LES CLASSES D’ANGLICISATION AU PRIMAIRE

LES CLASSES D’ANGLICISATION AU PRIMAIRE

Encore une fois, il y a confusion…

«Il s’agit d’une question politique et non pas pédagogique. Je ne
veux pas que les enfants soient l’otage des théoriciens.»

(Gilles Bibeau, linguiste et professeur à la faculté des sciences de
l’éducation de l’Université de Montréal)

Monsieur Bibeau, pourquoi êtes-vous contre l’enseignement de l’anglais
au primaire ?

Le côté amusant de ce débat, c’est qu’il n’y a pas vraiment de
désavantages à enseigner une langue seconde aux jeunes élèves. Les mêmes arguments
sont à la base des différentes positions. En dernière instance, on est pour ou contre
en fonction de choix politiques ou culturels. D’ailleurs, beaucoup de partisans de
l’immersion hâtive, notamment du côté anglophone – je pense à Wallace Lambert –
commencent à changer d’idée. Dans une situation d’incertitudes, je ne veux pas que les
enfants servent d’otages.

Mais les enfants n’ont-ils pas une capacité énorme à apprendre qui
se manifeste très tôt dans la vie?

Oui. Mais là n’est pas la question. Il s’agit plutôt de savoir s’il y
a un âge idéal pour l’apprentissage d’une langue seconde dans le contexte scolaire. Il
ne faut pas confondre la vraie vie et l’école. Or, les études les plus récentes
démontrent que les élèves du secondaire apprennent l’anglais plus facilement et plus
vite que ceux du primaire. Pour moi, c’est suffisant pour remettre cet apprentissage à
plus tard.

Comment expliquer la plus grande facilité des élèves du secondaire ?

Une plus grande motivation, d’abord. Ne serait-ce que parce qu’ils ont
envie de comprendre les chansons américaines. C’est aussi un danger : bizarrement, au
Québec, apprendre une autre langue signifie adopter cette autre culture. En tout cas, ils
voient déjà mieux à quoi ça peut servie. Les adolescents savent aussi mieux
travailler. Le cours primaire leur a inculqué une certaine méthode. Il leur a appris à
apprendre, quoi ! même si c’est souvent à leur insu. Par ailleurs, je crois que le
primaire doit d’abord donner une solide formation de base. Il y a déjà trop de
matières. Pour donner de l’anglais, il faut couper dans l’essentiel. Et moins on passe de
temps dans la langue maternelle, moins on la possède.

Que répondez-vous aux parents qui tiennent à ce que leurs enfants
apprennent l’anglais dès le début du primaire ?

Que veulent ces parents au juste ? Que leurs enfants soient bilingues.
C’est d’ailleurs ce que leur promettent certaines «commissions» scolaires. Or, l’école
ne peut pas plus faire des bilingues que des premiers de classe avec tout le monde. Les
études sont claires : beaucoup d’autres facteurs interviennent. Par exemple, tous les
enfants n’ont pas le don des langues. Il y a aussi la compétence des enseignants. Et ce
n’est pas à raison d’une ou deux heures par semaine qu’on apprend une langue.

Les parents veulent avant tout que leurs enfants réussissent dans la
vie. Est-ce que l’anglais ne permet pas à des jeunes de milieux modestes à s’en sortir ?

Est-ce que les anglophones sont tous millionnaires ? ! Encore une fois,
il y a confusion. Les études démontrent qu’au contraire l’éducation bilingue réussit
aux enfants des milieux favorisés, qui en ont le moins besoin socialement, et ne réussit
pas aux enfants des communautés minoritaires et dominées. Pourtant, à Montréal, la
demande vient principalement des immigrants que la loi 101 oblige à envoyer leurs enfants
à l’école française.

Que proposez-vous ?

Renvoyer tout cela au secondaire. On peut apprendre l’anglais en 1500
heures, à condition qu’il y en ait 500 d’intensives : par exemple, toute une session en
anglais.. Pour le reste, l’apprentissage de l’anglais ne diffère pas des autres : il faut
y mettre de l’étude et des efforts. Certains parents croient qu’en commençant au
primaire, il n’y aura plus d’effort à faire. Est-ce que l’apprentissage des
mathématiques se fait tout seul parce qu’on le commence en première année ?

( Texte tiré de la revue L’Actualité et remis par monsieur Jacques
Poisson du Mouvement estrien pour le français m.e.f.@sympatico.ca
)

Le 13 février 2000)