LE MYTHE DU MULTICULTURALISME

LE MYTHE DU
MULTICULTURALISME

Jean-Luc Gignac
L’Action nationale

Même s’il se targue de
promouvoir un modèle de citoyenneté multiculturelle, le Canada,
dans les faits, fonctionne toujours selon la logique d’un
état unitaire. La reconnaissance de la diversité culturelle
n’est que symbolique dans cette contrée et, en dernière
analyse, ne représente qu’une stratégie douce
d’assimilation à la société dominante. Le
multiculturalisme canadien en est un de façade qui ne sert
qu’à flatter le narcissisme du Canada et à nourrir son
patriotisme en procurant à ce pays l’illusion d’être
la société ouverte et tolérante par excellence. Par ailleurs,
en se concoctant une telle image de pureté, il parvient à faire
passer pour démoniaques tous ceux qui viennent le remettre en
question.

L’affaire Osvaldo Nunez1,
vient confirmer que le multiculturalisme réduit
l’expression des différences culturelles au folklore. On
tolère ce Néo-Canadien arrivé ici il y a plus de 20 ans
seulement quand il chante des chants du Chili. Mais lorsque
celui-ci exprime un point de vue qui marque une différence
profonde
, il est illico sommé d’entrer dans le rang et
de suivre la cadence. Sinon: Go home! Bien plus,
c’est le ressentiment à l’égard de l’identité
québécoise non assimilable et qui, au surplus, réclame le
droit à la différence qui s’est manifesté à
l’endroit de M. Numez. Celui-ci est jugé comme un traître
à la nation précisément parce qu’il défend un principe
différentialiste non assimilationniste en Amérique du Nord.
Pour certains Canadiens, il rappelle une fois de plus que ce
vieux rêve du nation-building est chose du passé.

Pourtant, en principe,
l’idéologie du multiculturalisme a la prétention de
proposer une alternative au modèle d’intégration jacobin
«à la française» et au Melting Pot «à
l’américaine». Le modèle mosaïque «à la canadienne»
n’exigerait pas l’assimilation des nouveaux venus et
reconnaîtrait les spécificités culturelles, dit-on. En dépit
du discours officiel, le Canada est aussi assimilationniste que
la France ou les é.-U., quoiqu’il le soit de façon plus
subtile. Dans les faits, les pressions sociales et économiques
vécues au quotidien forcent l’assimilation aux valeurs et
à la culture de la majorité anglophone2 dominante. Cette
observation s’avère fort instructive car elle démontre que
même au Canada, qui se veut la terre par excellence du
pluralisme identitaire, la pratique du multiculturalisme révèle
que la reconnaissance du pluralisme nécessite d’abord un
cadre d’intégration socio-lingistique et normatif commun.

Par ailleurs, la Charte
canadienne des droits et libertés
de 1982 qui a codifié
juridiquement le multiculturalisme – notamment l’article 27
– est venue du même coup normaliser ce dernier par le contrôle
libéral des droits. Cette politique est donc désormais
clairement soumise à une charte qui propose une conception
politique unitaire de la citoyenneté canadienne axée
premièrement sur la promotion des droits et libertés
individuelles. Ce faisant, les spécificités culturelles sont
cataloguées comme relevant de la vie privée et des droits
individuels. Ironiquement, la Constitution de 1982 qui veut
fonder une nouvelle citoyenneté au Canada, unifiée par le
patriotisme de la Charte, s’inscrit davantage dans une
logique de citoyenneté relevant du modèle unité plutôt que du
modèle diversité.

Malgré un modèle de
citoyenneté multiculturelle qui le distingue du modèle jacobin
et du Melting Pot, le Canada ne semble pas, dans les faits,
s’écarter de façon significative de ces pays dans sa
pratique d’intégration. En revanche, la reconnaissance de
la «double appartenance» demeure une politique
d’intégration plus souple, car elle n’exige pas un
déracinement total des nouveaux arrivants. L’appartenance
affective et symbolique à une communauté permet au processus
d’assimilation de s’étaler sur plusieurs générations
au lieu d’être immédiat. Le Canada croit ainsi favoriser
une intégration en douceur – sans rupture brutale avec la
culture d’origine. Ce qui fait la spécificité du modèle
canadien, c’est qu’il étale le processus
d’assimilation sur la deuxième voire la troisième
génération3. Mais il ne s’agit là que d’une question
de temps car, au bout du compte, c’est l’assimilation
à la culture canadienne dominante qui est rendue effective.
Voilà bien la source du ressentiment que provoque le député
Nunez. Celui-ci, en affirmant son appartenance à
l’altérité de l’identité québécoise, non
assimilable au fil des générations, vient rompre avec le
modèle canadien d’intégration/assimilation.

En guise de conclusion, nous
pourrions ajouter que le refus de la reconnaissance du Québec en
tant que «société distincte» – comme le proposait
l’Accord de Meech – montre que le Canada fonctionne
toujours, malgré les apparences et les discours incantatoires,
sur le modèle d’une nation homogène qui va même
jusqu’à nier sa dimension plurinationale. Même s’il
s’affiche comme «multi-culturel», ce pays demeure très
unitaire. M. Young aura-t-il l’audace de nous contredire ?


  1. Résumons
    brièvement les faits: M. Numez a été enjoint par
    le ministre des Ressources humaines de «se trouver
    un autre pays» pour avoir critiqué les politiques
    canadiennes. De plus, au lieu de condamner ces
    propos, le premier ministre du Canada lui-même
    s’est porté à la défense de M. Young (voir J.
    Dion, «Ottawa trouve inacceptable que des immigrants
    prônent la souveraineté, Le Devoir, 29 mai
    1996, page A-1; J. Dion et M. Venne, «Chrétien
    persiste et signe: Doug Young a bien agi selon lui en
    dénonçant le fait qu’un immigrant appuie la
    souveraineté du Québec, Le Devoir, 30 mai 1996,
    page A-4; J.R. Sansfaçon, Xénophobie à la
    canadienne», Le Devoir , 30 mai 1996, page
    A-8).

  2. Le bilinguisme
    officiel aussi est un mythe car il occulte le fait
    qu’au Canada le français apparaît comme une
    langue minoritaire par rapport à l’anglais. Les
    immigrants ont tendance à opter pour la langue
    hégémonique, ce qui fait du français une langue de
    minorité. Le bilinguisme ne devient donc qu’un
    miroir aux alouettes, car il donne l’impression
    que les immigrants ont le choix de s’intégrer
    à deux communautés linguistiques d’égales
    puissances alors que, dans les faits, c’est
    l’anglais qui assimile la grande part des
    nouveaux arrivants (voir C. Castonguay, «Chrétien,
    Durham, même combat», Le Devoir, 22 août 1996,
    page A-7). Pour une critique du tort que font subir
    au Québec les politiques officielles du bilinguisme
    et du multiculturalisme canadiens, il faut lire M.
    Labelle, F. Rocher et G. Rocher, «Pluriethnicité,
    citoyenneté et intégration: de la souveraineté
    pour lever les obstacles et les ambiguïtés», Cahiers
    de recherche sociologique. être ou ne pas être
    québécois
    , Montréal, UQAM, 25, 1995, pages
    213-245.

  3. J.A. Laponce, par
    exemple, montre que le Canada est ethnophage et
    assimilationniste à la seconde génération. Il met
    en évidence que les descendants d’immigrants
    délaissent l’identification à l’ethnie de
    leurs parents pour s’identifier en priorité
    avec les Canadiens (vois J.A. Laponce,
    «L’ethnie comme consommatrice d’espace:
    exemples canadiens», dans P. Guillaume et al.
    (dirs), op. cit., page 66).