LE QUÉBEC INVITÉ D’HONNEUR DU SALON DU LIVRE DE PARIS, L’EXCLUSION

Le Québec invité d’honneur du Salon du livre de Paris, l’exclusion

En d’autres éditions, le Salon du livre de Paris n’invite pas le Nebraska ou le
Vermont, il invite les états-Unis ; il n’invite pas le Mato Grosso ou le Bahia, il invite
le Brésil. Pourquoi, alors, l’invité d’honneur de l’édition 1999 se trouve-t-il être
le Québec plutôt que le Canada ?

S’agit-il d’affirmer implicitement que la France veut toujours s’imposer en directeur
de conscience dans ses relations avec les autres Etats francophones et renforcer davantage
un strict impérialisme dans le commerce des idées ? Ou bien regrette-t-elle trop fort
une colonie cédée en contrepartie d’une garantie de tranquillité dans les Antilles
sucrières ? S’agit-il, en termes diplomatiques, de dire aux autres Canadiens : Vous ne
comptez pour rien, Atwood, Davies ou Munro dans la littérature anglaise — sinon
américaine, et le Québec dans la littérature — française — d’Amérique ?
S’agit-il, à des fins purement «cocorico», de masquer la réalité quotidienne d’une
nation étrangère sous une image subjective empreinte d’un folklore exotique propre à un
tourisme imbécile ?

Québec, un accent d’Amérique, est le titre des thèmes qui seront abordés à la
Sorbonne à l’occasion du Salon de Paris. Il tend à nous indiquer qu’il s’agit d’un peu
tout cela. Québec, un accent d’Amérique, sous-entendu : qui en fait géographiquement
partie, mais qui nous appartient de coeur ; sous-entendu : qui n’appartient pas aux
«Anglais» ; sous-entendu : en Amérique, oui, mais la nôtre ; sous-entendu : notre
colonie d’Amérique.

Un certain milieu français — ou tout au moins le Salon du livre de Paris —
semble vouloir en rester là.

Non, gens de la Sorbonne et du Salon du livre de Paris, le Québec n’est pas un morceau
de France à l’accent amusant égaré en Amérique ! Mais cela je laisse aux Québécois
le loisir de vous le faire savoir, ce que je tiens à vous dire, ici, c’est que nous, des
autres provinces canadiennes, nous existons ! Vous semblez vouloir faire fi d’une
réalité quotidienne qui, à Windsor, Moncton, Saint-Boniface, Chéticamp ou Val-Marie
est sensiblement la même qu’à Chicoutimi, Trois-Rivières ou Sherbrooke. Faire fi d’un
million de francophones auxquels, à présent, je crois qu’il faut poser la question
dramatique :

Pour nos enfants, faut-il continuer à vivre en français ? Est-il raisonnable de
continuer à utiliser dans notre vie de tous les jours la langue du Salon du livre de
Paris ?

Si nous n’y avons aucune place en tant qu’écrivains ontariens, albertains,
fransaskois, yukonais ou néo-brunswickois, bref, en tant qu’écrivains canadiens non
québécois, ne vaudrait-il pas mieux nous tourner vers Toronto, Calgary ou Vancouver si
nous voulons qu’un jour nos enfants soient entendus pour ce qu’ils sont ? La langue est un
outil de communication, à quoi servira aux prochaines générations cette langue, si
belle soit-elle, qui aujourd’hui, par la volonté ou l’ignorance de ceux qui la pratiquent
ailleurs, commence à dresser les barrières de nos ghettos. Nos enfants qui demain
voudront s’exprimer ne pourront le faire que dans la langue qui a accompagné leur
enfance. Mais à quoi cela servira-t-il si on leur refuse la parole sous prétexte qu’ils
n’existent pas ? Leur propre langue leur interdira de s’exprimer.

Tôt ou tard, il faudra choisir.

Ici, je propose une minute de réflexion à la mémoire de Jack Kerouac — à qui
même l’Universalis a retiré l’accent. Eut-il été entendu de Paris en français ?
Eut-il été entendu ?

Nous ne sommes pas les Hébreux de la Diaspora qui pouvaient se tourner vers Jérusalem
pour espérer, cela pour la bonne raison que nous ne sommes pas en exil ; nous sommes chez
nous ! Paris n’est pas notre capitale, mais il se trouve qu’elle est la métropole de
notre langue. En tant que telle, elle a des responsabilités qui ne doivent pas
nécessairement s’ajuster sur celles de Paris, siège du gouvernement français ; et c’est
pourquoi nous refusons que le Salon du livre de Paris nous dise que Montréal, Gaspé ou
Val-d’Or ne font pas partie de notre maison — ou que nous n’en faisons pas partie.
Pas tant, du moins, que les gens du Québec ne l’auront pas choisi eux-mêmes. En
rappelant qu’ils ont encore refusé dernièrement de devenir les «Français du Québec»
tels qu’envisagés par De Gaulle.

D’où nous vient notre américanité ? est un autre titre proposé pour cette
conférence à la Sorbonne. Pour répondre à la question elle-même — stupide s’il
en est ! — je dirais tout aussi bêtement : de ce que nous habitons sur le continent
américain. Demande-t-on aux Français invités à Montréal ou ailleurs d’où leur vient
leur européanité ! Débattre de ce que sous-entend cette question implique une remise en
cause péjorative de l’environnement qui nous a constitués et cela nous subordonne en
tant que curiosités folkloriques. Venez voir le cochon à deux têtes ! Venez voir des
Français égarés en terre américaine ! Toujours, parce que nous utilisons la même
langue, le réflexe de nous coller l’étiquette «Français» là même où nous voudrions
montrer notre identité. Si des remises en cause peuvent et même doivent se faire, c’est
uniquement au niveau personnel. Ne laissons pas les autres prétendre ce que nous ne
sommes pas. Surtout, ne les laissons pas prétendre que nous ne sommes pas.

J’ose espérer que le Conseil des arts du Canada ne subventionnera rien de tout ceci.
Aux auteurs du Québec qui vont se rendre au Salon (je ne leur demande pas, bien sûr, de
boycotter l’invitation, après tout, ce serait difficile de se refuser trois ou quatre
jours à Paris) je suggère simplement de ne pas jouer le jeu proposé. Pour le bien de
tous, qu’ils dénoncent clairement cette initiative aberrante qui, durant trois mois, fera
que leurs livres seront «clairement identifiés» chez trois cents libraires
«sélectionnés». Et après ? Après, j’entends déjà les commentaires : Vous avez eu
votre tour, les petits cousins, la fête est terminée, rentrez chez vous et, soyez
sérieux, achetez les livres de l’Hexagone. Achetez nos traductions et, l’Amérique où
vous vivez, voyez-la à travers nos yeux.

Non ! Ce qu’ils doivent exiger, c’est la reconnaissance pleine et entière de notre
identité propre en tant que nation s’exprimant dans une langue commune. C’est l’assurance
que cette langue, justement, ne nous vaudra pas le paternalisme sinon l’ignorance. Et cela
pourrait se manifester, par exemple, par la possibilité pour les éditeurs canadiens
d’être distribués sans plus de conditions que n’en rencontrent ici ceux des Tom Clancy
ou des Danielle Steele traduits à Paris (tiens ! d’où leur vient cette «américanité»
à ces deux-là ?). Cela pourrait se manifester encore par le dévoilement de certaines
maisons d’éditions dites québécoises à des fins de subventions fédérales et de
commercialisation, mais qui en réalité sont dirigées depuis Paris. Souverainistes ou
non, ils devront dénoncer la gifle donnée à leurs compatriotes des autres provinces. La
dénoncer et en exiger les raisons véritables.

Lorsque nous aurons ces raisons, nous saurons peut-être mieux choisir.

Philippe Porée-Kurrer
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