L’ASSIMILATION DURABLE

L’ASSIMILATION DURABLE

La politique linguistique pratiquée par Ottawa n’a pas freiné l’anglicisation des
minorités de langue française. Québec ne parvient pas, pour sa part, à infléchir
suffisamment l’assimilation pour stabiliser le poids des francophones à Montréal. Le
résultat prévisible de ces échecs sera une régression générale des populations de
langue française au Canada. Mais les gouvernements en cause préfèrent entretenir une
perception euphorisante de leurs politiques. Il n’est de bon ton ni à Ottawa ni à
Québec de présenter correctement les faits sur l’assimilation.

Le bilan de mars 1996 sur la situation du français au Québec nous a
plutôt lancés à la poursuite d’un faux-fuyant, l’indicateur du français, langue
d’usage public. Voilà trois ans qu’on attend de savoir ce que ça mange en hiver. Le
moins qu’on puisse dire, c’est que le Conseil de la langue française ne s’est pas
empressé de soumettre sa création à l’examen de la communauté scientifique. Fabriqué
sur mesure pour nous rendre endurable la faiblesse du français en matière d’assimilation
à Montréal, cet indicateur maison nous a fait perdre un temps précieux.

Mme Louise Beaudoin semble tout à coup s’inquiéter de la tournure des
événements linguistiques. Se pourrait-il que Québec nous donne bientôt l’heure juste
sur les tendances de la démographie, de l’assimilation et de la langue de travail à
Montréal, ce qu’il a évité de faire dans son bilan de 1996? Osera-t-on enfin mettre de
l’avant comme objectif légitime d’assurer au français sa juste part de l’assimilation
des allophones? Daignera-t-on réclamer la collaboration d’Ottawa dans le but d’atteindre
ce minimum vital? Depuis trois recensements, le français marque le pas en cette matière.

De son côté, Ottawa multiplie les manoeuvres pour amoindrir la
signification de l’assimilation pour les populations de langue française. Ainsi,
Statistique Canada met la baisse du pourcentage de francophones au Canada d’abord et avant
tout sur le compte de leur sous-fécondité et de l’immigration. Dans l’optique d’Ottawa,
le fait que la population francophone n’assimile pas sa juste part d’immigrants au Canada
va de soi. Cela ne saurait donc expliquer sa faiblesse démographique.

M. Victor Goldbloom conteste quant à lui la mesure même de
l’assimilation au moyen des données de recensement, et multiplie les faussetés touchant
les minorités francophones. Il prétend dans son dernier rapport que la progression de
leur taux d’assimilation s’est ralentie, ce qui est faux, et que le déclin de leurs
effectifs pourrait n’être que conjoncturel. Il s’agit au contraire d’un défaut
structurel causé au premier chef par la débilité extrême du français hors Québec en
matière d’assimilation.

Cela saute aux yeux quand on examine la pyramide des âges des
minorités. Pyramide que Statistique Canada se garde bien de nous montrer dans Les
langues au Canada: recensement de 1996
, dernière parution de la série «Nouvelles
perspectives canadiennes» dont les publications sont distribuées gratuitement sur
demande faite à Patrimoine canadien.

Il revient d’ailleurs au directeur de cette série de mener la charge
la plus effrénée contre la notion courante d’assimilation, dans une publication qu’il
s’offre à nos frais. Sous le titre mystificateur de Minorités francophones:
assimilation et vitalité des communautés
, Michael O’Keefe affirme que le taux
d’anglicisation diminue parmi les enfants francophones à l’extérieur du Québec, ce qui
est aussi faux que les dires de Goldbloom. Il reconnaît ensuite qu’il n’existe à ce jour
aucune théorie générale de la vitalité linguistique. Donc, pas d’indicateur qui
s’impose de soi. ça vous rappelle quelque chose?

O’Keefe coiffe sa conclusion d’une boutade de René-Daniel Dubois:
«Survivre n’est pas un objectif». Il nous propose en effet une vision exaltante: «Tout
comme nous parlons de développement durable, nous devrions peut-être nous demander quel
est le taux d’assimilation compatible avec la persistance à long terme des communautés
minoritaires… la vitalité des communautés ne peut ni ne devrait se réduire à une
simple question de chiffres. L’esprit, la détermination et le sentiment d’identité d’une
communauté, voilà ce qui fait son dynamisme, et pas uniquement le nombre de ses
membres.»

Assimilation, où est ta victoire? Ottawa en est là, à nous causer
sans gêne d’assimilation durable, ou endurable, et de disparition en beauté. Les
minorités francophones, y compris celle du Canada dans son ensemble, n’ont qu’à prendre
leur mal en patience. à sublimer le programme de lord Durham. à jouer avec panache au
dernier des Mohicans.

Foin de ratiocinations. Ce qu’il reste tout à fait essentiel et urgent
de connaître en matière de langue d’usage public ou de vitalité linguistique, c’est la
langue de travail. Pouvoir analyser aussi bien celle des allophones à Montréal que celle
des francophones à Ottawa, indépendamment du Conseil de la langue française et du
Conseil du Trésor.

Nous devons aux esprits plus transparents de la Commission
Laurendeau-Dunton la question de recensement sur la langue d’usage à la maison, ce qui
nous a procuré une information aussi indispensable que fertile sur le comportement
linguistique individuel dans l’intimité du foyer. Les commissaires ont également
demandé qu’on en pose une sur la langue de travail. Voilà un quart de siècle que
Statistique Canada tergiverse là-dessus. Le gouvernement du Québec pourrait-il en faire
une exigence pour le premier recensement du prochain millénaire?

Charles Castonguay
Hull (Québec)
Le 2 juin 1999
(819) 776-1086