LE DOSSIER PIÉGÉ DE L’IRIS VERSICOLORE

LE DOSSIER PIéGé DE L’IRIS VERSICOLORE

Monsieur,

Pouvez-vous transmettre le texte à vos membres afin qu’ils manifestent
leur opposition ? Si la Commission de la Culture n’accède pas à la demande de retirer
l’iris, il faut continuer à faire pression sur tous les députés avant qu’ils votent sur
le projet de loi en seconde lecture, ce mercredi ou jeudi au plus tard. Je tenterai de
vous tenir au courant.

Ci-joint un résumé de la question, y compris une lettre à la
Commission de la Culture.

Grand merci !

Hélène Trudeau
Coordonnées complètes dans le texte.

************************

Le 31 mai 1999

M. Mathias Rioux, président
et MM. les Commissaires
Commission de la Culture
Assemblée nationale

Messieurs,

Vous êtes priés de prendre connaissance du texte intitulé «LE DOSSIER PIéGé DE L’IRIS VERSICOLORE», condensé d’une
étude d’une trentaine de pages parue en 1994 (La Nation, Saint-Philippe) en
opposition à un précédent projet de loi visant à annuler la loi de 1963 sur
l’emblème floral.

L’argument principal en est qu’il ne faut à aucun prix
affaiblir la fleur de lys comme symbole identitaire du Québec, danger auquel elle est
exposée par les liens avec l’iris que cherchent à renforcer frauduleusement des
ajouts à la Flore laurentienne datant de vingt ans après la mort de
Marie-Victorin.

Les promoteurs de l’iris sont ou bien des fédéculteurs, ou des
citoyens inconscients des incidences historiques de la présente question sur
l’avenir du français au Québec. Il est essentiel de ne pas provoquer les tollés
qu’une décision en faveur de l’iris susciterait sans nul doute dans la
population qui tient au français. En font foi les divers réseaux desquels une seule
personne, la signataire, se réclame. Or, dans l’ensemble du Québec, de tels
réseaux se comptent par centaines.

C’est avec l’espoir de toucher chez chacun de vous la fibre
de la fierté québécoise que je vous prie d’agréer, Messieurs, l’assurance de
mes sentiments très distingués.

Hélène Trudeau, membre
Impératif français
Fondation du Patrimoine de l’Amérique française
Fondation Royal-Roussillon pour la protection du patrimoine
Mouvement souverainiste du Québec
Solidarbec
Société d’Histoire de Longueuil

LE DOSSIER PIéGé DE L’IRIS VERSICOLORE

Botanistes ou historiens, à qui faut-il s’en remettre pour
choisir la fleur emblématique du Québec?

Le projet de loi no 49, passé en première lecture ces
jours derniers, s’intitule : «Loi sur le drapeau et les emblèmes du Québec».
L’article 5 déclare que : «La fleur emblématique du Québec est l’iris
versicolore connu scientifiquement sous le nom [d’]Iris versicolor.» Cette
pratique d’adopter une fleur emblématique est d’origine britanno-américaine.
Le coquelicot français n’a rien d’officiel, nous a appris le Consulat de France
à Montréal.

L’iris versicolore orne la couverture de la 3e édition
de la Flore laurentienne. C’est le frère Marie-Victorin qui, dans la 1ère
édition (1935), écrivait à l’article IRIS que «La fleur-de-lis héraldique est probablement
l’iris…» (pp. 666-667). Mais Marie-Victorin, décédé en 1944, n’est pas
l’auteur du passage suivant apparu dans la 2e édition (1964) et repris
dans la 3e édition (1995) : «On était habitué à considérer l’Iris
versicolor
comme l’emblème floral de la province de Québec. En effet la
fleur stylisée de cet Iris indigène est à peu près identique à la fleur-de-lis
héraldique qui est probablement la stylisation de l’Iris Pseudacorus
(cf. pp. 666-667). La fleur-de-lis héraldique est un Iris tandis que le lis
héraldique est un Lilium. Le choix du Lilium candidum comme emblème floral
de la province semble donc avoir été basé sur une méprise (cf. p. 657).» à
l’article LIS, cet ajout à la 2e édition demeuré dans la 3e
édition n’est pas de Marie-Victorin non plus : «Quoique le Lilium candidum
ait été choisi comme l’emblème floral de la province de Québec, il
n’est pas chez nous une plante indigène. De plus, sa culture dans le Québec est
très difficile. La province de Québec est la seule province canadienne à
ne pas avoir comme emblème floral une plante indigène. Il y a eu évidemment confusion
entre le lis et la fleur-de-lis qui est un Iris (cf. pp. 666-668).»
[Les soulignés et les caractères gras sont de nous.] Noter qu’en vingt lignes, le
mot province figure cinq fois.

Noter également qu’on passe des probablement et des à
peu près
à l’affirmation pure et simple : «La fleur-de-lis héralique est
un Iris tandis que le lis héraldique est un Lilium.» et «Il y a eu
évidemment confusion entre le lis et la fleur-de-lis qui est
un Iris.» Douteux procédé dans un ouvrage scientifique, mais qui servira à
faire croire que ces énoncés sont vrais parce qu’ils sont de Marie-Victorin.

L’édition originale de la Flore laurentienne rapporte
diverses théories sur les origines de la fleur de lys. Parmi celles-ci, la légende selon
laquelle les Francs victorieux à Tolbiac au VIe siècle auraient apporté un
bouclier rempli d’iris à Clovis, leur roi. Selon d’autres sources, la tradition
veut égale-ment qu’une ou des fleurs de lys aient figuré sur l’étendard des
Francs. Dans leur territoire coulait la Lys et sur ses bords poussaient des iris jaunes,
les iris pseudacorus mentionnés dans l’ajout à la Flore. Certains auteurs
ont écrit que ces iris étaient le modèle de la fleur de lys. C’est d’eux que
se réclament les promoteurs de l’iris versicolore. Mais faire de l’iris des
Francs le prototype de la fleur de lys relève du même procédé qu’attribuer
l’invention de la roue à M. Ford parce qu’il en posait à ses voitures.
C’est partir d’un cas particulier pour formuler une règle générale. On
découpe la continuité historique comme un saucisson et on en extrait une tranche pour
prouver son point, en négligeant le passé.

Or, la fleur de lys est de beaucoup plus ancienne que les Francs. Selon
le Larousse du XXe siècle (1928-36) : «On la trouve sur les monuments
de l’ancienne égypte, de l’antiquité classique et orientale, dans
l’Inde.» Dans une étude très documentée ( Pour un drapeau indépendantiste,
Les éditions du Franc-Canada, Montréal, 1965), Raoul Roy cite, pp. 145 à 152, des
sources de diverses époques qui corroborent Larousse. Il y rapporte que la fleur de lys
est la génératrice de l’arabesque, alors que le lotus égyptien, maintenant disparu
des bords du Nil, a servi avec le lis de modèle à la fleur de lys.

Les historiens ont tracé la route empruntée par la fleur de lys
depuis l’égypte ancienne jusqu’à la France, notamment quand les Romains ont
envahi la Gaule. «Dans les hiéroglyphes de Conlistato, près d’Esné, une figure
tient sur la main un lis sans tige, absolument comme l’Espérance dans les
monnaies grecques et romaines, ou à la manière des rois de France sur les sceaux du
Moyen Age. Cette observation a de l’importance. Les graveurs de monnaies anciennes
ont emprunté cette pose aux monuments d’égypte. Les graveurs des sceaux français
l’ont prise dans la numismatique gauloise, grecque ou romaine, et c’est par
cette transmission à intervalles immenses de temps et de lieux, que s’exprime la
surprenante conformité de pose des figures égyptiennes et de figures françaises tenant
de la même main, de la même manière la même fleur, un lis.» (Jean Rey,
Histoire du drapeau, des couleurs et des insignes de la monarchie française
(1837),
cité par Raoul Roy (ibid. p. 150), qui l’a consulté lors d’un voyage en
France.)

La diversité des origines attribuées à la fleur de lys amène à
penser qu’il s’agit d’un symbole quasi universel qui a traversé les
millénaires comme les mythes originels des grandes religions que chaque époque a
accommodés à sa façon. Au cours des siècles où elle voyageait au pas de l’homme
ou de sa monture, l’information arrivait déformée par la transmission orale. Les
collectivités, en s’appropriant la fleur de lys venue d’ailleurs, lui ont
trouvé des similitudes dans leur milieu immédiat. D’où la multiplicité des
légendes sur ses origines, de même que ses variantes de forme à travers les époques.
Il en reste seulement que la fleur de lys vient certes d’une liliacée – lotus, lis
ou iris – mais que ses origines se perdent dans la nuit des temps. à l’ère de la
communication planétaire instantanée, les décideurs et leurs équipes de chercheurs ne
peuvent s’abstenir de situer ce symbole dans une large perspective historique.

Décrétée symbole du pouvoir royal par Louis VII au XIIe
siècle, la fleur de lys le demeurera sous vingt-trois rois de France. Elle orne alors des
objets en or ou est brodée en fil d’or sur les tissus. Mais après avoir traversé
la Méditerranée, elle franchit l’Atlantique. De Jacques Cartier la fixant à la
croix de Gaspé en 1534 jusqu’à Lévis brûlant ses drapeaux à l’île
Sainte-Hélène en 1760, elle jalonne les deux siècles et demi de la Nouvelle-France.

Si la France républicaine s’est détachée du symbole royal
qu’est restée la fleur de lys à ses yeux, il en est autrement ici, car elle
signifie pour nous 450 ans de présence française en Amérique du Nord. Elle
s’est faite discrète au temps de la conquête, mais lorsque le fleurdelisé est
devenu le drapeau du Québec en 1948-50, elle était arborée depuis déjà cent ans,
entre autres aux fêtes de la Saint-Jean.

Cependant, la fleur de lys a cessé d’être d’or. Elle
apparaît déjà blanche sur le prototype créé en 1902 par l’abbé Filiatrault, qui
s’est toujours opposé à ce qu’on ajoute le sacré-coeur au centre du drapeau.
(Jean-Guy Labarre, Non au drapeau canadien, éd. Actualité, Montréal, 1962, pp.
44 à 47) L’abbé a eu gain de cause et il y aura bientôt un siècle que le
fleurdelisé bleu et blanc symbolise d’abord et avant tout le fait français au
Québec
.

En fait, les débats sur un drapeau propre aux Canadiens français
duraient depuis le siècle dernier, écrit Jean-Guy Labarre, mais avaient été ravivés
par la conscription imposée par Mackenzie King. L’arrêté en conseil de 1948
adoptant le fleurdelisé fut sanctionné en 1950 par une loi qui traduisait la volonté
authentique du peuple québécois, exprimée par une pétition de 130 000 noms et par une
campagne vigoureuse appuyée par une foule de personnalités publiques, d’entreprises
et d’organismes. à cette époque, il fut largement question de drapeau, mais pas
d’emblème floral dans le sens de fleur emblématique.

Au début de années 60, il n’est toujours pas question
d’emblème floral au Québec, et ce pour deux raisons : 1° la notion n’est pas
connue du public, sinon d’un cercle très restreint; 2° la question ne se pose pas
puisque le fleurdelisé satisfait les besoins d’identification nationale des
Canadiens français. Or, en 1963, le gouvernement Lesage vote une loi qui désigne le lis
blanc comme emblème floral du Québec. Cette loi n’est pas une initiative
québécoise, elle répond à des demandes du fédéral.
Entre autres, le ministère
des Postes projetait d’émettre une série de timbres aux motifs des fleurs
emblématiques des provinces pour le centenaire de la Confédération. En raison de la
structure confédérative à deux paliers, le Québec devait répondre, mais il l’a
fait à sa façon, en se souvenant des raisons pour lesquelles il s’était doté de
son propre drapeau. Il a opté pour le lis, maintenant ainsi la relation avec la fleur de
lys.

Les auteurs des notes explicatives qui recommandaient le lis blanc,
citées in extenso par Jacques Rousseau, élève et successeur de Marie-Victorin (Cahier
des Dix
, no 31, Montréal, 1966, pp. 29 à 36) ont sans doute flairé le
piège qu’aurait constitué le choix d’une fleur susceptible d’entrer en
concurrence avec la fleur de lys. Ils n’avaient que trop raison si on en juge par la
campagne de désinformation amorcée dès le lendemain de la loi de 1963 (réédition de
la Flore laurentienne en 1964 avec les ajouts cités plus haut, plaidoyer de
Jacques Rousseau pour l’iris en 1966, puis articles dans La Presse de 1985 à
1994). L’offensive publicitaire des milieux horticoles en 1993-94 pour vendre des
hybrides d’iris japonais et d’iris versicolores produits par la défunte cie W.
H. Perron à coup de subventions fédérales (La Presse, 24 juin 1990), lesquels
étaient faussement appelés iris versicolores et qualifiés illégalement de «notre
emblème floral», fut vigoureusement dénoncée.

Il n’y a qu’un pas entre accorder foi aux ajouts dans la Flore
de 1964 et jouer à rebaptiser le fleurdelisé en irisé ou en fleurdirisé, par
dérision – ou pour des mobiles moins avouables. C’est un pas que franchiront
allègrement ceux qui veulent brouiller les cartes de l’identité québécoise. Un
pas qu’emboîteront béatement ceux qui capitulent, résignés à se fondre en un
grand tout monolingue, anglophone naturellement. Au contraire, ceux qui estiment
qu’un Québec français résolu à s’inscrire dans la mosaïque des nations doit
plutôt consolider sa francité insisteront pour qu’on ne touche pas à la loi sur
l’emblème floral de 1963.

Tout en reconnaissant les divers apports culturels qui l’ont
enrichi, le Québec, château fort du fait français en Amérique, doit réaffirmer
qu’il n’est pas d’origine britannique. Pour marquer sa spécificité
historique, il doit, en matière de symboles, donner la priorité absolue à la fleur de
lys, en assujettissant à la réalité qui lui est propre, une règle d’importance
secondaire qu’on tente de lui imposer de l’extérieur. Voilà pourquoi le
Québec doit garder le lis blanc comme fleur emblématique
, même si ce n’est pas
une plante indigène. La rose anglaise ne vient-elle pas de l’Inde et la tulipe
hollandaise n’est-elle pas originaire de Turquie ?

Par respect pour Marie-Victorin, qui fut un grand botaniste, le
gouvernement du Québec ne devrait pas s’exposer à être la risée des nations en
basant des décisions à forte valeur identitaire sur des ajouts à la Flore
laurentienne
qui sont de source nébuleuse et tiennent plus du canular que de la
recherche véritablement scientifique.

L’article 16 du projet de loi no 49 déclare que : «La
présente loi entrera en vigueur le 24 juin 1999…» Aussi, les défenseurs du français
au Québec seront bien avisés de réclamer rapidement que soient retirés de
l’article 5 la phrase citée plus haut désignant l’iris versicolore comme fleur
emblématique, et de l’article 10, le passage déclarant que cette loi (le projet de
loi no 49) remplace «…la Loi sur l’emblème floral (L.R.Q., chapitre
E-5)», ainsi que toute disposition visant à annuler le statut du lis blanc comme fleur
emblématique du Québec.

Hélène Trudeau 990531
6, rue Laurier, Candiac, QC, J5R 3H5
Tél. (450) 659-3415

p.j. pages lis/iris de 3 éditions de la Flore laurentienne

QUAND ON TOUCHE à MA FLEUR DE LYS, çA M’IRIS !

P.-Serge Ménard