LE FANTÔME DU GÉNÉRAL

LE FANTôME DU GéNéRAL

Hubert Laroque
Hull (Québec)

Il est bien vivant le fantôme du Général qui, trente
ans après, revient hanter la mauvaise conscience des fédéralistes, et montrer dans une
lumière cruelle l’anomalie de notre histoire, accrochée dans le sillon du verbalisme et
de l’impuissance, comme un disque ayant atteint le dernier degré de l’usure.

On aura posé les mêmes questions qu’il y a trente ans
sans y apporter plus de réponses. Surtout celle, bien vaine, de savoir si le Général
avait prémédité la célèbre phrase de <<Vive le Québec libre!>> Ce cri
appartient à l’Histoire, et c’est à elle qu’il faut en demander la réponse, les
intentions immédiates des actants étant infiniment secondaires. Le Général de Gaulle,
qui était un homme de génie, ce que ne sont pas ses détracteurs, voyait les choses dans
une perspective normale, et les questions canadiennes entrent dans des catégories
générales bien connues.

Le Général savait que les Québécois et les
Canadiens français sont un peuple conquis en 1760 par l’Angleterre, et que leur statut
politique, depuis lors, est d’ordre colonial. Or, depuis la fin de la guerre de 1939-1945,
les empires coloniaux s’écroulaient, et les peuples vivant dans des régimes et des
institutions étrangères, par un mouvement général et irrépressible, secouaient leur
tutelle et accédaient à l’indépendance.

Le Général de Gaulle a donc, par une extrapolation
évidente, appliqué au Québec, et par-delà au Canada français, les lois de la
normalité politique et historique en <<prophétisant>> que nous suivrions le
mouvement de l’histoire. N’importe quel homme un peu cultivé et intellectuellement
honnête aurait pu penser ce mot, mais le génie de de Gaulle a consisté dans le pouvoir
de proférer: <<Vive le Québec libre!>>, au bon moment, et dans la mise en
scène, et dans le retentissement spectaculaire qui, trente ans après, nous atteint
encore de plein fouet.

Si le mot a causé scandale, si, après trente ans, les
fédéralistes se tordent encore d’indignation réelle ou feinte, ils devraient avoir
l’honnêteté d’admettre que le Général a déchiré le voile du temple, et jeté sur
leur beau Canada un soupçon auquel celui-ci peut difficilement se dérober. Le
fédéralisme des Canadiens français, -les Anglos eux ne l’ont pas oublié- repose en
effet sur une vision tronquée de l’histoire, sur l’oubli du fait capital de la Conquête
de 1760.

Ce fait, en apparence occulté, est passé
intégralement dans la Constitution canadienne et dans les institutions fédérales où
nous le respirons tous les jours au point qu’on ne le reconnaît plus. à un degré tel
qu’aucun peuple colonial n’a connu une occupation semblable à celle des Québécois et
des Canadiens français. Les colonisateurs du XIXième siècle n’ont jamais nié
l’identité des peuples qu’ils tenaient en domination; le Gouvernement fédéral, et les
provinces anglaises, ont toujours refusé de reconnaître l’existence même d’une nation
québécoise ou canadienne française, ils en ont même récusé absolument la formulation
indirecte et dégradée de <<société distincte>>.

Le fédéralisme des Canadiens français est la forme
politique de l’assimilation. Le fédéralisme n’est pas, en effet, une essence politique
stable, c’est le passage transitoire d’une identité française à un je-ne-sais-quoi qui
s’agite en rouge et qui parle anglais. S’y manifestent toujours une attraction d’esclave
pour l’Anglais, et un mépris, voire une haine à peine voilée, pour tout ce qui est
Français, pour tout ce qui rappelle ce que nous avons été, ce que nous pourrions
devenir.

Or l’irréfutable cri du Général de Gaulle, contre
lequel on ne peut que grimacer, dit la vérité sur la condition du Québec dans le
Canada, il nous restitue à notre destin biaisé, confisqué, en nous indiquant la voie de
l’indépendance sans laquelle cette identité française, héritée de la France et
acculturée à l’Amérique, est inexorablement condamnée à la disparition par
assimilation. L’indépendance n’est donc pas une machine à faire saigner les bons
Anglais, l’indépendance est l’exigence incontournable de notre survie, de notre existence
même.

Un peuple colonisé n’a pas de gouvernement ni de
représentants qui expriment sa voix, sinon par bribes ou fragments dénaturés. Les
politiciens collaborant au régime fédéral ne peuvent ni comprendre ni assumer
l’aspiration d’un peuple, ils ne peuvent dire la parole du Québec. Et voilà pourquoi,
les Québécois et les Canadiens français, enfermés dans la Constitution et les
institutions d’un autre peuple, n’ont pas de voix propre, ils sont comme des muets face au
monde qui ne les entend qu’à travers la distorsion, la trahison et le travestissement de
la voix canadienne.

Pire encore, ils ne peuvent, au dedans de ce qui
devrait être leur pays, se dire eux-mêmes, parce que tous les lieux de parole politiques
et médiatiques sont irradiés par le Gouvernement fédéral, et que le seul fait de
prendre la parole dans un tel espace est un acte détourné de son sens et inscrit dans
une dynamique de collaboration. Aussi fallait-il que Quelqu’un vint du dehors, devine
notre parole empêchée, comprenne notre aspiration obscure, entende la circulation de la
Nouvelle-France ininterrompue sous la carapace canadienne, et qu’il nous prête sa grande
Voix.

Le soir du 24 juillet 1967, du haut du balcon de
l’Hôtel de Ville de Montréal, ce n’est pas de Gaulle qui a parlé, mais c’est l’instinct
du peuple québécois qui s’est soulevé et qui a insufflé au Général sa propre parole
que lui, le peuple québécois, muet et enfermé, ne pouvait dire. En vérité,
<<Vive le Québec libre!>> est une parole québécoise, la plus vraie et la
seule que nous ayons jamais prononcée. Cette Parole demeure suspendue dans un absolu
immobile, aussi vraie et aussi urgente en 1997 qu’en 1967, et Elle juge autant le Canada
de M. Chrétien que l’impuissance du Québec à La réaliser.

Hubert Larocque
Hull (Québec)