LES MOTS DU IIIE MILLÉNAIRE

Article de Claude Duneton, paru dans Science & Vie Junior n° 124 daté de
Janvier 2000, pp. 8-9]

Concours de français

Les mots du IIIe millénaire

Soyez plus forts que les spécialistes : inventez le
vocabulaire du futur !

Vous le savez, jamais les hommes n’ont inventé autant d’objets divers,
d’outils, de produits, de notions et de concepts que depuis trente ou quarante ans.
Chacune de ces nouveautés doit être nommée, en principe, dans chacune des langues qui
les emploient. Ainsi, l’appareil complexe qui servait, au début, à calculer des
sommes immenses, fut appelé en anglais computer, c’est-à-dire « calculateur
», et en français ordinateur, « qui met de l’ordre ». Ensuite, un engin
servant à faire des calculs s’est appelé la calculatrice (1962), puis sa
miniaturisation de poche la calculette (1970).

Mais qui nomme, chez nous, les nouveautés scientifiques inventées par d’autres
pays, dans d’autres langue que la nôtre ? Très souvent, personne ! les nouveaux
produits circulent dans la langue du pays qui en a fait la découverte ou la mise au
point.

L’appareil de radiographie compliqué qui sert à scruter toutes les parties du
corps humain, section après section, inventé par un Anglais et un Américain,
s’appelle partout scanner (prononcé « scanère »), de l’anglais to
scan
qui signifie « balayer du regard ». Par contre, certaines appellations
nouvelles s’implantent rapidement dans l’usage public, parce qu’elles sont
précises ou évocatrices, comme le micro-ondes (four à micro-ondes, en 1982), ou
que les mots sont commodes et amusants à cause d’une image bien trouvée, comme
celle qui désigne le microprocesseur : la célèbre puce (« puce électronique
»), baptisée ainsi vers 1975 et lancée vers 1985 par la publicité informatique dans le
grand public à cause de sa résonnance rigolote.

En France, pour endiguer le flot de mots nouveaux d’origine anglo-saxonne, il a été
institué dans chaque ministère des commissions de terminologie qui créent les
termes « officiels » qui doivent être employés pour désigner les produits, les
pratiques, etc. Ces termes sont publiés au journal officiel (ainsi, le mot
normalement officiel pour scanner est scanneur, mais peu de gens
l’emploient). Les membres des commissions de terminologie sont d’abord des
spécialistes du domaine concerné – il existe une commission pour l’électronique,
la biologie, le sport, le commerce, etc. -mais également des personnes choisies à cause
de leur intérêt pour la langue.

Les trouvailles de ces commissions sont quelques fois excellentes. Elles passent alors
rapidement dans l’usage des gens. Par exemple, un endroit où l’on rassemble des tas
de trucs usagés dont on veut se débarrasser s’est appelé une déchetterie :
c’est un joli mot pour des « déchets » ! Aussi, il a gagné : il y a des déchetteries
partout. Hélas, bien souvent, les trouvailles manquent d’attrait réel, elles sont trop
explicatives, trop ternes – elles sentent trop la traduction littérale – et personne ne
les emploie. C’est le cas de ce coussin gonflable ou sac gonflable (dit une
commission des transports de 1992) pour la protection contre les chocs dans les bagnoles.
Les professionnels comme le public continuent à dire airbag, le mot anglais ;
pourquoi ? Probablement parce que la « traduction » mot à mot ne convient pas à la
langue française.

C’est là un point très important : l’esprit de la langue, sa tendance
naturelle. Nous, en français, nous aimons bien dire à quoi sert un objet ; nous
avons des protège-dents, des protège-tibias, des serre-tête et même des « pare à
pluie » ! Peut-être aurait-il fallu appeler l’airbag un protège-poitrine,
ou mieux, un pare-poitrine, comme « pare-chocs » ? « Votre voiture a un
pare-poitrine ? » … Voyez, ça marche ! D’autant qu’on pouvait décliner
avec des appellations familières : pare-buffet, protège-viande, ou même pare-doudoune,
pour rire un peu chez les plaisantins. « Ma caisse, elle a aussi un pare-doudoune côté
passager. » Le défaut des commissions de terminologie est peut-être qu’elles regroupent
des messieurs trop sérieux qui veulent tout expliquer logiquement ; ils ne font pas assez
la part du jeu, de la plaisanterie dans les désignations — comme la puce qui fut
trouvée non par une commission, mais par les premiers chercheurs utilisateurs, pour
rigoler. Le sens de la rigolade, précisément, qui caractérise le langage familier, fait
défaut aux appellations « officielles » ; c’est pourquoi elles échouent lorsqu’elles
concernent des termes courants qui visent l’ensemble de la population.

Donc, je vous propose, pour notre concours de l’an 2000, de vous transformer en
aimables « commissions de terminologie », même si vous êtes tout seul ! Essayez de
trouver des équivalents à des termes étrangers, de sorte que les mots que vous inventez
– soit complètement neufs, soit à partir d’images -aient une chance de succès
auprès d’un large public. Faites que la terminologie… termine au logis !

Claude Duneton

à vous de jouer !

1) Dans le domaine des fringues, trouvez un équivalent à : BODY
BAGGY

2) Dans le domaine de la musique, trouvez un équivalent à : RAVE FAIRE DU
SCRATCH

3) Dans un domaine plus général, comment nommeriez-vous en français ce que les
médias appellent le PRIME TIME, c’est-à-dire la période de plus forte
écoute, à la télévision en particulier ?

Envoyez votre production au plus tard le 31 mars 2000 à :

Concours de français
Science & Vie Junior
1, rue du Colonel-Pierre-Avia
75503 PARIS Cedex 15

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(NDLR Ce texte nous a été transmis par monsieur Patrick Andries)