LE GÉNITEUR DU FÉDÉRALISME CANADIEN

LE GéNITEUR DU FéDéRALISME CANADIEN

Marc Labelle
s136288@uottawa.ca

Quel est le principal ressort des schèmes de pensée des partisans francophones du
fédéralisme, en particulier de leurs chefs de file ? Les partisans de l’indépendance
doivent répondre avec justesse à cette question s’ils veulent réussir à convaincre la
majorité de leurs compatriotes du bien-fondé de leur projet.

à l’occasion du décès de Gérard Pelletier, Yves Michaud a émis une remarque sur
leur cheminement personnel respectif, ouvrant une piste intéressante. Selon lui, la
religion catholique (du grec katholikos, « universel ») avait conduit Gérard Pelletier
à opter pour le fédéralisme, porteur d’un universel reposant sur le rejet du
particulier, alors que lui-même estimait que l’universel passait par le particulier.

Sur le fond, Yves Michaud a raison : l’histoire n’a eu de cesse de témoigner que
l’universalisme abstrait canadien se construit sur les ruines concrètes du Canada
français. Tout régime politique qui carbure à une relation antagoniste entre
l’universel et le particulier, ou oppose de façon manichéenne l’individuel et le
collectif, illustre un vice fatal de construction. Cependant, il y a lieu de nuancer le
point de vue d’Yves Michaud : l’extrême diversité des courants de pensée catholiques,
surtout contemporains, incite à déterminer la nature du type de catholicisme mis en
cause.>

Malgré les oscillations, les circonvolutions et les spirales de notre histoire, il
s’agit d’élaborer une perspective cavalière sur celle-ci. Après sa gestation sous le
Régime français, son cheminement utérin laborieux sous le Régime anglais et la
quasi-fausse couche lors de l’échec de la Révolte des Patriotes, notre peuple à
l’article de la mort fut placé sous la tente à oxygène de la « Sainte Mère l’église
» salvatrice. Celle-ci joua essentiellement le même rôle de conservation que lors de la
chute de l’Empire romain sous la poussée des Barbares, alors qu’elle préserva la culture
dans les monastères et fut la seule institution à secourir les démunis. En état
d’extrême affaiblissement suite à l’envahissement du dominateur, un peuple colonisé,
qui subit la dégradation culturelle, linguistique, politique, sociale et économique,
trouve une protection de dernier recours dans la religion ancestrale, tel qu’en parle
brièvement Albert Memmi dans son Portrait du colonisé.

Les religions, qui explorent les questions ultimes de la condition et de l’activité
humaines dans un cadre universel, ont tendance dans une telle situation contraignante à
occuper jalousement tout le terrain spéculatif et imaginaire. La religion-refuge repliée
sur elle-même en tant que forme définitive aboutit rapidement à un système clos et
sclérosé, ce qu’accentua le caractère exclusiviste de l’ancien catholicisme. Entre
autres, l’ouverture sur l’universel fondée sur la recherche et l’expérience personnelles
est barrée par les impératifs de la lutte de survie collective.

Toutefois, tôt ou tard, l’appel de la vie, manifesté d’abord à travers une poignée
d’individus — relayé et amplifié par un général bienveillant dans le cas québécois
— secoue un peuple colonisé, qui cherche alors à sortir de sa condition en brisant ses
chaînes dans tous les domaines de la vie, surtout le religieux, qui véhicule les valeurs
et les symboles fondamentaux. Cette occasion se présenta dans les années 1960, tandis
que soufflait le vent du changement sur tout l’Occident.

Ce point tournant majeur de l’histoire du Québec, comme la sortie de l’hôpital d’un
patient, fut extrêmement dangereux à cause de son caractère instable. Leur comportement
étant lié aux noeuds de leur subconscience de résistance, plusieurs compatriotes
changent d’allégeance identitaire si ces noeuds ne sont pas dissous et métamorphosés en
énergie libératrice. En effet, l’attachement au rôle de conservation des noeuds
provoque la rechute du convalescent dans le sillon archiconnu de luttes de survie
passéistes. N’y trouvant plus des points d’ancrage dans la vie présente, les
compatriotes les plus désorientés cherchent à se fixer désespérément sur l’autre
grand connu dans l’espoir illusoire d’y participer et d’en tirer bénéfice : la
domination du colonisateur.

Ainsi, le fédéralisme immuable prit la succession de la religion catholique
toute-présente (plutôt que toute-puissante), celle antérieure au IIe concile du
Vatican, qui a reconnu le droit à la liberté religieuse. Perçu comme final dans son
essence, mais agrémenté au jeu des promesses infinies (la Terre promise qui viendra
sûrement, d’autant plus qu’elle est perpétuellement à venir) et des concessions
apparentes (les « petits pas » vers la Terre promise), le fédéralisme canadien fut
intériorisé et assumé au point de devenir le nouveau point de référence suprême de
l’identité même des compatriotes les plus colonisés.

à titre d’exemple, analysons la visite de la reine l’été dernier à Terre-Neuve, une
entreprise de révisionnisme historique — salut Cabot, le nouveau découvreur du Canada,
adieu Cartier. Participant à l’événement, le premier ministre du Canada déclara à la
télévision francophone, sur un ton fataliste, que la Constitution l’y obligeait. Tout
comme le chrétien d’antan qui croyait que Dieu lui infligerait la damnation éternelle
s’il n’assistait pas à la messe. La correspondance s’établit comme suit : Dieu (ou son
représentant le pape) / le Canada anglais (ou la reine) raconte un mythe / un récit,
dont la participation au rituel / à la cérémonie de mise en oeuvre est obligatoire
selon le commandement de l’église / la Constitution. Quoique plate/fastidieuse,
l’assistance à la messe / la cérémonie commémorative est obligatoire, sinon c’est un
péché mortel / un impair diplomatique qui rend le fidèle / le premier serviteur de
l’état impur/impopulaire sous l’oeil divin / aux yeux du Canada anglais, c’est-à-dire
lui fait perdre le salut / le pouvoir.

Le reproducteur de cette mentalité ne peut être que le totalitarisme, sa version
canadienne paraissant sous les oripeaux de la médiocrité. La tension entre la partie du
peuple québécois qui veut se débarrasser de sa camisole de force et celle qui est
prostrée n’est pas encore résolue. L’atmosphère schizophrène savamment entretenue par
le dominateur anglais trouvera bientôt son aboutissement. Ou la séquestration
définitive dans l’aile psychiatrique de l’hôpital canadien sera acceptée par un Québec
résigné à la disparition. Ou celui-ci gagnera le large, précisément là où l’on
prédit chaos et autres monstres marinés dans la subconscience chagrine et liberticide du
colonisateur.

Le véritable anéantissement ne peut venir que de notre soumission aux archétypes du
colonisateur, c’est-à-dire de notre propre refus de la liberté.

1997-10-25