LE TEMPS DE CHOISIR

Le temps de choisir

Il y a plus de 24 ans, le 15 novembre 1976, René Lévesque et le Parti
québécois, étaient appelés à conduire les affaires de la nation. Ce fut ce jour-là,
et cela demeure, une date phare dans l’histoire de notre peuple qui se donna alors
pour la première fois de sa vie soumise et obéissante depuis sa sujétion par la force
des armes, un gouvernement voué à la pleine maîtrise de son destin national,
c’est-à- dire à sa souveraineté. René Lévesque, dont nous demeurons tous
inconsolables de sa disparition, en fut le grand architecte, façonnant dans
l’impatience des jours difficiles, le socle de notre avenir.

Bien des choses ont changé depuis, qui affectent notre longue marche
vers la normalité. Comme le pays en devenir que nous sommes ne peut être étranger au
monde, le monde ne saurait nous être étranger. Le typhon de l’histoire a
pulvérisé le mur de Berlin et pr écipité dans les décombres l’utopie communiste.
Il n’y a plus de contrepoids à l’hégémonie américaine et le libéralisme à
vitesse formule 1, sauf de nouvelles voies d’une économie au service de
l’humanité et non l’ humanité au service de l’économie. Les pays que
l’on dit démocratiques sont comme des chiens fous courant dans toutes les
directions, à la recherche éperdue de la pierre philosophale de la mondialisation. Le
marché est désormais le début et la fin de l’aventure humaine. Il est le nouveau
maître du jeu, le veau d’or devant lequel s’agenouillent toutes les puissances.
Pouvoir anonyme, lieu introuvable où se mobilise une armée de cambistes et de
prédateurs financiers, le turbo capitalisme est en voie de s’imposer contre la
démocratie dont il se réclame pourtant à cor et à cri. La « nouvelle
économie », dit-on, est l’économie du « savoir ». Par
opposition à l’ancienne, celle qui repose sur les bases solides du rapport entre les
bénéfices et la valeur de l’action, qui serait l’économie de
l’ignorance ! C’est donc dans ce contexte radicalement différent de celui
de 1976, au seuil d’une révolution mondiale plus importante que celle du passage du
cheval à l’automobile, que les Québécois sont appelés à forger les instruments
de leur avenir.

Aux coups de butoirs incessants d’un fédéralisme de tutelle,
arrogant et niveleur, s’ajoute le danger d’une économie de marché dont la
globalisation financière prophétise la fin des patries et des états-nations. Nous en
avons vu bien d’autres et il n’est pas écrit que nous disparaissions dans les
eaux usées de l’histoire. Notre entêtement, notre enracinement, notre résistance
séculaire à l’assimilation, n’auront pas non plus facilement raison de notre
sourde volonté de durer, de rester et de tenir.

Les chantres de la mondialisation se mettent un doigt dans l’oeil
s’ils croient que la loi du marché, qui n’est que la loi de la jungle et la loi
du plus fort, verra le triomphe d’un néolibéralisme, destructeur des identités
nationales. Car la nation, décriée par les déracinés, les apatrides de l’argent,
les faux citoyens du vide de nulle part, demeure le lieu naturel de la démocratie,
laquelle est indissociable de la souveraineté nationale. Plus important encore, elle est
l’ultime rempart contre les effets pervers et dissolvants d’une mondialisation
qui n’est à toutes fins utiles que l’américanisation de la planète.
C’est par l’absence de contrôle des états sur les mouvements de capitaux et
les fluctuations monétaires que nous frisons la catastrophe. Seuls des gouvernements
responsables et souverains peuvent endiguer les marées dévastatrices des prédateurs en
bretelles qui déterminent désormais les destins des économies nationales. Au début du
présent siècle, le temps de choisir est venu si nous voulons éviter que notre peuple
soit fait de Québécois errants, parcourant en pleurant les pays étrangers.

Hier nécessaire, la souveraineté du Québec est désormais
indispensable. C’est sur des communautés humaines comme la nôtre, incrustées dans
une même histoire et une volonté de vivre un même destin collectif, enrichies de
l’apport précieux de nouveaux citoyens, de toutes races, confession, couleur, que se
créent les nations, lieu privilégié et irremplaçable d’une solidarité
d’hommes et de femmes qui partagent les mêmes valeurs, parlent une langue commune et
participent à la culture d’un ensemble collectif. Des immigrants, oui !, nous en
voulons ! Mais pas seulement des ayants droit mais aussi des ayants devoir
à l’é gard de l’une des sociétés les plus généreuses du monde qui les
accueille à bras et portefeuilles ouverts. Des ayants devoir, c’est-à- dire
comprenant et parlant notre langue, ouverts à notre culture, à notre façon de
travailler, d’entreprendre, d’interpr éter le monde en français et de nous
accompagner sur le chemin qui mène à la maîtrise de tous les outils de notre
développement. ( 8% des Anglo-Québécois assimile 50% des immigrants. Nécessité de
modifier la Charte de la langue française pour que l’enseignement du français soit
obligatoire jusqu’aux cégeps inclusivement).

ela est vrai pour l’intégration des immigrants. Cela est vrai
également pour la préservation du caractère français de la métropole du Québec. Si
le Montréal français venait à mourir toutes les régions du Québec réunies ne
pourraient pas soulever son cercueil. Si nous perdons pied à Montréal, ce sera le début
de la descentes aux enfers du bilinguisme (dans notre situation de minoritaire sur le
continent nord américain bilinguisme= parler anglais. Ex : villes bilingues de
l’ouest de Montréal dans lesquelles les Québécois de langue française ont toute
la peine du monde à se faire servir dans leur langue.

Cela est vrai pour l’abolition de la loi 86 et le retour à
l’affichage public en français. Je ne veux plus de congrès du « miroir ».
Contrairement à ce que l’on a prétendu, si René Lévesque avait assisté au
congrès de 1996 il aurait farouchement défendu le visage français du Québec :

« Il est important que le visage du Québec soit d’abord
français, ne serait-ce que pour ne pas ressusciter aux yeux des nouveaux venus
l’ambiguïté qui prévalait autrefois quant au caractère de notre société,
ambiguïté qui nous a valu des crises déchirantes.

à sa manière, en effet, chaque affiche bilingue dit à
l’immigrant : »Il y a deux Langues ici, l’anglais et le
français : on choisit celle qu’on veut. » Elle dit à
l’anglophone : « Pas besoin d’apprendre le français, tout est
traduit. Ce n’est pas là le message que nous voulons faire passer. Il nous apparaît
vital que tous prennent conscience du caractère français de notre société. Or, en
dehors De l’affichage, ce caractère n’est pas toujours évident ».

(René Lévesque. LE FRANçAIS AU QUéBEC. 400 ans d’histoire et
de vie. (page 296) Conseil de la langue française. FIDES. LES PUBLICATIONS DU QUéBEC.)

« La vérité, disait Jaurès, est que partout où il y a
des patries, c’est-à-dire des groupes historiques ayant conscience de leur
continuité, toute atteinte à l’intégrité et à la liberté de ces patries est un
attentat contre la civilisation. »

La patrie québécoise a quatre siècles d’enracinement. Elle est
là pour rester, durer, tenir, grandir et prospérer au rythme de son génie et de son
extraordinaire résistance à l’assimilation. à chaque peuple sa muraille de
Chine ! La nôtre n’est pas faite de pierres mais elle est faite de mémoire du
sang de patriotes qui ont payé de leur vie leur insoumission au conquérant. Elle est
faite de la langue de nos ancêtres, parlée et transmise de génération en génération,
ciment indestructible de notre identité nationale. Elle est faite d’une culture de
langue française aux couleurs de modernité, prodigieusement vivante à côté du plus
grand colosse financier, économique et culturel du monde actuel. Elle est faite du
volontariat constant de milliers de militants, dans un parti politique porteur d’une
espérance, quelquefois sommeillant au creux d’un rêve, mais dont le réveil en
temps opportun peut ressusciter des énergies libératrices insoupçonnées. Elle est
faite dans la société civile, de milliers de nos concitoyens, combattants peu connus
mais livrant dans le clair-obscur des chantiers de la justice, de l’exclusion, de la
pauvreté, du partage et de la solidarité, des luttes admirables dont personne ne saurait
sous-estimer l’édifiant mérite.

A terme, rien ne prévaudra contre cette formidable coalition
d’espérances. Bien sur, certains des nôtres, bien ou mal intentionnés, z élotes
du fédéralisme ou mercenaires stipendiés, sollicités ou non, de bonne ou mauvaise foi,
estafettes mandatées par le pouvoir centralisateur, iront se mettre au service de la
majorité dominante pour nous maintenir dans un état permanent de minorité docile et
corvéable. Je ne veux pas m’instituer en censeur à l’égard de ces égarés de
leur patrie. L’histoire, et particulièrement la nôtre, n’est pas avare de ce
type de collaboration. Dans un remarquable ouvrage consacré à la collaboration du Canada
français avec la Couronne britannique après 1837, intitulé LA PETITE LOTERIE,
l’auteur Stéphane Kelly, choisit le terme «parvenu» pour illustrer ce genre de
comportement. Il écrit : « Le parvenu joue un rôle primordial à
l’échelle nationale, dans la négociation d’un modus vivendi avec les Anglais.
Avec le temps, il oublie les symboles canadiens-français pour assimiler ceux de
l’autre société. Sa loyauté envers les symboles de la Couronne est indéfectible.
Dès qu’il renonce à l’égalité politique de son peuple, il est admis dans la
société anglaise où il acquiert la réputation d’avoir une conduite
irréprochable. A long terme, son attitude le mène à une assimilation pure et
simple ».

« Depuis 1763, écrivait Léon Dion, père de qui vous savez
nous n’avons plus d’Histoire, sinon celle, à réfraction, que nos conquérants veulent
bien nous laisser vivre, pour nous calmer.Cette tâche leur est d’autant plus facile que
nous sécrétons nos propres bourreaux. »

Il y a eu et il y aura toujours parmi les nôtres, des héritiers de
Lord Durham, dont l’expression contemporaine prend le visage hideux du «
partitionisme », des héritiers félons toujours prêts à troquer leur
identité pour les assiettes somptueusement garnies de la mangeoire fédérale. J’ai
relu il y a quelque temps le rapport Durham, anthologie honteusement descriptive de notre
peuple, qu’un devoir sacré de mémoire ne nous permet pas d’oublier. Je tire au
hasard quelques perles de ce florilège d’insultes :

« peuple ignare, apathique et rétrograde, peuple mal éduqué
et stationnaire, société vieillie et retardataire dans un monde neuf et progressif
(sic) ;
peuple faible et vaincu ; les Anglais ont pour eu la supériorité
de l’intelligence
( !) ; L’immigration va donner
la majorité à leur nombre
. ; Les Français ne sont pas une race aussi
civilisée, aussi énergique, aussi apte aux affaires que celle qui les environne ;
Toute autre race que la race anglaise (j’applique cela à tous ceux qui parlent
anglais) y apparaît dans un état d’infériorité. C’est pour les tirer de
leur infériorité que je veux donner aux Canadiens notre caractère
anglais .
C’est un peuple sans histoire et sans littérature.. La tranquillité ne peur revenir
qu’à la condition de soumettre la province au régime rigoureux d’une
majorité anglaise.
Je ne doute guère que les Français, une fois plac és en
minorité par suite du cours naturel des événements abandonneraient leurs vaines
espérances de nationalité
.

Nous avons, hélas, la mémoire courte. Ce bréviaire de la honte
devrait être entre les mains de tous les écoliers et les écolières du Québec, que
dis-je de tous les citoyens et citoyennes, car il est encore malgré l’usure du
temps, l’alpha et l’ oméga de notre soumission.

Avec leur plan B, leurs tricheries, leurs faux-fuyants, leur
partition, leur Cour Suprême, leur loi C-20 d’obscure clarté, les Chrétien, Dion,
Pettigrew et tous les faussets du fédéralisme arrogant et dominateur n’obtiendront
jamais, jamais, jamais, que notre peuple signe son acte de capitulation
. En voulant
accentuer notre dépendance dans un régime constitutionnel dans lequel nous ne serons
jamais qu’une minorité en déshérence, ils fouettent nos ardeurs et nous invitent
davantage, d’une part, à monter la garde contre l’envahisseur de nos
compétences souveraines, et d’autre part à reprendre notre bâton de pèlerin pour
qu’au début du siècle qui vient de s’ouvrir, le Québec prenne fièrement sa
place à la table des nations. Ils inventeront n’importe quoi pour nous maintenir en
l’état de peuple concierge dans ce qu’ils appellent pompeusement « le
plus beau pays du monde » : des élans d’amour hypocrites aux insultes
les plus infâmes, rien ne nous sera épargné. Souvenons-nous du dernier
référendum : la Place du Canada, à Montréal résonnait encore des bruyantes
manifestations d’amour de nos voisins d’outre-fontières, le lendemain du
référendum de 1995, que des salves d’injures fusaient de toutes les directions.
L’un des nôtres, vénérable sénateur de la Chambre haute fédérale qualifiait de
«vache s éparatiste », l’une de nos politicologues les plus respectés
du Québec ; Mordecai Richler écrivait que «encouragés par l’abbé Lionel
Groulx, les Québécois prenaient leurs femmes pour des truies ! ».
La
rédactrice en chef d’un journal torontois en remettait en écrivant que « les
séparatistes sont des racistes, ethnocentriques, responsables du mauvais état de
l’économie canadienne
et qu’il fallait sortir Lucien Bouchard du pays
parce qu’il est à la tête d’une entreprise criminelle
(sic) visant à
détruire le Canada… ».
Simultanément une meute déchaînée applaudissait au
galganovisme naissant, qualifiant les « séparatistes de bâtards ». Encore,
n’ai-je exhumé que quelques exemples du bêtisier fédéral de la sottise et de la
vulgarité, dont le premier article a été écrit par un ancien premier ministre
fédéral décrivant « l’aspiration à souveraineté du peuple québécois
était un crime contre l’histoire de l’humanité… ».
J’en
terminerai avec un immense salut à toi ! dame bêtise ! en rappelant
l’époustouflante déclaration d’un ministre du gouvernement central (encore un
des nôtres !) déclarant au cours d’une réunion partisane dans l’ouest de
Montréal que « toutes les institutions qui ont sauvé la langue française au
Québec sont venues d’Ottawa, Office national du Film, Conseil des Arts du Canada,
ajoutant
en des termes élégants d’universitaire que « le Québec n’avait
jamais mis une maudite cent là- dedans… ».

Nous n’avons pas assez de joues pour essuyer tous ces
camouflets, ni assez d’oreilles pour entendre ce concert d ‘injures. Assez,
c’est assez. . Je veux bien croire que nous sommes un peuple docile, pacifique,
tolérant jusqu’à la démesure entre le confort et l’indifférence, mais
n’en jetez plus, la cour est pleine.

Nous sommes les héritiers des hommes et des femmes qui depuis des
siècles, dans le courage et la fatigue des combats recommencés, nous ont laissé la
noble tâche d’un pays à finir. Ma génération aura été une parenthèse
fiévreuse de notre histoire. Elle a entrebâillé la porte de l’avenir, mais sans
l’ouvrir complètement. Le verrou est sauté mais les gonds restent coincés. Le
dernier coup d’épaule viendra de ceux et celles qui sont la relève. L’heure
n’est pas à l’abandon et au désarmement. Il ne sera pas dit que nous passerons
en silence de l’indolence à l’oubli. Nous le devons à ceux et celles qui nous
ont précédés, à nous-mêmes, et aux générations à venir.

Ceux qui nous ont précédés. Je pense ici à Chevalier de Lorimier,
mort sur l’échafaud le 15 février 1839. « Ma carrière est finie,
écrit de Lorimier. Le soleil de ma vie doit se coucher pour ne plus repara ître sur
l’horizon du temps. Les barbares peuvent m’arracher la vie mais non
l’honneur. Je mourrai ferme car j’ai la conviction que nos exé cutions
serviront à la cause sacrée de ma chère patrie. Faites apprendre mon nom à vos petits-
enfants et dites-leur que je m’enorgueillis de périr à la fleur de mon âge pour la
meilleure des causes. »

Nous le devons à nous-mêmes. à René Lévesque, aux milliers de
militants et de militantes qui battent encore la semelle dans les rues du Québec pour
qu’arrive le début d’un temps nouveau.

Nous le devons enfin, pour la suite du monde. Aux filles et garçons
qui ont vingt ans aujourd’hui dans nos collèges et universités et qui se pr
éparent à vivre, à travailler, à aimer, à espérer, à entreprendre, avec leurs
enfants et leurs descendants, dans un pays o ù ils seront maîtres chez eux. Cela doit
arriver. à la fois pour remplir les anciennes promesses et faire en sorte que ce pays que
nous portons en nous comme un enfant, «entre dans l’Histoire, écrit Serge
Cantin, « dans l’expérience de la conscience de soi ».

Le dernier mot sera à Fernand Dumont qui nous a quitté pour
l’éternelle patrie, après avoir été toute sa vie, la référence de l’homme
québécois et l’exégète le plus lucide de notre peuple : « Nous
voulons que la parole commence avec nous. Nous payons ainsi le prix de l’indéfinie
liberté. Nous sommes tous des individus, chacun recommençant à tisser à neuf le fil du
destin se croyant libre de survoler en entier l’inextricable fouillis du hasard et de
proférer le sens du monde. »

Ce « sens du monde » se résume en quelques mots : un
Québec souverain, maître en sa demeure, et libre.

Le 22 novembre 2000