LES CROISÉS DE LA LANGUE IV

LES CROISéS DE LA LANGUE IV
Prise de position antifrançaise de la part de l’auteur du reportage.

Ce texte fait suite à d’autres textes de la série «Les croisés de langue» publiés
sur le site d’Impératif français que nous vous recommandons de lire.

Enoyé spécial
France 2

Bonjour

Permettez-moi de formuler quelques observations au sujet de votre émission d’hier
soir, sur les Croisés du français.

Tout d’abord, sur le plan de l’organisation de l’émission, nous avons été surpris de
constater qu’aucun retour sur le plateau n’a eu lieu après la séquence et qu’aucune
discussion n’a donc été engagée. Le tout a donc été expédié rapidement, certes en
début d’émission mais en laissant aux téléspectateurs un arrière-goût amer de
matraquage unilatéral, dans lequel les défenseurs de notre langue se sont trouvés
minorisés et finalement rejetés dans les oubliettes grâce à la pirouette finale d’un
Académicien.

Ensuite a suivi un interminable reportage sur la fonte de la banquise, tourné en
langue anglaise et traduit en français avec des termes tels que « drastique », qui ne
s’est terminé qu’à 22 h. Cet ennuyeux reportage, montrant des gouttes d’eau perlant de
blocs de glace, nous a paru prendre la place de l’important problème de la langue
française.

Certains défenseurs de la langue ont certes été montrés, un peu comme des bêtes
curieuses et sans faire apparaître (sinon en fin d’entrevue) le texte indiquant le nom de
l’association représentée. L’on a senti une discrète, prudente mais efficace prise de
position antifrançaise de la part de l’auteur du reportage qui, après avoir longuement
filmé une manifestation folklorique de défenseurs de la langue, s’est empressé de
contredire les déclarations des Croisés par des déclarations de jeunes, de chefs
d’entreprise, de professeurs et même d’un Académicien. Tout cela savamment monté pour
peu à peu faire comprendre qu’il faut laisser la « langue évoluer ».

La déclaration finale de l’Académicien Poirot-Delpech a été vraiment la cerise sur
le gâteau de l’antifrancisation : contrairement au texte de fondation de l’Académie, qui
précise clairement que celle-ci doit être la « gardienne de la langue »,
Poirot-Delpech a froidement affirmé que les Académiciens n’étaient que des « greffiers
» se contentant d’enregistrer et de ratifier l’usage ! J’espère que d’autres
Académiciens s’inscriront rapidement en faux contre cette étonnante affirmation qui
assimile l’Académie à une entreprise vendeuse de mots comme Larousse ou Robert, dont
l’intérêt est de flatter l’usage, quel qu’il soit, pour vendre ses dictionnaires. La
séance de rédaction chez Larousse a été un sommet d’ignorance et de platitude, pour
l’introduction dans le « dictionnaire » du mot « startup », désignant une entreprise
en expansion rapide. Le président de cette réunion Larousse a lui-même fait une faute
énorme de français, remarquée par mon épouse coiffeuse, lorsqu’il a parlé « d’entrer
ce mot dans le dictionnaire ».

En tant que travailleur intellectuel utilisateur du français (traducteur technique à
Genève), j’ai été choqué par cette émission, qui ne me rassure pas sur l’avenir de
notre langue, aussi diversifiée qu’elle ait été dans ses origines (gauloises, latines,
saxonnes et autres). Les emprunts qui ont été faits autrefois à d’autres langues ont
été parfaitement assimilés, ce qui n’est pas le cas des monstres actuels comme «
e-mails », « start-ups » etc. Mon exemple préféré est le joli mot de marine «
bouline », qui est dans notre langue depuis le XIIe siècle, alors qu’il n’est que la
francisation (parfaitement réussie) des deux mots anglais « bow line » !

Meilleures salutations.

Denis Bloud
Genève
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mailto:bloud@itu.int
http://bloud.ctw.cc ou http://altern.org/bloud

(Le 18 février 2000)