LES «LOGUES» DE LA PARESSE

La situation du français au Québec a toujours la cote au baromètre de la polémique

LES «LOGUES» DE LA PARESSE

Parler de dégradation et de corruption des langues, c’est faire fi de leur nature évolutive

Patrick André Mather
mather@verb.linguist.pitt.edu
Traducteur et étudiant au doctorat en linguistique à l’université de Pittsburgh

Déjà publié dans Le Devoir du 25 juillet 1998

Dans un texte intitulé «Le délanguissement (De la dégradation de la langue française)» (Le Devoir, le samedi 11 juillet, page A 8), l’auteur Jean-Luc Gouin s’indigne de la piètre qualité du français au Québec et cherche à démontrer que la situation se détériore et s’inscrit dans un «problème de dégradation de la langue (et des langues) vaste et complexe», qui constitue «une forme de régression mentale de l’humanité tout entière».

La thèse soutenue par l’auteur, qui ne comporte pas un seul exemple concret de cette prétendue «dégradation» de la langue française, est à la fois erronée et dangereuse. Erronée, car elle est truffée d’idées reçues dont les linguistes, de Saussure à Chomsky, ont démontré la fausseté depuis près d’un siècle. Dangereuse, car elle perpétue une profonde insécurité linguistique dont les Québécois commencent à peine à se sortir (lire à ce sujet le récent ouvrage de Chantal Bouchard, La Langue et le Nombril).

Dans un premier temps, l’auteur s’attaque sans distinction aux «thèses confuses», aux livres et aux médias, et estime que ces derniers reflètent l’état pitoyable du français au Québec, qu’il assimile à un cas de dysphasie. On comprend mal le fondement d’un commentaire aussi incendiaire étant donné que l’auteur ne donne aucun exemple des prétendus problèmes d’expression orale des journalistes (ou des étudiants de doctorat).

Ensuite, l’auteur aborde le «problème de la dégradation de la langue (et des langues)». Avant de réfuter les arguments de l’auteur, on peut se demander d’où vient cette curieuse idée, du reste très répandue, selon laquelle les langues se corrompent et se dégradent.

Au début du XIXe siècle, des philologues allemands, constatant les correspondances frappantes entre le grec, le latin et le sanskrit notamment ont fondé la grammaire comparative, qui devait permettre de reconstruire l’ancêtre commun à toutes les langues indo-européennes. On s’est rendu compte que les langues classiques comportaient un système très riche de déclinaisons et qu’au fil du temps, celles-ci se sont simplifiées, atrophiées, au point de disparaître complètement dans les langues contemporaines (disparition pratiquement achevée en anglais mais encore incomplète en allemand, qui conserve quatre des huit cas originels). Devant l’élégance des systèmes de déclinaison du sanskrit et du latin classique, on en est venu à penser que les langues connaissaient leur apogée avant de se détériorer ou de mourir, un peu comme les êtres humains. D’où l’idée que les langues romanes actuelles seraient des formes étiolées et corrompues du latin classique.

Or, dès 1870 en Allemagne, les néo-grammairiens ont démontré que le changement linguistique n’est nullement le fait d’une quelconque détérioration ou corruption des langues classiques, mais qu’il suit des règles phonétiques précises et régulières. Par ailleurs, les déclinaisons latines ou grecques, qui servaient à préciser le rôle syntaxique des noms dans la phrase (sujet, objet, complément circonstanciel), ont peu à peu été remplacées par des articles et des prépositions, comme c’est le cas en français, sans que la langue ne perde de sa capacité expressive. Enfin, les théories linguistiques contemporaines, notamment la grammaire générative, nous apprennent que les langues répondent toutes aux mêmes principes de structure syntaxique et que tous les idiomes, y compris le joual, s’articulent suivant des règles phonologiques et morpho-syntaxiques précises. Il est donc pour le moins étonnant d’entendre parler de «dégradation des langues» un siècle après que les linguistes ont démontré le ridicule d’une telle thèse.

L’auteur s’indigne ensuite du «vocabulaire appauvri», de la «maîtrise approximative de la syntaxe», de l’«élocution fainéante» et de l’ignorance de la grammaire «qui constitue l’armature logique du langage».

Le vocabulaire du français et des autres langues nu s’appauvrit pas, bien au contraire: avec l’essor des nouvelles technologies, les langues s’enrichissent constamment de nouveaux termes qui, parfois, remplacent des mots devenus désuets. La langue française a du tout temps emprunté à l’allemand, à l’italien, au hollandais et à l’anglais (eh oui! à l’anglais) sans que personne ne s’indigne de ces ingérences étrangères. On peut tonitruer contre «l’impérialisme linguistique anglo-américain» et déchirer sa chemise sur la place publique, il n’empêche que les emprunts sont un phénomène linguistique normal et courant et que le français y survivra comme il a survécu à toutes les autres incursions linguistiques au cours des deux derniers millénaires.

L’élocution des Québécois n’est pas «fainéante». A titre d’exemple, les Français s’étonnent souvent de ce que les Québécois prononcent leurs t et leurs d comme [ts] et [dz]. Or cette prononciation n’est nullement paresseuse ou aléatoire, elle suit une règle phonétique très précise: en français québécois, les lettres t et d sont affriquées devant les voyelles hautes antérieures, c’est-à-dire i et u, et uniquement devant ces deux voyelles puisqu’on n’entend jamais [tsa] pour ta ni [tso] pour to. En France en revanche, t et d se prononcent toujours de la même façon. On pourrait donc conclure que la phonologie du québécois est plus complexe que celle du français normatif puisqu’elle comporte une règle additionnelle. Soulignons au passage que ce phénomène d’affrication (ou de palatalisation) des occlusives est attesté dans d’autres langues, notamment en russe. Il ne s’agit donc nullement d’une prononciation «fainéante».

Pour ce qui est de la grammaire, l’auteur estime qu’elle constitue l’armature logique du langage. Or la grammaire n’est pas logique, elle est arbitraire. Pourquoi doit-on accorder le participe passé avec le complément d’objet seulement lorsque cedernier est placé avant le verbe? Il s’agit d’une règle complètement arbitraire et qui, du reste, est en train de disparaître du français parlé. Certes, on peut souhaiter une maîtrise de la grammaire normative à l’écrit (qui n’est pas identique à la grammaire du français parlé), mais il est faux de prétendre que les gens ne maîtrisent plus «la grammaire». Ils maîtrisent parfaitement la grammaire du français québécois, tout au plus méconnaissent-ils certaines particularités du français écrit.

Que l’auteur s’indigne de la mauvaise connaissance du français normatif, passe encore. Mais lorsqu’il estime que la «dégradation de la langue (de toutes les langues) constitue une forme de régression mentale de l’humanité toute entière», on tombe dans le délire mystique. De quel droit l’auteur affirme-t-il que toutes les langues se dégradent? Combien des quelque 6000 langues du monde connaît-il, et sur quels critères objectifs s’appuie-t-il pour étayer sa thèse? Comment mesure-t-on le degré de «dégradation» d’une langue? En réalité, cette affirmation sur la prétendue déchéance des langues est farfelue et s’appuie sur des préjugés, et non sur des faits scientifiques (on trouvera des contre-exemples dans n’importe quel manuel de linguistique diachronique). Il faut bien reconnaître que ceux qui se désolent de la «régression mentale de l’humanité», ou qui tiennent un discours alarmiste sur un quelconque déclin linguistique ou culturel, ne font qu’une évidente et laborieuse manoeuvre pour tenter de souligner, maladroitement, l’immensité de leur propre culture personnelle. Car il ne fait nul doute que l’auteur se soustrait implicitement de cette humanité souffrant de «régression mentale».

En conclusion, la thèse de l’auteur est non seulement erronée sur plusieurs points, comme j’ai tenté de le démontrer ci-dessus, elle est également néfaste car elle contribue à perpétuer le mythe selon lequel les Québécois maîtrisent mal leur langue. Le plus grand danger auquel se voit confronté la langue française n’est ni la «dictature anglo-étatsunienne», ni l’«insouciance de ses propres locuteurs», mais plutôt les discours incendiaires de certains qui, en prétendant défendre le français, renforcent chez les Québécois un complexe d’infériorité linguistique dont ceux-ci essaient de se débarrasser depuis un demi-siècle.