LES DÉJECTIONS DE PAMPER’S

Les déjections de Pamper’s
(Avant de les ramasser à la pelle)

Je critiquais vertement le constructeur automobile Nissan Canada, récemment, pour son choix musical anglo-américain dans une publicité à la télévision québécoise. Eh bien on constate dorénavant, dans un mépris que l’on ne se préoccupe même plus de dissimuler, que les compagnies et publicistes poursuivent massivement en ce sens. On le voit d’ailleurs en France et en Europe francophone depuis déjà plusieurs années ­ pays qui se sont littéralement écrasés en moins de deux cuillères à pot sous le joug anglo-saxon. On s’y croirait mentalement en juin ’40. Partout, tous les jours…

Or il faut décidément alerter l’opinion publique à ce propos. L’anglicisation (je dis de préférence: l’anglaisement sinon l’englissement) s’impose absolument anywhere et de toutes les façons. Incidemment, il y a un instant j’ai vu pour la première fois sur TVA* une publicité de «Pamper’s»: tout le long, strictement une chanson anglaise! Ainsi on tente d’attaquer désormais, dans une dimension jusque-là restée vierge au plan linguistique, le seul îlot de résistance francophone de la Planète. C’est extrêmement révélateur. Et symptomatique des lendemains à venir. Dès aujourd’hui. Une petite publicité conçue à New York, Chicago ou Los Angeles. Et puis hop! la voilà immédiatement accessible pour tous les publics et audiences de la grande boule de terre. Cuite??? Fini le respect de la langue spécifique des clientèles cibles! Y incluant les grandes langues internationales et de haute culture comme la nôtre.

C’est en anglais que ça se passe. Insidieusement, puissamment, constamment et, aimerait-on nous en convaincre, irréversiblement. In English, and English only… Après tout, si la France, la Belgique et la Suisse** se vautrent et se couchent docilement sous la bête, pourquoi en serait-il autrement des Québécois…?

J’ai procédé à une recherche sur inforoute afin de formuler à la compagnie Pamper’s mon désaccord citoyen et ma puissante indignation. Je n’ai toutefois rien trouvé de significatif, ni au Québec ni en ce territoire nommé Canada. Par ailleurs, écrire dans ce but à la maison mère, aux états-Unis, s’avère assurément peine perdue. Or si nous ne réagissons pas pied à pied devant semblables violations de domicile collectif, nous nation française d’Amérique, le flot généralisé deviendra bientôt incontrôlable, impossible à endiguer.

à la Commission de protection de la langue française du Québec, à qui j’achemine la présente en cc, je demande quelles sont ses intentions face à ce qui devient peu à peu ­ de manière de moins en moins "voilée" et de plus en plus arrogante ­ une véritable désappropriation, parmi ô moult bien d’autres, de notre univers télévisuel. On sait en outre que sur ce plan, de manière plus générale, l’effet d’entraînement est extrêmement puissant, fallacieux, tentaculaire. On aurait envie de dire: cortical. Il imprègne et amollit par habituation (l’agression se voyant normalisée par simple effet de la durée) jusqu’à l’esprit de l’enfant qui se retrouve devant l’écran (du déshonneur) avant même de se voir habilité à formuler trois phrases.

Faut-il toujours, chère Commission, que l’on porte plainte officiellement pour que vous "bougiez" et "interveniez"? N’êtes-vous pas en mesure de "voir", d’"entendre" et de "constater" les choses ­ comme tout le monde! ­ sans obliger le citoyen à constamment revenir à la charge, le confinant dans le rôle d’éternel "geignard’ et de sempiternel "braillard"? Comme si la "victime" (telle une agressée sexuellement à qui l’on intime de «prouver qu’elle n’a provoqué personne…») devait justifier sans cesse son "statut" de victime. C’est humiliant à la fin. Et tout à fait invraisemblable dans une société qui se respecte. Oui… je sais, la loi est ainsi conçue. Mais tout de même, est-ce un motif pour se contenter passivement (coups de Jarnac et complaisance de la Canadian Society en prime) de regarder le train de l’English American Tyranny passer??? Et puis les lois ça s’amende et ça se raffine, Non? Dans un état où la langue officielle est le français, c’est monumentale aberration, en effet, que le citoyen en soit toujours réduit ­ et officiellement selon une procédure proprement légale ­ à se plaindre pour voir ses droits reconnus. Nous nous comportons en minoritaires dans notre propre maison. Nous craignons tellement de bousculer les droits d’autrui (que souvent d’ailleurs nous confondons avec des privilèges) que nous sommes pour ainsi dire d’emblée totalement gagnés à l’idée de n’en conserver qu’une portion congrue pour nous… de ces dits droits! Serions-nous des colonisés en complet trois pièces…?

Par le plaisir pathologique de quelle souffrance piaculaire sommes-nous donc habités???

Dans le prolongement de ces dernières remarques, je citerai deux extraits du récent «Sortie de secours» de Jean-François Lisée (Montréal, Boréal, 2000):

«[Nous donnons] des signes de plus en plus nombreux de vouloir lâcher prise, d’être en train de perdre pied. […] De toute façon, puisque rien ne marche, à quoi bon demander quoi que ce soit? De proche en proche, c’est ainsi qu’une société abandonne la défense de ses propres intérêts.» p. 377 et 378

«Les Québécois deviennent l’exception systémique. Ils sont placés en état de défensive permanente. épuisante. Et, compte tenu de la culture judéo-chrétienne des Québécois, culpabilisante. C’est la conséquence la plus démoralisante de la perte du pouvoir par les Québécois. Elle les condamne à résister à l’uniformité, à justifier leur existence, à excuser les tracas que leur exception cause à la majorité, puis à se soumettre à des décisions qui leur échappent.» p. 153

Merci,

Jean-Luc Gouin
Québec

5 juin 2000
Sec.ours@vif.com

* Que je ne syntonise pour ainsi dire jamais: précisément parce qu’il s’agit, de Place Melrose à Salle d’urgence via une filmographie exclusivement américaine, d’une chaîne littéralement étatsunienne qui se présente en français (ou, enfin, une langue qui s’en rapproche. Un peu).

** Virus que l’on importe même parfois dans nos propres chairs, comme si nous n’en avions pas suffisamment plein notre langue souffreteuse avec les pouvoirs anglo-francophobes d’ici: http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2000-et-moins/english-uqam-too-and-two-.html