LES CROISÉS DE LA LANGUE III

Lire également les articles Les croisés de la langue et Les croisés de la langues II
sur le site d’Impératif français.

LES CROISéS DE LA LANGUE III

Je vous transmets pour information copie du message de M. Bonhomme, directeur de
recherche au CNRS, envoyé à France 2 à propos de l’émission Envoyé spécial de jeudi
17. Cela pourra peut-être vous inspirer pour envoyer, vous aussi, un message à Envoyé
spécial dont je rappelle l’adresse mél (ou le courriel) : envoyespecial@france2.fr

Messieurs,

La presse spécialisée m’apprend qu’un de vos prochains reportages s’intitule
"les Croisés du français".

Connaissant la qualité habituelle de votre émission, je ne peux que me réjouir que
vous abordiez ce thème. Le titre me laisse cependant un peu inquiet. On sait que les
croisades ont dans l’ensemble été des opérations vouées à l’échec et l’expression
est souvent synonyme de "combat d’arrière garde". Il est effectivement assez
facile de présenter le sujet sous des angles futiles où qui prêtent à sourire.

Derrière les problèmes de renouvellement de vocabulaire que certains peuvent juger
mineurs et qualifier de purisme, il y a cependant une question de fond extrêmement
importante pour l’avenir de l’ensemble de notre communauté francophone, et des menaces
graves qui planent sur elle au-delà de problèmes de franglais : voulons-nous reléguer
notre langue au statut de langue vernaculaire régionale, et sommes-nous prêts à en
assumer les conséquences (constitution d’une société à deux vitesses, ceux qui parlent
l’anglais et ceux qui ne le parlent pas, anglicisation progressive de l’enseignement
supérieur, abandon progressif de la francophonie dans nos anciennes colonies, disparition
de facto de la production cinématographique francophone, réduction comme une peau de
chagrin de notre espace culturel, etc…) ?

Ces menaces viennent de l’intérieur (cf. article du Monde du jeudi 3 février dernier,
ainsi que d’une attitude constante de certaines personnalités ayant un rôle clé dans
notre système éducatif tel le ministre C. Allègre) et sont à prendre très au
sérieux. Je pense qu’il est temps que les principaux acteurs de la vie culturelle
française, et au premier chef ceux qui utilisent le français quotidiennement comme
support même de leur travail tels les journalistes de la presse écrite ou télévisée,
se solidarisent avec la cause de la langue française ou bien qu’ils expliquent
publiquement pourquoi ils acceptent de voir scier la branche sur laquelle ils sont
assis…

J’espère sincèrement que l’émission de jeudi prochain donnera un aperçu de
l’ensemble des questions relatives aux rapports entre une société, sa culture et sa
langue, et reste à votre disposition pour témoigner des menaces insidieuses qui pèsent
sur l’enseignement supérieur.

Avec l’assurance de ma très sincère considération,
François Bonhomme
Directeur d’unité au CNRS

(Le 15 février 2000)