LE « FRANGLAIS » : UN PATOIS, UN DIALECTE…

LE « FRANGLAIS » : UN PATOIS, UN DIALECTE…

Je félicite la journaliste France Pilon pour son excellent reportage sur la
conférence de la professeure Shena Poplack au sujet de l’influence de l’anglais
sur le français parlé en Outaouais québécois et ontarien (Le Droit, le 20 janvier
1999). Elle a également bien rapporté un de mes arguments. Toutefois, j’ai pensé
que certaines personnes pourraient être froissés par mes propos en lisant le reportage,
d’autant plus que je ne suis pas originaire de la région comme mon cousin agent
d’immeuble qui porte le même nom que moi. C’est pourquoi je vous écris pour faire
une mise au point.

En effet, j’ai bel et bien dit que l’habitude d’alterner entre le
français et l’anglais dans une même phrase ou dans deux phrases consécutives, qui
est courante dans la région, trahit une difficulté d’exprimer complètement sa
pensée dans l’une ou l’autre des deux langues. Cela s’appelle le
bilinguisme « substractif ». C’est à dire qu’à mesure qu’une personne
francophone apprend un mot juste en langue anglaise, elle tend à le substituer au mot
juste qu’elle connaît dans sa langue maternelle et elle finit par l’oublier.
Alors, elle passe de plus en plus souvent du français à l’anglais, elle emploie des
mots anglais dans ses phrases françaises, et en modifie peu à peu la syntaxe.

N’en déplaise Madame Poplack, il n’en résulte pas un enrichissement de la
langue française, puisqu’on cesse d’utiliser des mots français existants. Le
parler qui en découle n’est plus du français, car les autres francophones du monde
sont incapables de le comprendre.

Dans mon esprit, ce phénomène est attribuable à la situation de frontière
linguistique dans laquelle se trouve la région, et à la dominance de l’anglais dans
le secteur privé nord-américain et dans la fonction publique canadienne. Dans un tel
contexte, la volonté des locuteurs du français ne résiste pas bien longtemps. Bref, ce
n’est pas la faiblesse morale des francophones qui est en cause. Ainsi, je n’ai
jamais porté de jugement sur les gens de la région, mais plutôt sur la pénible
situation minoritaire de la langue française en Amérique du Nord, au Canada et dans la
région.

Madame Poplack prétend que l’interpénétration des langues est un phénomène
universel et que, dans le cas qui nous intéresse, il n’est pas lié au « contact »
avec l’anglais. Si cela était vrai, pourquoi le phénomène est-il plus marqué à
Ottawa qu’à Hull et dans l’Outaouais qu’ailleurs au Québec ? Et que dire
du peu d’influence du français sur la façon de parler l’anglais dans la
région ? On peut faire dire ce que l’on veut aux chiffres, surtout lorsqu’on
sélectionne son échantillon de manière à éliminer les personnes qui éprouvent des
difficultés linguistiques.

La sociolinguiste de l’Université d’Ottawa a ajouté qu’il y a pas de
lien de cause à effet entre la pénétration de l’anglais dans la langue française
et l’abandon du français comme langue d’usage – l’assimilation, si
vous préférez. D’après elle, les francophones qui passent à l’anglais
fondent leur décision sur la pertinence du français au travail, dans les loisirs, etc.
Là-dessus, je me range en partie avec elle. Mais comment une langue pervertie et
appauvrie, minoritaire de surcroît, pourrait-elle demeurer « pertinente » alors
qu’elle a cessé d’être un outil précis permettant d’exprimer clairement
sa pensée ?

Même Madame Poplack admet qu’une langue est un « code ». Si c’est le cas,
le « franglais » est un mélange de codes. Ce n’est plus du français et ce
n’est pas encore de l’anglais. Ce n’est donc pas une langue. Quand on parle
le « franglais », on n’est ni anglophone, ni francophone, on est « biphone »
comme l’a dit le professeur Castonguay.

N’allez pas penser que je sois un croisé de la langue française. Mais puisque la
langue est devenu le marqueur essentiel de notre identité, je trouve important que nous
puissions nous exprimer en français, et non pas dans un dialecte ou un patois qui ne sois
compréhensible que par un petit groupe de gens anglicisés. Notre manière de parler en
dit beaucoup plus sur nous que notre manière de nous habiller ou la marque de notre
voiture. Notre langue est le reflet de ce que nous sommes.

Michel Sarra-Bournet
Historien et auteur
msarrabournet@hotmail.com

Hull, le 20 janvier 1999