LE VIRUS DU BILINGUISME INSTITUTIONNEL DANS LES HÔPITAUX ET LES SERVICES SOCIAUX

Le virus du bilinguisme institutionnel dans les hôpitaux et les services sociaux

Par Rodrigue Larose

Souffrant de colonialisme aigu, les administrations estriennes des services de santé et services sociaux n’en finissent plus de commettre horreur par-dessus horreur dans le dossier de la langue officielle.

Préparée de longue date, la première horreur apparaît soudain un jour de printemps 1996 au Centre universitaire de santé de l’Estrie (CUSE), hôpital de Fleurimont: c’est l’affichage intégralement bilingue partout. Honteusement, se plaçant dans l’illégalité, un organisme public bafoue le visage français du Québec. Quelque temps plus tard, coup sur coup surgissent de l’ombre le Cadre de référence originant du Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS) et ensuite un de ses 16 rejetons, le Programme d’accessibilité des services en langue anglaise de l’Estrie 1996-1999. S’y révèle au grand jour une stratégie de bilinguisation de tous les services de santé et services sociaux. C’est l’autre virage: celui de l’introduction systématique de l’anglais partout avec la complicité servile des administrateurs de la Régie régionale et de ses établissements. Puis, point culminant en cohérence avec les deux documents précédents, la direction du CLSC de Val Saint-François embauche du personnel sur la base de la culture anglaise… discriminant ainsi tout francophone professionnellement et linguistiquement compétent. Parmi des dizaines d’autres horreurs semblables où on déclasse le français et les travailleurs d’expression française, ce sont là, dans le domaine des soins hospitaliers et sociaux, trois résidus infects de l’oeuvre de sabotage de la langue officielle déclenchée par le Parti libéral depuis 1985 en reconnaissance électorale.

Mais au-delà de la parfaite goujaterie coloniale commise par le CLSC de Val Saint-François et au-delà de cet autre louche maquignonnage antérieur au cours duquel le Sherbrooke Hospital fait main basse sur l’hôpital d’Youville, il est clair qu’en contradiction avec la Charte de la langue française, les administrations fédéralistes des services de santé et services sociaux – à l’exemple du double et coûteux réseau scolaire veulent enfoncer dans la gorge du Québec, le bilinguisme institutionnel tel qu’édicté par la loi canadienne des langues officielles. Associé aux Townshippers, le groupe Alliance anti-Quebec se voit comblé quand la régie «désigne» l’Estrie colonie expé- rimentale de l’égalité des deux langues, avant d’étendre la contagion aux 15 autres régions du Québec. L’ampleur de l’épidémie appréhendée suscite cependant une vaste prise de conscience.

  • Quand la Régie régionale de l’Estrie desservant 91% de francophones «indique» tous ses établissements satellites comme devant être accessibles obligatoirement en langue anglaise, n’est-ce pas viser le bilinguisme institutionnel? ça ne suffit donc pas d’être accessible aux anglophones comme à tous les autres dont les francophones?
  • Quand le CUSE prévoit l’introduction de l’anglais dans la totalité de ses services y compris les cuisines, l’entretien ménager et les arrière-boutiques, n’est-ce pas imposer le bilinguisme institutionnel mur-à-mur? C’est l’avis du conseiller juridique de l’Office de la langue française, Jean Dansereau.
  • Quand le CUSE, sans justification, mentionne la «bonne connaissance de l’anglais» – et quand sa mauvaise connaissance aboutit au rejet de la candidature du francophone donc à la discrimination «dans son propre pays» – comme critère de sélection lors de l’embauche d’un nouvel employé, n’est-ce pas se situer dans un contexte de bilinguisme institutionnel? Les quelques postes ouverts dans le domaine par le truchement des journaux généralisent de plus en plus l’exigence bilingue. Compte tenu de la qualité d’anglais désirée, souvent 3 sur 5 selon des normes supposément objectives, les francophones partent perdant au pays du français, langue de travail.
  • Quand, dans les établissements du CUSE, lors de l’ouverture de poste pour mutation ou promotion en cours d’emploi, on multiplie «la bonne connaissance de l’anglais» injustifiée comme condition d’accessibilité (!) au poste, n’est-ce pas le propre d’une institution qui se veut bilingue?
  • Quand il n’y a que 3,5 % d’unilingues anglophones comme en Estrie et quand, en conséquence, on «indique» que tous les établissements de santé et services sociaux devront ajouter de l’anglais (s’angliciser…), ne pratique-t-on pas là le bilinguisme institutionnel tel qu’inoculé par la loi fédérale des langues officielles, inoculé plus bêtement qu’ailleurs sans la spécification de «là où le nombre le justifie»?
  • Quand, sans égard au choix de société fait antérieurement pour assurer la pérennité du français au Québec et donc en Amérique, un groupe de Townshippers mandaté par la direction de la Régie régionale travaille en vase clos à imposer la toute puissante langue anglaise dans la structure des services de santé et services sociaux estriens, n’est-ce pas rechercher le bilinguisme institutionnel?
  • Quand le gouvernement d’Ottawa donne 500 000 $ afin de soutenir les équipes régionales d’anglicisation des services de santé et services sociaux, n’appuie-t-il pas le bilinguisme institutionnel érigé en principe par sa loi sur les langues officielles?
  • Quand le gouvernement québécois actuel, sur l’erre d’aller du régime libéral, continue à contribuer annuellement pour environ un demi-million $ aux programmes ministériels d’anglicisation des services de santé et services sociaux, ne collabore-t-il pas aveuglément à la réalisation du bilinguisme institutionnel?
  • Quand, pour éviter un grief ou pour arrondir les relations de travail, une direction d’établissement consent à donner un poste qu’elle a proclamé arbitrairement bilingue à une personne non suffisamment qualifiée en anglais et quand on lui paie un cours d’anglais de 2800 $, n’est-ce pas, dans un contexte de restrictions budgétaires, une exigence coûteuse qui traduit le désir des autorités d’appliquer à tout prix le bilinguisme institutionnel?
  • Quand le Centre universitaire de gériatrie de Sherbrooke s’affiche Sherbrooke Geriatric University Institute au lendemain d’une douteuse intégration et dont les usagers anglophones ne dépassent pas 10 %, plusieurs y voit une agression linguistique du Sherbrooke Hospital contre l’hôpital d’Youville. N’est-ce pas un bien patrimonial dont on dépossède la majorité francophone au nom du bilinguisme institutionnel?
  • Quand l’article 15 de la Loi sur les services de santé et services sociaux déclare que tout anglophone a droit à des «services en anglais», alors qu’aucune loi ne spécifie des services en français pour les francophones, et quand l’article 348 donne aux régies régionales le mandat de concrétiser les «services en anglais», n’est-ce pas mettre cette langue sur le même pied (sinon sur un pied supérieur: qu’on pense au cas Normand Lester dénonçant l’absence de services en français dans un hôpital de Montréal) que le français, ce qui correspond à la notion de bilinguisme institutionnel, soit égalité de l’anglais et du français?
  • Quand, à même nos taxes versées à Ottawa et à Québec, on met sur pied des groupes de consultation anglophones régionaux ou provincial et quand on ne prend pas soin de vérifier leurs coloniales et méprisantes élucubrations comme le Cadre de référence signé par le MSSS en 1994, lequel interfère dans le droit des francophones de travailler en français et lequel bafoue d’autres dispositions de la Charte comme le dernier affichage intégralement bilingue du CUSE, n’est-ce pas là l’oeuvre de gens qui souhaitent le bilinguisme institutionnel?
  • Quand, peu importe le nombre d’usagers potentiels ou réels, peu importe le nombre de points de services dans une région, peu importe la vocation des établissements, peu importe leur taille, on ne fonde sur aucun critère scientifique la décision d’avoir des services en anglais partout, n’est-on pas dans une dynamique d’institutionnalisation du bilinguisme dogmatique, sans considération des besoins et des circonstances?
  • Quand, dans le texte ministériel sous-titré Cadre de référence : 1 ) à la page 9, on en vient à classer comme anglophone toute personne qui manifeste le «désir» de s’exprimer en anglais, 2) à la page 10, on incite – excite? – les personnes d’expressions anglaises à ne pas oublier de s’adresser en anglais, 3) à la page 10 encore, on essaie directement de convaincre l’usager d’exiger l’anglais, 4) à la page 16, on rapaille désespérément de faux élèves anglophones, etc., n’est-ce pas synonyme de pénurie de vrais anglophones? N’est-ce pas brancher sa recherche de bilinguisme institutionnel sur un respirateur artificiel qui, sans cela, tomberait en désuétude, la demande ne justifiant plus l’offre?
  • Quand, alors que les établissements estriens ne sont pas encore «indiqués» officiellement pour assurer les services en «anglais», sur les 240 plaintes reçues à la Régie en 1996, il n’y en a aucune portant sur le manque de «services en anglais», n’est-ce pas ratoureur d’institutionnaliser le bilinguisme? les anglophones ayant eu et ayant toujours tous les services dont ils ont besoin sans discrimination de langue.

Dans les établissements de santé et services sociaux, il faut mettre le holà au bilinguisme institutionnel, propre aux seuls pays colonisés. II n’est pas trop tard. Encore faut-il, pour guérir, que le colonisé, comme l’alcoolique, reconnaisse d’abord qu’il a un problème.

Au Québec, le bilinguisme institutionnel ne peut que rendre inutile l’apprentissage du français par les anglophones d’abord et par les allophones ensuite. L’organe non utilisé s’atrophie, une langue aussi. Et les francophones inattentifs à leur identité culturelle peuvent eux aussi s’y laisser happer. Plusieurs confondent le bilinguisme institutionnel avec le bilinguisme individuel. Le premier constitue un truc inéluctable vers l’unilinguisme anglais dans la vie publique et, pourquoi pas, dans la vie privée. Le deuxième, dans un contexte d’unilinguisme institutionnel territorial propre à tout pays non colonisé, est un atout personnel qui s’ajoute à la richesse culturelle première conservée bien vivante par la nécessité d’utiliser naturellement la langue officielle du pays. à ce compte, vive le multilinguisme individuel dans le respect de l’identité première!

Dans l’immédiat, voici des suggestions pour enrayer le mal institutionnel qui couve depuis trop longtemps au Ministère de la santé et des services sociaux (MSSS).

  1. Que le Ministère de la santé et des services sociaux cesse de verser la subvention de quelque 500 000 $ dans le cadre de l’entente Québec-Canada pour appliquer les programmes de bilinguisation institutionnelle élaborés par les 16 régies régionales en conformité avec la Loi fédérale des langues officielles… qui contredit la Charte.
  2. Que le Ministre de la santé et services sociaux mette fin immédiatement aux activités stipendiées des groupes régionaux et provincial d’anglophones travaillant activement à établir le bilinguisme institutionnel dans le domaine de la santé et des services sociaux.
  3. Que le MSSS interdise la mention du bilinguisme lors de l’ouverture de postes jusqu’à ce qu’en collaboration avec l’Office de la langue française (OLF), il ait établi des critères quantifiables fondés sur les besoins réels de la population unilingue anglaise en considérant que la langue est réellement une barrière aux services. En attendant, si jamais il y a des problèmes – quoique ce sont plutôt des francophones qui ne réussissent pas à avoir des services en français – qu’on instaure, pour les anglophones, l’équivalent de la méthode ontarienne de services en français.
  4. Qu’avec la collaboration de l’OLF, le MSSS assainisse et récrive le Cadre de référence approuvé en 1994, en écartant toute trace de bilinguisme institutionnel et de servilité imposée par le comité provincial d’anglicisation noyauté par Alliance anti-Quebec.
  5. Qu’avant de reconnaître un nouvel établissement «désigné» ou «indiqué» par le MSSS, l’OLF vérifie la légitimité de la demande selon des critères révisés ou nouvellement définis – et où il aura eu son mot à dire – tenant compte de l’un ou de l’autre statut demandé.
  6. Que l’OLF fasse l’inventaire des établissements qui ne répondent plus à leur statut de «reconnus» comme ayant plus de 50 % de clientèle anglophone.
  7. Que l’OLF donne de la formation sur la Charte de la langue française à tous les dirigeants d’établissement ou organisme à commencer par les directeurs des régies régionales (dont celui de l’Estrie, monsieur Jean-Pierre Duplantie, qui a avoué, lors de la tenue du conseil d’administration du 17 décembre 1996, ne pas connaître les dispositions de la Charte touchant en général la langue officielle, l’affichage, le français au travail, etc.) et autres agitateurs ignorants dont le concepteur du programme régional de l’Estrie qui n’a pas pris conscience que l’article 113 f de la Charte a été supprimé.
  8. Qu’on rétablisse dans les plus brefs délais le statut francophone du Sherbrooke Geriatric University Institute comprenant l’hôpital d’Youville, statut hypocritement usurpé dans le brouhaha du virage ambulatoire, sous prétexte entre autres universitaire (?). Pour tous les cas semblables ailleurs au Québec, qu’on fasse de même.

Quand il y va de la santé culturelle d’un peuple, il ne s’agit pas, au moyen de compromissions, d’apposer un cataplasme politique sur le cancer qui, par la volonté d’administrations fédéralistes antérieures ou encore en place, ronge lentement notre identité nationale fondée sur le français, langue officielle. Elaborés par chacune des 16 régies régionales, que chacun des 16 programmes de propagation du virus mortel de l’anglais dans le système, le bilinguisme institutionnel, fasse l’objet d’évaluation attentive et de correction par l’OLF dans le respect de la lettre et de l’esprit de la Charte de la langue française. Qu’on y mette les ressources nécessaires… en réaffectant à cette fin les fonds que les régies régionales détournent afin d’engager du personnel pour angliciser les services. Attention, il ne faut pas précipiter les choses. La solution d’un «pourcentage» unique et arbitraire d’employés bilingues» commune à toutes les régies ou à tous les établissements est à éviter parce qu’elle ne découle pas de l’étude rationnelle des besoins… quand besoins il y a. Le bilinguisme institutionnel passif, actif ou préventif n’a pas sa raison d’être.

Destinées à neutraliser le virus injecté dans les services de santé et les services sociaux par les termites fédéraux de la bilinguisation institutionnelle, si on les applique, les propositions issues du dernier Conseil national du Parti québécois en janvier 1997 sont de nature à ralentir la progression du mal. ça ne suffit pas: on s’attaque aux symptômes. Un jour, il faudra se résoudre à amputer, de la Loi, les articles 15 et 348 entre autres plaçant les anglophones sur un piédestal avec leurs «services (rendus) en anglais» obligatoirement par le personnel francophone; ils sont les seuls à dominer ainsi comme usagers privilégiés des services de santé et services sociaux dans leur langue, et langue châtiée s’il vous plaît sinon on engage un vrai anglophone aux termes du Cadre de référence, page 26. Comme en chirurgie, tous les moyens doivent être pris pour extirper le mal à la racine jusqu’aux ramifications législatives. Comme des cellules malades, elles déséquilibrent l’organisme et déstabilisent les travailleurs francophones. En appliquant ce traitement drastique, on amorcera un véritable virage vers la qualité des services pour tous (y compris pour les anglophones) quelle que soit la langue et vers le français langue officielle du travail aussi dans les services de santé et services sociaux.

Déjà, à l’instar de pays colonisés, le Québec vit le bilinguisme institutionnel dans l’éducation par l’entretien, à grand frais, d’un second réseau scolaire complet, de la maternelle à l’université. II investit dans une double structure des sommes d’argent qui ne vont pas directement aux élèves et qui, aux ordres collégial et universitaire anglophones, dépassent largement en pourcentage, le pourcentage de la population reconnue anglophone. Les francophones n’en subissent-ils pas un grave déficit de scolarité? Exemple: ils fréquentent l’université dans une proportion de 18,3 % tandis que !es anglophones le font dans une proportion de 34, 5%, sans compter les étudiants canadiens hors Québec inscrits chez nous qui parasitent nos contribuables au coût annuel d’environ 120 millions de dollars. Une anormalité semblable ne se produit dans aucun pays normal, non colonisé. Linguistique ou autre, tout facteur de déséquilibre doit être aussi éliminé du système hospitalier.

En vertu de quel principe rationnel, dans une conjoncture économique restrictive, le Québec francophone devrait-il souffrir une qualité de service de santé et services sociaux inférieure parce qu’il doit investir dans une structure de «services en anglais»? Pourquoi une double structure linguistique quand tous les Québécois sont égaux devant les services de santé et services sociaux? Pourquoi soutenir ce qui ne se fait nulle part… ailleurs que dans des pays colonisés?

Quelle sera la prochaine cible des provocateurs de bilinguisme institutionnel? Le Ministère des transports et toute la signalisation routière, peut-être?

Rodrigue Larose