LE GRAND NETTOYAGE CANADIEN

LE GRAND NETTOYAGE CANADIEN



Une gigantesque opération d’intégration forcée, telle que vue par un petit vieux échappé du million de francophones virtuels qui peuplent le ROC

Ernest Bourgault





LE GRAND NETTOYAGE CANADIEN

Le Canada, qui se targe d’être un membre émérite de la francophonie, est l’auteur d’une des plus vastes opérations de nettoyage culturel des temps modernes. Nettoyage qui a détruit pour toutes fins pratiques le Canada français.

Le hasard a voulu que je sois un témoin de premier plan de ce nettoyage. Je crois devoir en rendre compte. Ma déposition couvre la période de 1930 à nos jours. Il ne sera donc pas question de la campagne de Mgr Michael Francis Fallon contre l’enseignement en français, ni du Règlement 17 du gouvernement Whitney de l’Ontario en 1912, car je suis né en 1918.

Je vais procéder en comparant brièvement le paysage linguistique des divers endroits de l’Ouest canadien que j’ai fréquentés et refréquentés à des époques successives.

Au mois de juin 1930, je finissais ma cinquième année comme pensionnaire au couvent des Filles de la Providence de Prud’homme (Saskatchewan). Je ne savais évidemment rien de la suppression brutale des écoles catholiques et françaises du Manitoba. Pour ce qui est de la Saskatchewan, je ne savais pas non plus que le français langue d’enseignement avait fait l’objet d’une première interdiction en 1902, alors que la Saskatchewan était encore sous juridiction fédérale, et d’une seconde abolition par le gouvernement provincial en 1918.

J’ai su qu’il y avait menace en 1930 quand nos maîtresses religieuses nous ont parlé à plusieurs reprises d’une loi impie que venait de passer le gouvernement conservateur de Regina l’année précédente. Leur inquiétude était palpable. Elles semblaient surtout craindre la disparition du crucifix dans leurs salles de classe. Nous avons fait des prières en conséquence. Or un article de la nouvelle loi scolaire frappait encore une fois le français d’interdiction comme langue d’enseignement. La loi de 1929, troisième abolition, reprenait et explicitait celle de 1918.

J’ai quitté le couvent les bras remplis de beaux prix de français à tranche dorée, gracieuseté de familles québécoises. Le nom de la famille donatrice se trouvait sur un petit billet à l’intérieur du livre, et les religieuses nous avaient demandé de lui écrire une petite lettre de remerciement. La distribution des prix de français faisait partie du programme de l’ACFC (Association catholique franco-canadienne de la Saskatchewan).

L’ACFC avait alors atteint les dimensions d’un miniministère privé de l’éducation pour "Franco-canadiens" (ne pas confondre avec "Canadien français", terme plutôt péjoratif à cette époque). L’ACFC, c’était surtout l’affaire du clergé et des notables. 1Les deux évêque faisaient partie ex officio de son conseil d’administration.

Au même moment, en Alberta, le nouvel archevêque irlandais d’Edmonton, Mgr Henry O’Leary, s’en prend au clergé et aux religieuses francophones de son diocèse, à l’instar de Mgr Fallon en Ontario, et procède à une expulsion mal déguisée qui va me toucher personnellement.

Septembre, 1932

Le Père Lecomte, nouveau curé de Saint-Brieux mon village natal, est un réfugié linguistique de l’Alberta. Mais je n’en sais encore rien. Personne n’y a fait la moindre allusion. Saint-Brieux est français comme Prud’homme et de nombreux autres villages dont j’entends parler.

Il y déjà deux ans en 1932 que j’ai quitté le couvent des Filles de la Providence de Prud’homme. J’ai dévoré et redévoré tous mes prix de français.

Ensuite, pendant ces deux années, j’ai fréquenté la petite école anglaise du coin. La ferme familiale se trouve à huit kilomètres du village, ce qui rend la fréquentation de l’école (francophone) du village pratiquement impossible. L’école de la minuscule municipalité scolaire de Sacriston se trouve à trois kilomètres de la maison, et nous y allons le plus souvent à cheval.

J’ai quitté une population scolaire de treize élèves pour les vacances d’été et un maître d’école qui m’a fait découvrir la littérature anglaise. J’ai lu Dickens, Sir Walter Scott et Mark Twain avec la même voracité que celle avec laquelle j’avais dévoré les prix de français¨.

Cette curiosité, que le maître d’école anglais, Handford MacDonald, a su cultiver, me fait rencontrer un autre réfugié culturel de l’Alberta: le Père Lerouge. Il est de passage à Saint-Brieux après une visite chez ses anciens paroissiens albertains et retourne en France.

Aux questions que je lui pose sur un sujet dont j’oublie la nature, il répond par une offre difficile à refuser. Les Révérends Pères Lecomte et Lerouge m’offrent d’aller au collège. J’ai le choix entre le Collège Matthieu de Gravelbourg en Saskatchewan, un collège au Québec, ou même, si je veux bien, un séminaire de France.

Les romans de chevalerie de Sir Walter Scott me sautent à l’esprit, et je choisis d’aller chevaucher en France. Je n’ai pas la moindre idée que je dois cette occasion inespérée à la francophobie de Mgr Henry O’Leary.

Dix ans plus tard, août 1942, je suis de retour au pays. Mais c’est maintenant avec le regard inquisiteur et critique de l’étranger que je suis devenu. Initié d’abord au latin, au grec et autres humanités au petit séminaire monacal de Montmorillon près de Poitiers, j’ai fréquenté, grâce à la guerre, deux universités, la Grégorienne de Rome et l’Université (réfugiée à Chamalières) de Strasbourg, sans parler du Camp de concentration de Drancy (Frontstalag 11), d’où je suis sorti sans permission.

Premier constat: le français n’est plus la langue commune de Saint-Brieux. Un linguiste m’apprendra plus tard qu’il s’agit là d’ un transfert linguistique. Les jeunes religieuses qui enseignent à l’école du village parlent le français, mais avec un fort accent anglais. Parmi les gens de mon âge, seuls les anciens du Collège de Gravelbourg s’expriment encore en français.

Dans le train vers Prud’homme, un "mountie" (agent de la GRC) m’apprend qu’il n’y a plus de francophones à Prud’homme. Mgr Maurice Baudoux, curé de l’endroit, me confirme qu’en effet la plupart des familles que j’aurais pu connaître sont parties. L’immigration massive de l’est de l’Europe est un des facteurs du changement de population. Mgr Baudoux m’apprend aussi qu’il est un des fondateurs de la Radio française de l’Ouest. Il m’explique comment les communautés canadiennes-françaises sont en train de se cotiser pour créer un réseau français de radiodiffusion. Pour lui c’est une question de survie du français dans l’Ouest, compte tenu de l’importance culturelle de la Radio. J’admire le combat de mon ami Maurice Baudoux, mais ce n’est pas encore le mien.

Je commence tout juste à mesurer la profondeur du fossé culturel qui me sépare maintenant de mes compatriotes d’enfance, quand je dois repartir pour aller étudier au Québec. Le fier sujet britannique que je suis y découvrira de nouveaux horizons et entendra des sons de cloche fort différents de ceux auxquels il est habitué.

Printemps 1945, je visite plusieurs communautés du Nord de la Saskatchewan. Tout s’y passe en anglais, comme il se doit. Je fais connaissance avec des francophones épars, à Tisdale, Nipawin et Carrot River. Mais j’ai la surprise de ma vie en entendant des gens qui s’interpellent en français d’un côté à l’autre de la rue. Je viens de faire connaissance avec le village de Zenon Park, dans le nord-est de la province. On y parle français au magasin, au bureau de poste et, évidemment, à l’église. Le curé Arès, dont je suis l’invité, est également un cultivateur- acheteur de terres qu’il revend à des francophones.

Quand je retournerai à Zenon Park en 1962 par affaires, je n’entendrai pas un mot français, ni au bureau de poste, ni au petit restaurant ouvert depuis. Le garagiste, que je prends pour son père, sera incapable de me répondre en français. Le transfert linguistique semble s’être effectué en moins de 17 ans. Je sais qu’il y a certainement des familles francophones éparpillées dans la campagne, mais le village vit maintenant en anglais.

De 1947 à 1951, je réside à Saint-Boniface, Manitoba. Mon premier emploi est celui d’infirmier à l’Hôpital des Soeurs grises de Saint-Boniface. Les religieuses sont francophones, mais la langue commune de l’établissement est l’anglais. Le français y occupe si peu de place que je suis le premier francophone auquel une vieille dame de la campagne peut confier son désarroi. Transférée une semaine plus tôt à l’Hôpital, elle affiche une déception qui frise le désespoir. Elle y est venue pour finir ses jours auprès de son monde et des religieuses francophones en particulier. Alertés, l’aumônier et les religieuses l’ont sans doute prise en charge. Je ne l’ai plus revue.

En 1950, le français est la langue commune du Collège de Saint-Boniface, quand je remplace temporairement un père jésuite, professeur de physique décédé subitement. Les quatre ou cinq maisons d’affaires que je connais comme employé ou client fonctionnent en français. Les "Gais Manitobains", qui gravitent autour de la Cathédrale, ne s’amusent, ne chantent et ne dansent qu’en français. Mes compagnons et compagnes de travail et de loisirs sont décidément francophones (âge 20 ans et plus).

Mais je suis également confronté à un autre aspect de Saint–Boniface. La sortie des classes des deux grandes écoles de Saint-Boniface, une de garçons, l’autre de filles, coïncident avec la fin de ma journée de travail. Au cours de ces bains de foule répétés, je n’ai jamais pu capter un seul mot de français dans les deux foules d’écoliers que je traverse. C’est en anglais, et uniquement en anglais, que ce beau monde s’égosille. Je ne sais pas que ces deux écoles pour francophones sont sous la juridiction d’une commission scolaire anglophone et qu’elles le demeureront encore longtemps.

Je serais donc témoin, sans en mesurer alors l’importance, d’un transfert linguistique majeur d’une génération à l’autre, car ces écoliers et écolières sont issus du même milieu que mes compagnons et compagnes de loisirs. Tel semblait être l’état de la langue à Saint-Boniface au début des années cinquante.

Nous retournons périodiquement au Manitoba, ma femme et moi. à deux reprises au moins nous avons assisté au Festival du Voyageur, une sympathique manifestation franco-manitobaine qu’un expert indépendant saluait comme un modèle du genre, au point de vue commercial notamment. La soirée télévisée du Festival aurait pu être télédiffusée du Lac-Saint-Jean. Mais les bénévoles Franco-manitobains et leurs conjoints ou amis qui, pendant des semaines, se dévouent pour monter ce succès médiatique et commercial, ne travaillent qu’en anglais. Au cours du Festival, tout, sauf ce que l’on montre aux Québécois, se déroule dans la langue du pays, car le Festival s’adresse d’abord au Grand Winnipeg et aux invités venus d’un peu partout en Amérique du Nord.

Quant au Collège bilingue de Saint-Boniface, la langue commune du terrain de jeu et des couloirs est évidemment l’anglais. On y parle par contre un excellent français au bureau de traduction des juristes manitobains d’expression française. Je n’ai pas visité les salles de classe.

Il y a toujours le français du Centre culturel de Saint-Boniface et les pièces du Club Molière. Dans ces manifestations "francophones", comment faire la part du français vécu et celle du "make-beleive", de l’illusion?

Calgary 1951 -1953

Je suis à l’emploi d’une société d’exploration géophysique. Nomades, nous parcourons l’Alberta dans tous les sens. Mon travail de sismographie me fait explorer les profondeurs du sous-sol albertain. En surface, dans nos fins de mois, nous prospectons les francophones, ma femme et moi. Nous visitons le Père Mercure au Collège Saint-Jean d’Edmonton, et c’est en anglais que nous devons nous frayer un chemin jusqu’à sa chambre. L’affichage nous informe néanmoins que l’usage de l’anglais est strictement interdit dans le collège.

Ma femme a des amis à Saint-Paul au nord d’Edmonton que l’on dit francophone.. Elle s’y rend et me rapporte le journal local, propriété de deux francophones. Ils le sont sans doute, mais le journal est rédigé uniquement en anglais. Nous avons tôt fait de dénicher la minuscule colonie canadienne-française de Calgary. Nous y découvrons, entre autres, le Docteur Beauchemin un des fondateurs de la Radio française de l’Ouest et nous nous lions d’amitié avec lui. Retraité et seul, il nous confie un beau soir qu’il a élevé une famille anglophone unilingue. Le pauvre n’avait vraiment pas le choix.

Le Docteur Beauchemin est loin d’être le seul. Nous constaterons au cours des années suivantes que les professionnels de la survivance française que connaissons, gérants des postes de radio, de caisses populaires, membres du Conseil de la vie française en Amérique, etc., élèvent eux-aussi des familles anglophones. Une exception mérite d’être mentionnée, celle des de Margerie (Antonio) de Vonda, la seule famille à notre connaissance à traverser indemne d’une génération à l’autre le mur de l’assimilation. M. de Marjerie a fait carrière comme secrétaire permanent de l’ACFC. Il était l’âme de l’ACFC quand cette dernière, épaulée par l’élite "franco-canadienne" de la Saskatchewan, avait atteint l’envergure d’un mini-ministère francophone de l’éducation.

Avec la disparition des professionnels francophones (survivance exceptée) et le retrait graduel du clergé (le "C" catholique de son sigle étant devenu un "C" culturel"), l’ACFC a dépéri. Quand M. de Margerie prend sa retraite dans les années soixante, après une carrière que l’on peut qualifier d’héroïque, l’ACFC n’est plus que l’ombre d’elle-même. La loi scolaire qui exigeait des conseils scolaires à majorité francophone qu’ils passent un règlement spécial renouvelable pour enseigner l’heure de "français de l’ACFC" et le regroupement des petits conseils scolaires en "grandes unités scolaires" n’ avaient pas aidé.

Saskatoon, printemps 1954

On m’offre le poste de rédacteur des nouvelles au poste CFNS, "La Voix française du Nord de la Saskatchewan", propriété de la société Radio-Prairies-Nord Ltée. Ce poste fait partie du réseau radiophonique que Mgr Baudoux, le Docteur Beauchemin et beaucoup d’autres ont aidé à mettre sur pied. Je cumule en fait les fonctions de traducteur, annonceur et technicien en électronique.

Je découvre qu’avec ses 1000 watts et ses 1250 kHz, le poste ne rejoint que Saskatoon et les villages voisins, soit une infime fraction de son auditoire potentiel de 17 000(?) francophones. Le poste est pauvre et son auditoire trop petit pour faire l’objet d’une cote BBM. C’est la production de Radio-Canada qui l’alimente déjà en majeure partie. Des demandes d’accroissement de puissance ou de changement de fréquence sont présentées au ministère des Transports ("DOT") par le Conseil d’administration de Radio-Prairies-Nord. Elles n’auront pas de suite. Les gens qui travaillent et qui font vivre CFNS sont sincères et dévoués. Mais dans les faits, cette radio semble n’être qu’une façade, un mensonge technique.

Quelques années plus tard, à l’occasion de la réunion biennale des actionnaires de Radio-Prairies-Nord (circa 1962), alors que je ne suis plus employé de CFNS, je serai appelé à représenter les "âmes mortes" de deux villages, où habitaient jadis des communautés actionnaires de Radio-Prairies-Nord. Je crois alors contribuer à la survie de la radio française de l’Ouest . Je fais partie de la façade.

Saskatoon 1959 – Nous habitons Saskatoon depuis 1954 et nos enfants sont presque d’âge scolaire. L’évolution de l’état de la langue, jusqu’ici un phénomène à observer, prend soudain pour nous une acuité insoupçonnée, car nous avons naïvement pris pour acquis, ma femme et moi, que notre famille serait francophone. Ce que nous observons autour de nous n’a rien de rassurant.

Le hasard veut que quatre ou cinq autres familles, rencontrées dans la paroisse des Saints-Martyrs-Canadiens de Saskatoon, vivent une situation analogue à la nôtre. Ils ont des enfants à d’âge préscolaire et le désir de vivre en français. Nous fondons un jardin d’enfants francophone qui compte aussitôt une vingtaine d’élèves. Le jardin s’avère un succès.

L’année suivante, jugeant que toute mention de français auprès de la Commission Scolaire des écoles Séparées (catholiques) de Saskatoon est impensable, nous organisons l’enseignement du français en dehors de heures de classe, à nos frais évidemment. Six ans plus tard, nous nous retrouvons avec 70 élèves sur les bras sans compter les enfants du jardin, 70 enfants qui détestent maintenant ce français qui leur fait perdre les émissions de télévision du samedi matin, la compagnie de leurs amis anglophones et le hockey.

Un psychiâtre québécois pour enfants, en stage à l’Hôpital universitaire de Saskatoon s’intéresse aux enfants des militants de la francophonie à Saskatoon. Questionné par certains parents, il leur révèle que tous les enfants de militants francophones qu’il a rencontrés passent spontanément à l’anglais quand ils doivent s’exprimer rapidement ou avec précision sur un sujet donné. Tout comme les professionnels de la survivance, tout comme les porte-parole officiels, non élus et subventionnés de la francophonie officielle, nous élevons des familles anglophones. Le taux d’assimilation des familles d’une génération à l’autre (dit vertical) semble être d’exactement cent pour cent. Une donnée qui semble échapper totalement à la vision horizontale de la statistique.

Faute d’avoir été confrontés à un milieu qui vit en français, les anglophones d’origine québécoise ou française se perçoivent toujours comme francophones. La dérive dans l’anglicisation, comme celle d’une banquise en pleine mer, n’est pas perceptible par les gens qu’elle porte.2

Devant une telle situation, sachant que nous n’avions plus rien à perdre, nous décidons de faire l’impensable, demander au Saskatoon Seperate School Board, qu’une petite partie au moins de l’enseignement payé par nos taxes soit livrée en français. C’est l’objet de la demande du mois du 13 février 1965. La demande, modeste, est limitée à l’enseignement de la religion en français aux élèves francophones de première année à l’école Saint-Paul-Nord. Cela ne coûte rien au Separate School Board, car deux religieuses francophones sont déjà sur place et ont accepté . Les deux curés impliqués (anglophone et francophone) sont d’accord, l’évêque, Bishop Klein, l’est aussi. Le principal de l’école n’y voit aucun obstacle. Tout cela se fait de façon informelle auprès de gens que nous connaissons bien. Mais le directeur général du Separate School Board, exige une demande écrite formelle. Nous savons alors que nous somme "cuits". La demande écrite est fournie, malgré tout, par principe. Elle est appuyée par des attendus qui nous semblent "catholiquement irréfutables".

Le refus est beaucoup plus retentissant que prévu. La réponse nous parvient deux mois plus tard par la télévision. C’est un non catégorique appuyé sur l’article 203 de la loi scolaire3.

Rassemblés d’urgence les auteurs de la demande décident de retirer les enfants de l’école pour protester contre cette loi scolaire assassine dont se prévaut le School Board. Quinze familles acceptent de participer au protêt et sont averties que la partie ne sera pas rose. Le "Comité scolaire" est né, et je suis nommé porte-parole. L’équipe se met au travail pour rédiger un communiqué qui sera mis à la poste à des heures différentes sur période de deux jours, de façon à rejoindre tous les postes de radio et tous les journaux du Canada à peu près en même temps. Ce projet se fait à l’insu de l’ACFC, devenue à nos yeux une endormeuse à la solde du Parti libéral du Canada. L’ACFC, silencieuse au sujet de la loi scolaire, fait constamment état du progrès du français grâce à ses efforts, alors que c’est l’inverse qui se produit. Notre communiqué à l’effet d’une bombe. En voici le texte français:

COMMUNIQUE DE PRESSE

Ne pas publier avant le mardi 13 avril à midi.

Un groupe de parents canadiens-français de la ville de Saskatoon annoncent officiellement qu’ils retireront leurs enfants de l’école le mercredi 14 avril.

Ils veulent ainsi protester contre l’article 203 de la loi scolaire de la Saskatchewan, et protester également contre le génocide culturel qui se commet et continue à se commettre depuis 60 ans en Saskatchewan sans espoir d’amélioration, même en cette année jubilaire.

Cette décision est le résultat immédiat des refus répétés de la commission scolaire de mettre à la disposition des enfants canadiens-français les miettes culturelles qui leur sont accordées par la loi actuellement.

Ce geste de protestation se poursuivra tant que le Gouvernement n’aura pas amendé la loi, ou passé d’autres lois garantissant aux Canadiens français de la Saskatchewan les mêmes droits que ceux dont jouissent les Canadiens anglais de Province de Québec ou encore tant que le Gouvernement ne se sera pas officiellement compromis en ce sens, ou encore tant que ne se sera pas instituée une formule permanente et efficace pour protester à l’échelle nationale.




Le mardi 13 avril, à six heures du matin, je suis réveillé par le téléphone. C’est le poste de télévision local. On veut savoir pourquoi nous posons un geste aussi radical et illégal. L’instant d’après, c’est le Droit qui appelle d’Ottawa, puis La Presse et le Montreal Star qui envoient leur reporter pour couvrir l’événement. La Presse et le Montreal Star nous appuient, tandis que la presse locale nous conspue. Le Devoir reproduit un résumé de la documentation de contexte que nous lui avons fournie. C’est le début d’une aventure médiatique, juridique, politique et humaine, aux invraisemblables rebondissements. Elle durera pendant près de deux ans et se terminer quand les quinze familles impliquées se mettront d’accord sur le fait qu’il faut accepter l’assimilation des enfants (quitte à leur donner des leçons de français langue seconde quand cela peut se faire), ou déménager au Québec pour ceux qui veulent vraiment une vie familiale en français. Simple constat, aucun conseil n’est donné. C’est à chaque famille de décider selon ses priorités. L’Opération 203 avait généré un volumineux dossier dont la majeure partie loge maintenant aux archives de la Saskatchewan, et l’autre avec mes dossiers personnels.

Une modeste demande pour trente minutes de français était devenue une véritable reconnaissance en territoire ennemi. Elle allait s’avérer riche en découvertes. Nous découvrons tout d’abord que notre révolte n’est pas la première. Les révoltes précédentes semblent avoir été rapidement étouffées ou balayées sous le tapis.

En 1959, les parents francophones (et peut-être anglophones) de Gravelbourg, site du poste de la radio française CFRG, et du Collège Matthieu, se révoltent contre leurs commissaires d’école. Ces derniers, partageant sans doute nos inquiétudes quant à l’avenir de la langue française, auraient eu l’audace de faire enseigner certains sujets en français. Les parents, voyant l’avenir de leurs enfants ainsi menacé, auraient appelé le "Department" à leur secours. Tout était rentré rapidement dans l’ordre et le silence. J’en ai récemment retrouvé la trace dans un procès verbal sous la pudique mention "l’affaire de Gravelbourg".

à Makwa, quelques années plus tôt, c’est plutôt l’inverse qui s’était produit. Les parents, révoltés par l’imposition contre leur gré d’une institutrice unilingue anglaise, avaient vidé l’école de son mobilier et laissé l’institutrice seule et debout sur un plancher sale et désert. L’ACFC était intervenue pour pacifier les parents et obtenir un arrangement avec le "Department". L’action avait fait l’objet d’une mention d’environ trois lignes dans un journal local. Des parents impliqués dans l’affaire de Makwa sont venus nous raconter leur histoire. Leur aventure, autrement plus violente que la nôtre, n’avait pas fait la nouvelle.

Notre seconde découverte, c’est que le vrai monde canadien-français, les gens ordinaires de gros bons sens, francophones d’origine et dûment comptabilisés par Statistique Canada, ne voulaient rien savoir de l’école française. L’ACFC elle-même était souvent mise en cause, à cause notamment du "trop de français". Des francophones de Prince-Albert avaient tellement eu honte de nos demandes qu’ils avaient annulé leur participation à une soirée prévue le 14 avril.

Notre plus importante découverte est probablement d’avoir identifié un des murs invisibles qui séparent nos deux solitudes. Comment expliquer l’hostilité et la résistance acharnée provoquée par le fait de vouloir un montant insignifiant de français pour nos enfants? Comment expliquer que des gens, par ailleurs tolérants, avec lesquels nous avions travaillé, nous considéraient maintenant comme une menace à l’ordre public? Quand nous refuserons l’enseignement religieux en anglais, en toute conformité avec la loi scolaire existante, nos enfants seront gardés à l’école contre le gré de leurs parents et séquestrés dans la minuscule bibliothèque de l’école où l’oxygène venait à manquer. Comment expliquer de tels comportements de la part d’une communauté qui envoyait son monde secourir les pauvres du Brésil? Comment expliquer la résistance interminable à laquelle doit faire face tout nouveau projet d’école française en Ontario?

La réponse nous est venue par bribes, en partie parce que nous étions actifs dans l’association locale "Home and School", une version anglaise des anciennes associations Parents-maîtres du Québec. Gilberte, mon épouse siégeait même à l’exécutif provincial de la fédération des "Home and School". Les nombreux discours auxquels étaient exposés de tels parents de la part des divers hauts fonctionnaires et spécialistes du monde sélect de l’Education étaient parsemés de citations d’un certain John Dewey. Les clercs de l’enseignement public se référaient à Dewey comme nos prédicateurs aux Saints-évangiles.

Curieux, je me suis procuré un des nombreux livres de John Dewey: Education and Democracy. On y explique en long et large que la langue est le ciment de la société et toute langue autre que celle de la majorité est un élément de subversion et de perte d’identité. Les parents n’ont aucun droit de regard sur l’éducation de leurs enfants, domaine exclusif de la communauté. Une phrase m’est resté collée en mémoire: It is the duty of the School not to transmit the parents culture.

Toutes les pièces du casse-tête tombaient maintenant en place:

  • L’interdiction aux associations de parents de type "Home & School", de critiquer de quelque façon que ce soit les autorités scolaires. Interdiction qui est inscrite dans la constitution même des dites associations.
  • La non-reconnaissance de toute communauté autre que l’anglophone allant jusqu’à mettre un tabou sur tout terme pouvant indiquer notre appartenance au Canada français. Nos enfants étaient référencés: "The bilingual children".
  • La surprise des commissaires et du président de l’assemblée, la première fois que nous avons réclamé du français: "Je croyais que vous étiez des bons parents soucieux de l’éducation de leurs enfants".
  • L’impression d’avoir proféré une obscénité quand nous avons eu l’audace de mentionner le droit des parents devant cette même assemblée.
  • L’inquiétude réelle, non feinte, des "Concerned Parents", un groupuscule encouragé par les commissaires pour faire échec au groupuscule que nous étions.
  • Les limites étroites et les contrôles stricts imposés aux anglophones eux-mêmes qui demandaient un supplément de français pour leurs enfants, comme si le français était un stupéfiant.
  • L’intervention occulte de l’Association des commissions scolaires séparées de la Saskatchewan qui a bloqué une entente minimale de principe que le Comité scolaire venait de conclure avec une brochette de commissaires nouvellement élus.
  • Le revirement de l’évêque Mgr Klein qui, après avoir approuvé notre projet d’enseignement de la religion en français, nous signifiait maintenant que la communauté était une et devait parler une même langue.
  • Le désistement de l’avocat que nous avions engagé pour faire valoir nos droits. Son étude craignait de perdre de la clientèle.

Au restaurant, j’ai droit au sourire chaleureux d’une belle grande fille qui passe près de ma table: "Vous êtes dans le même cours que moi, Monsieur". Elle vient d’apercevoir l’ouvrage de John Dewey Education and Democracy à coté de ma soupe. Cette étudiante-enseignante est, elle-aussi, une disciple de John Dewey.

Mais il n’y a pas qu’elle. L’ampleur de l’influence de Dewey sur l’enseignement au Canada, et par voie de conséquence sur le traitement du français dans tout le pays, se trouve révélée dans un livre que tout Québécois devrait connaître: So Little for the Mind (1953) de Hilda Neatby (1904 – 1975). Cette éducatrice, controversée par l’establishment, dénonce l’emprise du philosophe américain John Dewey sur l’enseignement au Canada anglais. Elle déplore que Dewey soit le "Dieu de l’éducation canadienne". La lecture obligatoire de Dewey pendant des décennies a été, à mon avis, une des armes les plus efficaces dans l’exclusion du français de la vie canadienne.

Février 1967 – Notre décision d’émigrer au Québec est prise quand nous nous rendons finalement au verdict qu’avait émis Mr Antonio de Margerie trois ou quatre ans auparavant. à la question que nous lui posions sur l’avenir du français en Saskatchewan, il avait eu une réponse d’un seul mot, à la Jules César: "Fini". Aucun village, aucun quartier urbain, ou établissement majeur, à notre connaissance, n’avait le français comme langue commune. Une langue n’est vivante que si elle est l’outil de milieux de vie suffisamment nombreux pour constituer une société, comme c’est le cas au Québec pour les anglophones. Notre masse critique avait tout simplement disparu. Les lois scolaires rigoureusement appliquées y avait vu.

Je croyais en finir avec la question du français dans les écoles en émigrant au Québec. Mais voilà qu’en 1974, à Repentigny, nous apprenons qu’une école anglaise doit y voir le jour. Les écoliers de langue anglaise, moins de dix si ma mémoire est bonne, fréquentent une école anglaise de Montréal-Est. Mais une mini-commission scolaire a déjà recruté une centaine d’élèves francophones pour rendre l’école anglaise viable. Cela s’était fait discrètement, mais avec l’accord du maire et des "Business Leaders" de la ville. Je suis présent à une des réunions préparatoires. Les représentants du Laurenvale School Board nous expliquent comment on a réussi à implanter trois polyvalentes dans des milieux exclusivement francophones, une dans la banlieue de Québec, une au Lac-St-Jean et une à Joliette. C’est en recrutant un nombre suffisants d’élèves francophones que la chose devient possible. Ces écoles, dites frontalières (frontier schools), jouissent de certains privilèges: un bien meilleur ratio maître/élèves, par exemple. Et surtout, elle sont anglaises. Nous apprenons comment nous allons devenir des familles privilégiées. Deux des commissaires de la Commission Scolaire Régionale Le Gardeur font également partie du comité organisateur de l »école anglaise. L’octroi de Québec semble ne faire aucun doute.

Nous venons de faire connaissance avec le prosélytisme scolaire des Anglo-Québécois.

La SSJB de Repentigny, saisie du dossier, présente un petit mémoire où elle expose les paramètres du projet d’école anglaise à Repentigny lors d’une réunion régulière de la Commission Scolaire Régionale Le Gardeur. Le projet est maintenant public. Nous n’entendrons plus parler du Laurenvale School Board ou de l’école anglaise de Repentigny. Mais Monsieur le Maire est furieux. J’ai le privilège de le voir et de l’entendre fulminer. Jean-Marie Cossette, président de la Société Saint-Jean-Baptiste à Repentigny est moins chanceux. En plus de subir les foudres verbales du maire, il apprendra quelques mois plus tard que sa belle propriété sur la rive du Fleuve va devenir un parc municipal.

Histoire ancienne que tout cela? La banquise dérive toujours, sans égard aux amendements à la loi scolaire. La campagne de désinformation reliée à l’existence du fait français dans l’Ouest ne chôme pas non plus. Nous pouvons difficilement éviter d’en être témoins, car nous visitons régulièrement notre parenté du Manitoba et de la Saskatchewan. Voici maintenant la goutte qui a fait déverser le vase.

Le dimanche 10 novembre 1996, Radio-Canada diffusait la messe dominicale de Saint-Brieux, Saskatchewan, mon village natal. J’y ai reconnu plusieurs de mes proches, parents et amis, tous membres d’une communauté on ne peut plus attachante. Le verbe et le chant étaient d’une francité impeccable, avec cette petite touche d’accent breton que j’adore. On se serait cru à la "Sacoche" de Repentigny. Mais je connais cette église; le panneau bordé de jaune "Come to my Father’s house" a disparu. à l’offertoire, il y a la prière que j’attendais pour "l’unité du pays dans la charité". Au cas où le téléspectateur québécois n’aurait pas compris de quelle unité et de quelle charité il s’agissait, la caméra fureteuse s’est attardée sur deux feuilles d’érable enlacées et entourées d’une couronne de coquelicots. Des coquelicots de papier, devenus liturgiques, il y en avait partout. La présence d’un membre de la Légion, bardé de médailles, béret réglementaire en tête, soulignait cette veille de la journée du Souvenir.

Ce n’est pas tout à fait comme cela que les choses se passent dans la vraie vie à Saint-Brieux. L’année dernière, j’y suis allé pour les funérailles de ma mère. Cette pionnière francophone, âgée de près de 99 ans a eu droit à un service funèbre unilingue anglais, rehaussé par le cantique français "J’irai la voir un jour". Un dernier service, à la résidence des personnes âgées au joli nom français de Château Providence, s’est déroulé sans un mot de français. Les gens saluaient affectueusement le départ d’une pionnière de leur village à leur façon. Pour moi, la touche du "J’irai-la -voir-un-jour" témoignait à la fois du respect des gens pour leurs anciens et du statut uniquement folklorique du français dans la communauté.

La pertinence de la messe du dimanche pour francophones était d’ailleurs remise en question par une de mes proches. "La messe anglaise suffit, la deuxième est trop fatigante pour notre vieux curé", me disait-elle.

Les autres francophones que j’ai eu l’occasion d’accompagner à leur dernier repos, dans des paroisses dites francophones, l’ont été en anglais, dans la langue de leur descendance. "It is the duty of the School not to transmit the parents culture"

Une messe peut mentir, mais les pierres tombales ne mentent pas d’ordinaire. Celles des "francophones" qui sont rédigées en français dans le cimetière de Saint-Brieux datent presque toutes de quarante ans et plus. Elles permettent de dater approximativement le transfert linguistique de la famille. L’acte de décès du français est ainsi gravé dans la pierre, à des dizaines de milliers d’exemplaires, si l’on tient compte des autres cimetières des villages et villes de la province.

Les gens de Saint-Brieux, d’origines française, hongroise, allemande, ukrainienne et québécoise, ont acquis avec le temps une identité unique en son genre et fort intéressante, qui s’exprime librement dans une langue commune: l’anglais. Cette communauté dynamique est une des plus prospères de la province, sinon la plus prospère. Mais elle n’est plus francophone. Les gens de Saint-Brieux, comme ceux des autres communautés, ne voient le Québec qu’à travers les médias anglophones. Les seuls auxquels nous avons couramment accès nous aussi pendant nos séjours au Manitoba et en Saskatchewan. C’est à partir de communautés semblables que les Jean Chrétien et Sheila Copp fabriquent leur million de francophones virtuels hors Québec.

Le grand nettoyage canadien du français est bel et bien terminé en Saskatchewan. Il ne reste plus qu’à l’occulter de mille et une façons, par des grand-messes chantées en français par exemple. C’est ce que fait également le collège universitaire "bilingue" de Gravelbourg, où l’on célèbre le français tout en vivant en anglais. Il ne manque plus que la mise en place de quelques conseils scolaires dits "francophones", pour obtenir une désinformation absolument irréfutable.

Ernest Bourgault


1. Faute d’intérêt tangible chez les "francophones", l’ACFC est aujourd’hui financée à 100% par "le Patrimoine" (Sheila Copps). L’ACFC et les organismes qui en dépendent se trouvent ainsi sous la tente d’oxygène fédérale. On pourrait parler d’acharnement thérapeutique pour maintenir une apparence de vie française.

2. Je note que les couples initiateurs du jardin d’enfants avaient vécu ou étudié ailleurs qu’en Saskatchewan. L’idée du jardin leur serait-elle venue à l’esprit autrement?

3. Language of Instruction – 203

  1. English shall be the sole language of instruction in all schools and no language other than English shall be taught during school hours.
  2. When the Board of any district passes a resolution to that effect, the French language may be taught as a subject for a period not exceeding one hour in each day as a part of the school curriculum, and such teaching shall consist of French reading, French grammar and French composition.
  3. Where the French language is being taught under the provisions of subsection 2), any pupils in the schools who do not desire to receive such instruction shal be profitably employed in other school work while such instruction is being given. R.S.S. 1940, c. 165, s. 201.