LE FRANÇAIS PREMIÈRE LANGUE (ÉTRANGÈRE) ?

« Après certains propos de M. Allègre »

LE FRANçAIS PREMIèRE LANGUE (éTRANGèRE) ?

par Georges LOCHAK
Directeur de la Fondation Louis-de-Broglie,
ancien directeur de recherche au C.N.R.S.

Note: M. Allègre est ministre de l’éducation nationale en France…

Je veux joindre ici ma voix à celle des manifestants qui, le 14 novembre dernier
(1997), ont clamé leur attachement à la langue française en défilant de l’institut de
France au ministère de l’éducation nationale, à l’appel du Collectif langue française
qui réunissait de nombreuses associations de défense de la langue française. Je n’ai
pas pu me rendre à cette manifestation, mais j’avoue que j’étais fier de ce pays où
l’on défile dans la rue pour défendre sa langue. Je me demande si c’est concevable dans
beaucoup d’autres pays.

Il est vrai que le français, c’est la France : terre d’invasion qui vit maintes fois
fluctuer ses frontières, terre d’accueil qui reçut et assimila bien des immigrations,
c’est grâce à sa langue que la France est restée elle-même. Une langue qu’elle soigne,
codifie, protège, peaufine depuis mille ans, et qu’en même temps elle transforme en la
truffant sans cesse de mots nouveaux.

C’est pourquoi j’ai été scandalisé par les propos tenus l’été dernier par M.
Allègre : «Les Français doivent cesser de considérer l’anglais comme une langue
étrangère.» Admettre cela – pire encore: le conseiller – me paraît indigne d’un
ministre de la République, surtout de l’Education nationale, et indigne d’un
scientifique. Une telle idée est même contraire à la Constitution, qui stipule
l’unicité de la langue.

Mais j’ai, sur ces questions, des raisons personnelles qui me tiennent à coeur et dont
je voudrais dire quelques mots parce que je crois qu’en définitive elles concernent tout
le monde.

La première raison, que je ressens fortement parce que je suis, bien que né en
France, d’origine étrangère se résume en une question : – Comment puis-je dire que je
me sens français ?

Mes ancêtres ne l’étaient pas, mon histoire familiale est ailleurs, j’ai des membres
de ma famille qui sont morts à la guerre, mais pas pour la France (pas contre elle non
plus), et si j’aime les paysages et les villes de France, si j’aime les gens de ce pays.
c’est d’un amour d’adoption. Je sais que c’est parfois le plus fort, mais il n’est pas
inné, il résulte d’un choix. Je le vois à un signe : je ne me permets jamais de dire du
mal de la France, ce qui prouve à mes yeux que je ne suis pas un vrai Français !

Alors, quel est le lien qui m’enlève toute hésitation ? C’est la langue. Parce que
cette langue est la mienne et que nulle autre ne lui dispute ce titre, pas même le russe,
que je parlais en famille et qui est la seule langue étrangère que je parle assez bien.
Le français, lui, est vraiment à moi. Sans lui, je serais un autre homme, je serais
aussi différent que si j’avais eu un autre père ou une autre mère et qu’on m’eût
transmis d’autres gènes.

Si je me sens ancré dans une histoire qui ne fut pas mienne, ce n’est pas parce qu’on
m’a parlé, à l’école, de « nos pères les Gaulois» : ces pères n’étaient pas les
miens. Mais, « Mignonne allons voir si la rose… », c’est plus qu’un vers, c’est un
morceau d’histoire. Et le siècle de Louis XIV est à moi parce que Molière et Racine, le
Grand Turenne et Pascal, Le Vau et La Fontaine, on me les a donnés, on m’en a pénétré
et je les ai pris. Ce qu’ils ont en commun, je l’entends dans la langue qu’ils parlaient –
même ceux qui n’écrivaient pas – et qu’ils nous ont transmise. Je n’entends pas que
Molière, j’entends Turenne.

La meilleure preuve que le français est à moi, c’est que, contrairement à la France,
je n’hésite pas à en dire du mal et à le brocarder, s’il m’agace par l’une de ces
fantaisies orthographiques ou l’un de ces accords tortueux dont il a le secret !

Oui, je crois vraiment que le ciment entre les Français, le seul qui puisse agglutiner
les enfants d’émigrés, c’est la langue. C’était cela, la force de la grande école de
Jules Ferry à laquelle j’ai eu l’honneur d’appartenir : la « communale » à laquelle je
dois tout. Avec des maîtres merveilleux dont on ne se demandait pas s’ils étaient «de
droite» ou «de gauche» parce qu’ils avaient pour vertu cardinale d’aimer les enfants,
d’être dévoués à leurs élèves et dévoués au savoir.

Et, grâce leur soit rendue, ils n’étaient pas pédagogues : – Ils ne savaient pas «
contextualiser des exercices qui visent l’appropriation de la morpho-syntaxe des formes
verbales » ; – Ils ne préféraient pas des « activités qui sollicitent la construction
d’énoncés codés de la part des élèves» ; – Et ils ne considéraient pas « les
dialogues comme tranches de "vécu" dont les élèves seront entraînés à
percevoir le factuel mais aussi – modestement en sixième [merci] – l’implicite ».

Au lieu de cela, ces maîtres parlaient une langue un peu primitive : celle de
Voltaire.

Ma seconde raison de m’indigner des propos du ministre est que je suis scientifique
(physicien) et que l’obligation de la langue anglaise me porte à l’exaspération. Qu’on
se rassure, je ne serais pas plus heureux de la suprématie d’une autre langue, y compris
le français qui me serait personnellement plus commode.

Qu’un résultat scientifique ne soit valable que s’il est exprimé en anglais relève
de l’impérialisme vulgaire. D’autant plus qu’en réalité, ce n’est pas seulement de la
langue qu’il s’agit, mais de la revue, qui doit être obligatoirement américaine, à la
rigueur anglaise. Les biologistes en savent quelque chose : je crois qu’ils battent des
records en la matière.

Il faut ajouter que la plupart des scientifiques ne parlent absolument pas l’ «
anglais », ils parlent un incroyable sabir. Il est désopilant, dans un congrès, de
prendre un instant de recul et de savourer les variétés de «broken English» qu’on y
entend, avec les accents multicolores, souvent incompréhensibles d’un pays à un autre :
comprendre l’accent japonais quand on est français n’est pas une mince affaire, et la
réciproque doit être vraie. Le pire des accents est, bien sûr, un bon accent anglais ou
américain ! Ne serait-ce que parce que l’élocution est trop fluide et trop rapide.

Il y a un test féroce : si un Anglo-Saxon parle, inévitablement, il glisse, de temps
en temps. une plaisanterie pour réveiller l’auditoire. Il y a, alors, deux vagues de rire
: la vaguelette franche d’une minorité (presque uniquement anglo-saxonne) qui comprend,
puis la grande vague de la majorité, dont le rire est plus pâle parce qu’elle comprend
en retard qu’il y avait matière à rire.

Et l’on va m’expliquer qu’il s’agit là d’une langue internationale qui permet aux
scientifiques de s’entendre ? C’est une supercherie ! On me répondra qu’il n’y a qu’à
mieux apprendre l’anglais. Ma première objection est que, si l’on en fait trop, ce sera
au détriment des langues nationales : pour nous, du français. Car le bilinguisme
n’existe pas, en dehors d’individus exceptionnellement doués – et encore. s’ils s’ont
servis par des circonstances particulières. Il y a toujours une langue dominante et il
faut qu’il y en ait une : c’est quand on a une langue maternelle solide qu’on peut en
ajouter d’autres : sinon, on devient infirme dans toutes.

L’apprentissage précoce des langues étrangères à l’école n’est, le plus souvent,
que de la poudre aux yeux qui masque les insuffisances en français. Mais ma principale
objection va contre le mythe mensonger du caractère prétendument international de la
science.

Entendons-nous. Si l’on veut dire par là que la science appartient à tout le monde,
merci : tout le monde est d’accord.

Si l’on veut dire que la charge de l’électron, les valences du fer et la
multiplication des streptocoques sont les mêmes à Yokohama, à Louvain et à Gdansk,
personne n’en doute.

Cela signifie que transmettre un résultat scientifique concret peut se faire en
n’importe quelle langue, pourvu que tous les interlocuteurs baragouinent à peu près.

Cette transmission des résultats occupe, bien entendu, une certaine part de la
communication scientifique; et alors, peu importe la langue, à condition que ce ne soit
pas l’occasion de manoeuvres impérialistes.

Mais, pour avoir des résultats à communiquer, il faut les découvrir, et pour cela,
il faut avoir des idées. Il faut penser… Jusqu’à présent, c’est par ce procédé
qu’ont été obtenus les résultats qui méritent d’être transmis.

Or, on ne pense que dans une langue que l’on maîtrise : en général, la sienne.

Et même pour transmettre une idée qu’on a déjà mûrie, on ne le fait clairement que
dans une langue que l’on domine, dont on sent les nuances, dont on ne cherche pas chaque
mot dans un dictionnaire : en général, dans sa langue.

C’est là – autrement dit, sur l’essentiel – que s’arrête le caractère international
de la science. Et il s’arrête d’autant plus que la façon même de réfléchir est
différente d’un pays à un autre.

Les Français sont généralement plus abstraits; les Anglais plus terre à terre (du
moins en apparence, car ils s’élèvent tout aussi haut); chez les Américains
transparaît un esprit d’entreprise, une manière d’oser faire, en toute innocence, ce que
d’autres n’osent pas; chez les Allemands on trouve, au début, l’esprit de détail, le
procédé bien propre et plus tard l’esprit cosmique, l’envol vers les hauteurs.

Qu’on me pardonne ces clichés ! Mais si ce sont des clichés, c’est simplement parce
que c’est vrai ! Si l’on imposait à tous de parler la même langue, ils deviendraient
tous pareils. Ou plutôt, ceux dont ce serait la langue maternelle continueraient de
réfléchir, car ils conserveraient leur manière, tandis que les autres ne feraient que
les imiter, autrement dit, seraient à leur traîne. C’est ce qui commence déjà à se
produire.

Ce n’est pas que le français qu’il faut défendre, c’est l’allemand, l’espagnol, le
polonais, le tchèque, l’italien, le hongrois, le russe, le japonais, le chinois… Toutes
les langues, y compris l’anglais ! Car le pidgin des congrès et des relations
commerciales, que nous parlons tous (ou à peu près), ne fait que diluer et dégénérer
la vraie langue de Shakespeare.

Une langue véhiculaire (l’anglais ou une autre) n’est qu’un pis-aller trop souvent
inévitable, hélas ! mais si nous ne défendons pas les langues nationales, nous irons
vers une pensée plate, unique, stéréotypée, vers pas de pensée du tout. "

——
Cet article provient de la revue «Lettres» de Asselaf
http://www.micronet.fr/~languefr/asselaf