LE RUSSE PLUS UTILE QUE LE FRANÇAIS À TORONTO

Le russe plus utile que le français à Toronto

Gérald LeBlanc
La Presse, 28 janvier 1999

Il y a deux ans, quand j’avais dit à Radomir Grandic qu’il était un contestataire, il
m’avait répondu : « Je ne fais que me tenir debout comme quand j’ai décroché les
galons de mon uniforme pour ne pas suivre les directives de Tito.»

Hier matin, ce sont les galons du bilinguisme que notre brave Yougoslave a dû arracher
de son uniforme canadien, au bureau de l’aide sociale de Toronto.

Ne pouvant trouver de travail au Québec, où ils étaient arrivés comme réfugiés à
l’été 1996, Radomir et sa femme Snjezana sont partis pour Toronto en juillet dernier.
Ils y suivent des cours d’anglais langue seconde pendant que leur fils Marko est premier
de classe à l’école française. Convoqués hier au bureau de l’aide sociale, les Grandic
ont eu la surprise de leur vie : ce n’est pas en français, mais en russe qu’ils y ont
fini par se faire comprendre.

Le préposé au dossier des Grandic, M. Kelly, a commencé par leur dire qu’il leur
fallait un interprète. Radomir, qui ne pouvait payer les 100 $ requis pour un
interprète, ne comprenait pas qu’on ne le serve pas en français, une des langues
officielles du Canada qu’il maîtrise maintenant plutôt bien. Lui ayant fait comprendre
qu’en Ontario ce n’était pas comme au Québec, on lui a demandé quelles langues il
parlait. « Le serbo-croate, ma langue maternelle, le français, le russe et un peu
d’allemand », a répondu Radomir. M. Kelly a alors déniché un collègue qui comprend le
russe et c’est dans cette langue que s’est poursuivie la conversation par interprète
interposé.

– « Vous revenez avec un interprète serbo-croate ou l’on vous supprime l’aide sociale
de février », lui a dit M. Kelly.

– « C’est un ultimatum que je n’accepte pas et c’est illégal de refuser de me servir
en français », a rétorqué l’étranger ne connaissant pas encore la vraie nature du
bilinguisme canadien.

J’ai essayé sans succès d’obtenir des précisions du bureau de Toronto Social
Service, mais la directrice du Centre francophone de Toronto, Mme Liliane Kvarv, me dit
qu’il n’y a rien à faire avec ces gens qui ne rappellent jamais. « Autrefois, on y
disposait toujours d’un professionnel francophone, mais maintenant c’est très
occasionnel, peut-être 5 % du temps. Ne relevant ni du fédéral ni du provincial, mais
du municipal, ils se réfugient derrière la loi qui ne les oblige pas à nous servir en
français. »

Si les Grandic veulent continuer à recevoir de l’aide sociale, ils devront donc
apprendre qu’à Toronto le merveilleux bilinguisme canadien n’est pas fait pour la vie
courante.

Ils pourront aussi se consoler en lisant l’éditorial du Toronto Star du 24 janvier
1996, six mois avant leur arrivée au Canada, qui départageait les bons des méchants
dans la guerre des langues : « Contrairement au Québec, qui a fait du français la seule
langue officielle, l’Ontario n’a aucune loi privilégiant l’anglais, aucune loi
coercitive. L’Ontario mérite des félicitations et non des critiques à ce chapitre. »

Ils pourront ajouter le témoignage de la journaliste Donna Laframboise, à qui le
Globe and Mail consacrait une pleine page de lamentations sur le Québec français : «
J’ai mis un certain temps à réaliser que le bilinguisme, un idéal digne d’aspiration
dans le reste du Canada, était un terme méprisé au Québec. »

Ils ne devront surtout pas oublier de chanter les louanges du merveilleux pays bilingue
du petit gars de Shawinigan à mesure qu’ils apprendront que le bilinguisme canadien
repose sur des raisons que la raison ne connaît pas.