L’ÉLABORATION D’UNE POLITIQUE LINGUISTIQUE MONDIALE

Monsieur Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général de l’Organisation
Internationale de la Francophonie, souligne, au Salon Expolangues, l’apport de la
Francophonie à

L’élaboration d’une politique linguistique mondiale

Monsieur Boutros Boutros-Ghali, Secrétaire général de l’Organisation Internationale
de la Francophonie, a souligné (…), au cours de son allocution d’inauguration du Salon
Expolangues, le rôle essentiel de la Francophonie dans l’élaboration d’une politique
linguistique mondiale.

Il a affirmé qu’il porterait non seulement la plus grande attention au rayonnement de
la langue française dans le monde, mais aussi aux actions que l’Organisation
Internationale de la Francophonie doit mener, principalement sur le continent africain,
avec et pour les langues partenaires de la Communauté francophone. (…)

Paris, le 27 janvier 1999

Monsieur le Ministre de la Coopération et de la Francophonie, Monsieur le Président
d’Expolangues, Excellences, Mesdames, Messieurs, Chers Amis,

Je voudrais vous dire, tout d’abord, que c’est pour moi un grand plaisir d’inaugurer,
avec vous, ce soir, cette 17ème édition d’Expolangues.

Tout d’abord, parce que nous sommes réunis ici pour fêter les langues, toutes les
langues, sans exclusive !

Ensuite, parce que je me réjouis de la présence et de la compagnie de Monsieur
Charles Josselin, dont on connaît l’investissement personnel au service de la
Francophonie.

Et, singulièrement, parce que vous avez choisi, cette année, de mettre plus
particulièrement à l’honneur la Francophonie avec l’idée – que je salue – de rendre
cette Francophonie « plus populaire, plus visible », et plus accessible.

C’est dans cette perspective, du reste, que les 52 chefs d’Etat et de gouvernement
ayant le français en partage ont décidé, à Hanoi, en 1997, de faire de la Francophonie
une Organisation internationale.

Il faut voir, dans cet acte, bien plus qu’une réforme institutionnelle. En réalité,
depuis Hanoi, la Francophonie entend démontrer qu’elle est en mesure, non seulement de
réformer en profondeur la coopération culturelle et technique. Mais qu’elle est en
mesure, aussi, de se doter d’une dimension politique et, ainsi, de figurer pleinement aux
côtés des autres grandes organisations internationales.

Et je suis convaincu qu’elle dispose de tous les atouts nécessaires pour y parvenir.
D’abord parce que la Francophonie est , de par sa structure même, une organisation
résolument moderne.

Une Organisation qui accueille, tout à la fois des Etats et des gouvernements, comme
c’est le rôle et la fonction de l’Agence intergouvernementale de la Francophonie,
administrée avec talent par Roger Dehaybe.

Mais aussi, une Organisation où s’expriment toutes les sensibilités de la société
civile, à travers ceux que l’on appelle ses opérateurs directs : l’Agence universitaire
de la Francophonie, l’Université Senghor d’Alexandrie, TV5, l’Association internationale
des Maires francophones. La Francophonie s’appuie, par ailleurs, sur l’Assemblée
parlementaire de la Francophonie.

Je mentionnerai, enfin, le rôle précieux que jouent les organisations non
gouvernementales dans notre Communauté, et cela depuis les origines de la Francophonie.

Mais il ne faut pas voir dans la spécificité et l’originalité marquée de ces
différents acteurs le signe d’une quelconque dispersion. Bien au contraire.

L’Organisation internationale de la Francophonie sait assurer l’unité dans la
diversité. Et c’est l’une de mes fonctions que d’être le garant de cet équilibre.

Mais je voudrais vous dire que la modernité de la Francophonie réside, à mes yeux,
dans sa nature même. Je veux dire une Communauté fondée sur le partage d’une langue.

La langue française, dispose, certes, d’un statut fort différent d’un pays à l’autre
de la Francophonie. Elle est pour certains, langue maternelle. Elle est pour d’autres une
langue seconde. Elle est pour d’autres, encore, une deuxième langue véhiculaire, comme
c’est le cas, par exemple, dans mon pays, l’Egypte.

Ces disparités requièrent des programmes adaptés d’enseignement et de diffusion de
la langue française.

Et les nouvelles technologies nous ouvrent, à cet égard, un champ riche de
possibilités que la Francophonie exploite déjà avec succès.

Je sais, du reste, que cette dimension sera largement illustrée durant ce Salon. Et je
suis convaincu, que l’Agence intergouvernementale de la Francophonie et les autres
opérateurs, tous représentés à Expolangues, trouveront, tant dans les échanges que
dans les débats organisés ici, matière à enrichir leurs programmations respectives.

Mais le fait d’accueillir le français et de l’utiliser, même de façon minoritaire,
dans chacun de ces 52 pays membres, nous démontre aussi clairement que la Francophonie
c’est, d’abord, une volonté d’être, fondée sur la solidarité.

Car si la Francophonie est parvenue, non seulement à se maintenir, mais encore à
prospérer et à se renforcer, tout au long de ces trente dernières années, c’est non
seulement parce qu’elle permet, facilite et encourage une coopération, culturelle,
linguistique, économique et politique. Mais aussi, parce qu’elle exprime un sentiment
d’appartenance, une adhésion à des valeurs communes, et j’ajouterai une communion
affective réelle.

La mission de la Francophonie ne saurait donc se limiter à l’enseignement de la langue
française.

Pour que la Francophonie s’affirme dans le monde, elle doit apparaître comme une
Communauté en mouvement où chacun met le meilleur de lui-même au service d’une langue.
De l’école à l’entreprise, en passant par la culture et les loisirs, la Francophonie
doit pouvoir répondre aux attentes toujours plus fortes des nouvelles générations.

Comment, par exemple, convaincre ces jeunes d’apprendre le français si cette langue
n’est pas, comme l’est déjà l’anglais, une condition pour accéder à l’emploi ?

J’ai déjà commencé à sensibiliser les chefs d’entreprise à cette nécessité. Et
je compte bien continuer dans cette voie.

Notamment, à l’occasion de la première Conférence des ministres de l’Economie et des
Finances, à Monaco, en avril. Mais aussi lors du prochain Sommet, qui se déroulera à
Moncton, au Nouveau-Brunswick, en septembre, et qui sera entièrement consacré à la
jeunesse.

Je recevrai, pour ma part, le 20 mars prochain, à Genève, une centaine de jeunes
venus de tous les pays francophones, pour débattre avec eux de leurs projets, de leurs
besoins, de leur attentes.

Mais je peux vous dire, d’ores et déjà, pour les avoir rencontrés lors du Mondial de
l’entreprenariat jeunesse à Ottawa, en septembre, et au Sommet mondial des jeunes
entrepreneurs à Lyon, en novembre, que les jeunes croient, autant que nous-mêmes -si ce
n’est plus- en la Francophonie.

Sans doute parce que, destinés à gérer, pour le siècle à venir, la mondialisation
naissante, ils voient en la Francophonie l’opportunité de vivre cette mondialisation
autrement. Ce qu’elle est profondément d’ailleurs.

Depuis la fin de guerre froide, le monde cherche, sans le trouver, un nouvel
équilibre. La mondialisation a rendu plus aigu encore le sentiment d’une perte des
repères. Et face à un monde
qui, tout à la fois, se globalise et se fragmente, le besoin se fait sentir, chaque jour
un peu plus, de récréer de nouvelles aires de solidarité.

Je suis persuadé, pour ma part, que c’est vers les grands espaces culturels et
linguistiques qu’il faut se tourner, désormais, si l’on veut renverser la tendance d’un
pouvoir hégémonique et uniformisant ou, s’opposer aux nationalismes exacerbés et
réducteurs.

La défense des intérêts des Etats des grands espaces linguistiques, comme la
Francophonie, dépasse donc de beaucoup la défense d’une langue.

Car à travers une langue, c’est une culture, une histoire et des traditions qui
s’expriment. Mais c’est aussi l’expression d’un mode de pensée, et finalement d’une
vision du monde.

C’est en cela que la langue est véritablement un instrument subversif.

Et c’est en cela que la préservation du multilinguisme est un enjeu essentiellement
politique. Car c’est dire non à l’uniformisation ! C’est dire non à l’intolérance !

Donner leur place à plusieurs langues c’est, en effet, encourager l’apprentissage de
ces langues. Et parler plusieurs langues, c’est se créer autant d’ouvertures sur le
monde. Tant il est vrai que la langue reste le plus sûr chemin pour rencontrer l’Autre,
l’accepter et le respecter, et pour développer une culture de la Paix.

Cette réalité, j’ai pu l’expérimenter tout au long de ma vie personnelle et
diplomatique. Et je garde le regret, aujourd’hui encore, de ne pouvoir m’exprimer qu’en
quelques langues.

Mais cet apprentissage ne peut être que le résultat d’une volonté politique forte.
Rendre obligatoire l’enseignement de deux ou trois langues étrangères n’est pas un acte
anodin. C’est, déjà, militer pour un nouvel ordre mondial !

L’apport de la Francophonie, dans l’élaboration d’une politique linguistique mondiale,
peut être essentiel.

Car ne l’oublions pas, le multilinguisme est déjà une réalité vivante de notre
Communauté. Et la Francophonie se définit tout autant, par la présence de la langue
française, que par sa coexistence harmonieuse avec les autres langues parlées dans
l’espace francophone.

En disant cela, je pense plus singulièrement à l’Afrique. L’Afrique, qui est le
berceau de la Francophonie et qui incarne, aujourd’hui, son avenir.

Ce multilinguisme auquel nous aspirons à l’échelle mondiale peut donc trouver, dans
l’espace francophone, un laboratoire privilégié d’expression. C’est pourquoi je
continuerai à porter la plus
grande attention, non seulement à tout ce qui peut favoriser le rayonnement de la langue
française, mais aussi aux actions que nous devons mener avec et pour les langues
partenaires de notre Communauté.

Mais ce défi, nous ne le relèverons pas seuls. C’est pourquoi je souhaite que la
Francophonie poursuive le dialogue entamé, cette année, avec les autres grandes
communautés linguistiques.

Voilà, mes chers Amis, en quelques mots, l’esprit du projet francophone à l’aube de
ce 3ème millénaire. Un projet inscrit dans la modernité et dans l’avenir. Un projet
pour un nouvel humanisme fondé sur la tolérance, le respect de l’identité culturelle et
de la diversité linguistique au service de la Démocratie internationale et de la Paix.

Vous le voyez, sur beaucoup de points, nos préoccupations rejoignent directement les
vôtres.

C’est pourquoi je voudrais, en terminant, saluer, une fois encore, l’action
d’Expolangues et souhaiter le plus grand succès à cette belle manifestation.

(Texte extrait du site Web de l’Organisation internationale de la Francophonie :
http://www.francophonie.org/actualite/neuf2.htm
)