LE FRANÇAIS QUE J’AIME

LE FRANçAIS QUE J’AIME

Odile Tremblay
Journaliste
Le Devoir

On m’invite à disserter ici sur le français que j’aime et
à l’heure de prendre la parole, j’ai envie surtout de balbutier quelques doutes
et de balancer à la ronde un paquet d’inquiétudes. Chaque fois que j’écris
sur la langue surgit le même écran de brouillard qui me force à sortir ma corne de
brume, à pousser un signal d’alarme en ne sachant pas trop qui dans ma société
l’entendra.

Le français que j’aime est un français plus épanoui, plus
exigeant que celui qu’on parle au Québec. C’est un français en devenir plutôt
qu’un acquis. Aussi ai-je davantage de questions que de réponses à partager avec
vous, de voeux pieux que de belles déclarations ronflantes.

Mon rapport avec la langue est individuel et collectif. J’ai
grandi dans une famille qui aimait la lecture. Ce fut une chance dont j’apprécie à
chaque instant la portée puisque mon métier puise au goût des mots qui faisait le miel
des grands écrivains que je dévorais dans mon enfance, sans savoir alors qu’ils
m’offraient un trésor. Mais je vis dans une société guère très exigeante face à
sa langue et comme tous mes compatriotes, je participe au grand laxisme, au grand
relâchement qui nous baigne. J’écris mieux que je ne parle, entrant au moment de
pondre un texte en contact avec un bagage littéraire enfermé dans sa case écrite. Quand
je m’exprime verbalement, j’ai tendance par réflexe à me mettre au diapason
collectif, pour communiquer sans problèmes en somme. Une paresse qui participe à la
grande schizophrénie langagière qui nous caractérise et dont je ne m’abstrais pas.
En France, je parle mieux qu’ici, pas tant pour bien paraître, que parce que mes
interlocuteurs stimulent chez moi en employant le mot juste, le besoin d’en faire
autant. Je m’ajuste constamment, sautant à cloche pied entre les niveaux de langage.
Et si j’étais plus conséquente avec moi-même, je viserais certainement
l’excellence tout le temps. Au Québec, on est trop souvent tirés vers le bas et je
crois qu’on a tous beaucoup de mal à mettre le cap ailleurs. L’écrit apparaît
souvent ici comme le seul refuge des amoureux de la langue, mais il y a tant de
relâchement là aussi, dans les journaux entre autre où la qualité du français semble
si fréquemment un point de détail.

J’ai cherché l’origine des à-peu-près, des carences de
notre langue dans l’histoire du Québec, en remontant le cours du passé
jusqu’à la Conquête quand les élites françaises ont déserté le navire en
emportant avec eux le français savant. J’ai regardé en pensée notre peuple
d’agriculteurs, de forgerons, de tous ces petits métiers dédaignés par les
conquérants, se battre pour conserver leur langue, en la truffant d’anglicismes,
mais en se battant tout de même. J’ai trouvé qu’il y avait une beauté dans
cet acharnement-là, mais que ma langue était devenue mal en point à force d’avoir
suffoqué trop longtemps en vase clos, sans nourriture extérieure, sans littérature
aussi. Lord Durham avait raison sur ce point-là: on n’avait pas de littérature
savante ici, juste des légendes, des chansons venues de la mère patrie qui parlaient de
croisades, de rois, de princesses et de rossignols, de toutes ces réalités étrangères
véhiculées par la mémoire, mêlées aux chasses-galeries de nos pays nordiques, aux
contes de bois, de drave et d’Indiens. Mais il avait tort de croire que notre langue
se mourait pour autant. On s’y cramponnait, têtus comme des paysans peuvent
l’être, avec nos berceaux et nos clochers, nos sacres, nos turluttes et nos
expressions boiteuses.

C’est un cliché de dire que le français parlé au Québec est un
miracle de survivance. Mais les clichés sont souvent des clichés parce qu’ils sont
vrais. Des fois, j’essaie de nous voir de l’extérieur et je suis attendrie,
épatée, choquée tout à la fois par le rapport d’amour haine que l’on
entretient avec ce français-là.

On y tient tellement et on veut si peu l’enrichir. Je me dis
qu’on se réconciliera avec notre langue le jour où l’on aura fait la paix avec
notre histoire en une sorte de psychanalyse collective. Pourquoi des gens dont le niveau
d’éducation s’est tellement élevé au cours des trente dernières années se
soucient-ils si peu collectivement d’acquérir un riche vocabulaire, de diversifier
leurs expressions, de s’exprimer en français correct? Serait-ce que l’on boude
encore la France de nous avoir abandonnés jadis, en refusant de consulter des
dictionnaires auxquels nos ancêtres n’avaient pas accès? Serait-ce que ce réflexe
de repli sur soi, qui nous a sauvé de l’assimilation, persiste dans notre rapport
avec la langue, en vieux mécanisme de défense, quand dans tous les autres domaines, le
Québec ne craint nullement de s’ouvrir au monde? On a trop mal à notre histoire
pour l’enseigner, alors que la seule façon de dépasser nos blocages serait de les
comprendre. C’est fou de voir à quel point les peuples se comportent de la même
façon que ces individus, empêtrés dans leurs traumatismes d’enfance sans pouvoir
grandir, répétant des formules qui n’ont plus leur raison d’être et se
privant de dessert pour protester contre on ne sait quoi.

Me voici donc ici à disserter sur le français que j’aime, alors
que le français que j’aime est à réinventer. Disons que dans mes rêves, il a
affronté ses fantômes, il se baigne dans le courant de la francophonie sans complexes,
fier de ses expressions particulières, sans avoir peur de se perdre chaque fois
qu’il met le nez dehors. Le français que j’aime consulte des dictionnaires
parce qu’il lui manque des mots et qu’il sait pourquoi. Il prend le virage de la
langue comme il a pris le virage technologique, parce que le bon sens veut ça et
qu’on n’entre pas dans le XXIe siècle sans des bons outils.

La semaine dernière, l’écrivain Yves Beauchemin publiait dans la
page Idées du Devoir une lettre volant au secours de la langue française menacée. Il
brandissait le drapeau de la souveraineté pour contrer notre déclin démographique et le
rejet par le Canada anglais de nos aspirations collectives. Je n’ai rien contre ce
discours-là. On le sert et le ressert depuis tant d’années de toute façon. Il
possède ses forces, ses faiblesses, sa logique. Mais je me dis qu’on en met beaucoup
sur le dos d’une indépendance appelée à nous délivrer du mal. Comme on en a mis
beaucoup avant sur celui de la loi 101. C’est toujours la faute des Anglais, des
émigrés si le français prend du plomb dans l’aile. Alors on dresse des barricades,
on charge des politiques et des structures de protéger notre langue contre les ennemis
extérieurs, quand le premier ennemi du français, c’est nous qui le parlons
collectivement si mal. Mais ce discours-là, qui le tient? Deux, trois voix discordantes
que personne n’a trop envie d’entendre. Mais j’y joins la mienne.

On a tellement peur ici de nommer nos faiblesses. On accuse tout le
monde afin d’éviter de se remettre en cause. Si on se forçait pour mieux parler le
français au Québec, peut-être que les immigrants y seraient moins hostiles, les Anglais
aussi un coup parti. Ce discours-là de la déresponsabilité m’apparaît stérile et
paresseux. On tourne en rond avec lui. Une petite société comme la nôtre noyée dans sa
mer anglophone se voit condamnée à l’excellence. C’est son premier rempart,
avant toute loi, avant toute souveraineté. Vise-t-on l’indépendance, qu’il
faudrait de toute façon s’y préparer en haussant nos exigences pour communiquer
avec une francophonie qui n’arrive pas toujours à nous comprendre. La récente
réforme de l’éducation vient pousser bien tardivement cette roue-là. Il lui reste
à s’inscrire dans un vrai projet de société, à se voir nourrie par une
curiosité, un goût pour la langue, sa richesse, ses mystères. Mais les préoccupations
collectives vont-elles dans ce sens-là? Non et je m’en désole. On traite le
français au Québec comme un acquis menacé alors qu’il est devant nous, à
découvrir et qu’il nous échappe encore. Le français que j’aime repose en fait
bien davantage sur une démarche que sur un réflexe de protection.

(Allocution prononcée au déjeuner-causerie organisé par Impératif
français le dimanche 14 mars 1999 à l’occasion de la Semaine de la langue
française et de la francophonie)