constitue le meilleur vecteur de néocolonisation des
esprits et il permet ainsi à l’Amérique étasunienne, à travers une hégémonie
linguistique et culturelle, d’asseoir aussi et de consolider une hégémonie
économique, politique et militaire.

Charles Durand, Enseignant-Chercheur,
Département de Génie informatique,
Université de technologie de Belfort-Montbéliard
Charles.Durand@utmb.ca

(Le 19 octobre 2000)