LE FRANC PAYS. (2)

Le Franc Pays.

Québécois ou Québec coi ?
(2)

L’AMOUR DE LA LANGUE

qualité

Retour au luxueux palais lingual. En pareil climat, voici la question que je pose dès l’abord concernant la qualité de la langue française au pays de Félix: comment dans une société peut-on inculquer l’amour d’une langue, et transmettre le désir de la bien maîtriser, si tout le contexte social, politique et économique véhicule un message tout à fait opposé? C’est en cela que les pointes d’iceberg soulevées dans les lignes précédentes recèlent une dimension non exclusivement politique, mais bien immédiatement d’ordre qualitatif. Au Québec, compte tenu du contexte nord-américain, le statut réel de la langue est consubstantiel à sa véritable maîtrise par ses locuteurs. Une langue banalisée, appauvrie et progressivement absente des principaux lieux d’échanges sociaux (on demande le bilinguisme pour le moindre petit emploi) ne donne l’envie à personne de la respecter et de bien l’assimiler — ce qui comme par surcroît aide à mieux comprendre l’attitude linguistique de la majorité des allophones, consécutive au message ambigu que nous leur envoyons. D’où s’ensuit pour ainsi dire fatalement une dégradation constante de la qualité même de notre langue.

Bref, le bilinguisme institutionnel à peine feutré de notre collectivité (à distinguer radicalement de la polyglottie individuelle, laquelle constitue bien sûr une richesse) montre non pas que nous nous ouvrons à l’Autre, mais que nous nous ouvrons systématiquement les veines. Et en ce sens je pense que nous, Québécois, sommes restés profondément colonisés. Cela dit au sens sociologique et nullement méprisant du terme. Nous n’avons pas encore compris que «respect de soi» et «fermeture à l’autre» ne sont pas synonymes. Mais il est vrai que quelque 20 millions de Canadians ont travaillé vaillamment plus de deux siècles durant pour nous convaincre du contraire. Au surplus, les meilleurs promoteurs de ce tragique canular, on le sait, furent et sont toujours des Québécois francophones: «L’esclave fait son orgueil de la braise du maître», écrivait St-Exupéry. Les Lucienne Robillard, les Jean Charest, les André Ouellet (lequel pousse l’injure jusqu’à verser son impôt provincial en Ontario!!!), en savent quelque chose. Le drame, c’est que le temps joue désormais contre nous. Les tergiversations — un Québec libre dans un Canada uni… — nous achèveront. à force d’agir en Normands, on est devenu des dormants. à croire que nous sommes investis d’une pulsion suicidaire. Vivement les vacances au royaume homérique du Tartare ???

Je ne m’attarderai pas sur le thème de la qualité de la langue, à strictement parler. Seulement deux remarques rapides.

I. Par-delà l’Indépendance (sinon vous êtes dépendantiste: infection grave certes, mais curable), les lois linguistiques, et j’ajouterais l’enseignement de l’histoire, il est certain que la solution réside en tout premier lieu dans les salles de classe. J’ai trop vu des enseignants de français, au primaire en particulier, qui ne maîtrisent pas correctement… la langue; ou des diplômés, notamment des Sc. de l’éducation!, avec un français de Secondaire III et 3/4. L’étudiant universitaire moyen est presque un cancre dans sa propre langue maternelle. Je connais personnellement un Ph. D. en littérature, professeur à l’Université!, qui est incapable de soutenir 20 lignes sans fautes: l’employeur – recteur, doyen, futurs collègues – savait-il lire? S’il est tout à fait invraisemblable (parce que élémentaire) que nous en soyons rendu à devoir nous rappeler à nous-même, comme nation, que les enseignants devraient posséder une langue au-dessus de tout soupçon, l’on pourrait suggérer du même élan, outre la dictée, de retourner à la lecture — laquelle demeure sans doute le moyen privilégié entre tous pour espérer une appropriation solide de l’instrument ultime de la pensée. Car si un handicapé de la langue est un infirme de l’esprit, un peuple doué d’une langue bâclée se la fera bientôt trancher.

II. Un autre aspect de la question m’apparaît extrêmement important et aux conséquences qu’on ne semble pas évaluer à leur juste valeur: la dégradation notable et constante de la langue parlée à la télévision. Il est devenu quasi continuel d’entendre des professionnels de l’information et de la culture (eh oui!) s’exprimer dans une langue approximative. Le féminin est systématiquement confondu avec le masculin: un[ ] hypothèse, un[ ] entrevue, un[ ] offre ou un[e] hélicoptère; l’intérieur de l’auto est belle!!; des participes passés complètement oubliés: l’étude que nous avons fait[ ] (dixit, un doyen de faculté universitaire!?), «les difficultés qu’ont connues le Mexique» (le PM Jean Chrétien); phrases de plus en plus syncopées, en anacoluthes, où l’on doit presque deviner ce que la personne veut dire. Sommes-nous à régresser vers le babil des jeunes enfants?: «Moi aimer toi», avec un lexique qui confine à des «beaucoup beaucoup beaucoup de plaisir», des «très très très amusant», et à l’ineffable et abyssal «…à quelque part…», qui a la propriété de ne rien dire et d’être surtout nulle part. Sans compter l’incohérence et la non-logicité de l’expression: «les choses que[!] je parle»; «l’équipe a manqué[!] les services du joueur…», «les secouristes savent ce qui les attend[ent]», autant de formulations comparables à celle-ci, du commis de magasin ou de banque, demandant si… «on a été répondu». Hélas et caetera.

Outre le milieu familial, lui-même défectueux parce que reflet de la société, la télévision et l’école demeurent les deux grandes sources d’apprentissage d’une langue en principe châtiée. Or même à la SRC et à RQ, on observe une remarquable dégringolade depuis quelques années. Les «pros» du petit écran font preuve d’un relâchement inquiétant. Aussi, entendre une Suzanne Laberge à Aujourd’hui Dimanche ou une Madeleine Poulin (SRC), une Pascale Nadeau, une Michäelle Jean (RDI), une Sophie Thibault (TVA), un Daniel Pinard ou une Anne-Marie Dussault (RQ) devient-il un baume de plus en plus rare et par là précieux. Dès lors, présenter un-e lecteur/ trice, un-e journaliste, un-e commentateur/ trice ou un-e animateur/ trice qui n’a pas une maîtrise ferme du français constitue-t-il de facto un acte collectif de régression mentale. Car par mimétisme nos filles et nos fils perpétuent ainsi la bactérie mangeuse d’avenir. Et en cette matière, il faut bien admettre que ce n’est pas la faute des «maudits Anglais».

Mais enfin, de quel sabir sommes-nous fiers ?

Au Québec, je est another.

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Jean-Luc Gouin
Ph.D., Philosophie
Juin 1995
Adrélec :
Athena@Agora.Qc.ca