L’ABANDON DU MOT HÔPITAL OU LE MASSACRE DE LA LANGUE

L’ABANDON DU MOT HôPITAL OU LE MASSACRE DE LA LANGUE

Robert Auclair
èrésident
ASULF

La Loi sur les services de santé et les services sociaux qu’a fait adopter le
ministère de la Santé et des Services sociaux a entraîné la disparition du mot
hôpital pour désigner certains établissements où des humains reçoivent des soins médicaux
et chirurgicaux. Ainsi, B Montréal, l’hôpital Notre-Dame, l’hôpital Saint-Luc et l’Hôtel-Dieu
ont été fusionnés pour former le CHUM (Centre hospitalier de l’Université de Montréal).
Cette opération leur a valu de perdre leur titre d’hôpital pour devenir des campus. Pourtant,
l’Office de la langue française a normalisé ce mot le 4 juillet 1987 de la façon
suivante :

campus

Ensemble scolaire constitué d’un vaste terrain, comportant ordinairement des espaces
verts, sur lequel sont regroupés les bâtiments d’un établissement d’enseignement collégial
ou universitaire, et formant ainsi une unité en soi par rapport au milieu dans lequel il
s’insère.

Que vient faire le mot campus pour désigner un hôpital en 1998? A-t-on oublié la
normalisation faite il y a plus de 10 ans? Sans compter que ce mot est alors utilisé dans
un sens qu’aucun dictionnaire ne mentionne.

Curieusement, dans cette même ville, les hôpitaux fusionnés pour former le Centre
hospitalier de l’Université McGill continuent d’être appelés hospitals. Tel est le cas
du Royal Victoria Hospital, du Montreal General Hospital et du Montreal Neurological Hospital.
La loi est-elle la même dans la version française et dans la version anglaise?

A Québec, l’hôpital Saint-François-d’Assise, l’Hôtel-Dieu et le Centre hospitalier
de l’Université Laval, dit le CHUL, sont devenus des pavillons. On parle dorénavant du Pavillon
CHUL du CHUQ (Centre hospitalier universitaire de Québec). Il y a donc un CHUL (pavillon)
dans le CHUQ (centre hospitalier). Quelle confusion! Pourtant, l’OLF a normalisé ce mot
il y a 16 ans, soit le 29 mai 1982, de la façon suivante :

pavillon

Subdivision d’un établissement (au sens de la Loi sur les services de santé et les
services sociaux), située dans l’enceinte générale de celui-ci, auquel elle se rattache
administrativement et matériellement.

Le Robert donne précisément comme exemple *Pavillons d’un hôpital +. Comment
expliquer alors l’appellation pavillon pour désigner l’hôpital Saint-François-d’Assise
et le CHUL qui sont situés à plusieurs kilomètres de distance et dans des villes différentes?

A Sherbrooke, le Centre hospitalier universitaire de Sherbrooke, l’hôpital
Saint-Vincent-de-Paul et l’Hôtel-Dieu ont été regroupés pour former le Centre
universitaire de santé de l’Estrie (CUSE). Cette fois, les hôpitaux sont devenus des
sites. Ainsi, l’Hôtel-Dieu a perdu son nom et il est devenu le Site Bowen. Pourquoi
proscrire le spécifique Hôtel-Dieu, qui a une histoire intimement liée à la communauté
sherbrookoise, et le remplacer par Bowen, le nom d’une rue? Quant à l’anglicisme site
pour désigner un bâtiment, il est scandaleux. Le choix de ce mot a-t-il été fait par
des anglophones?

Dans d’autres villes de la province, des hôpitaux sont fusionnés et , chaque fois,
ils cessent d’être appelés hôpital pour devenir n’importe quoi.

On peut prévoir que les malades ne seront plus hospitalisés, mais plutôt campusés,
pavillonnés ou sités. Heureusement, le législateur a fait une exception pour les
animaux. Votre chien ou votre chat pourront continuer d’être soignés dans des hôpitaux
vétérinaires. Les chanceux! Qu’arrive-t-il du symbole international H? Imagine-t-on un
C, un S ou un P? Comment chercher le numéro de téléphone de votre campus, de votre
pavillon ou de votre site, alors que c’est déjà une aventure compliquée de trouver
hôpital.

En fait, les nouveaux centres hospitaliers universitaires ne sont pas une réalité
physique. Si une personne vous demande comment aller au CHUQ, au CHçUM ou au CUSE, vous
ne pouvez lui répondre. Vous devez d’abord lui demander dans quel pavillon, quel campus
ou quel site elle veut aller. En effet, ces centres hospitaliers ne sont pas situés à un
endroit quelconque; ils n’ont même pas de centre. Ce sont des trous de beigne; les hôpitaux
sont autour. Mieux vaudrait parler de circonférence hospitalière puisqu’on nage dans l’irréel.

L’ASULF a protesté, il y a déjà plus de deux ans, contre cette situation ridicule.
Elle a porté plainte contre le remplacement du mot hôpital à Sherbrooke par l’appellation
site. La Commission de protection de la langue française a répondu qu’il n’y avait pas
violation de la Charte parce qu’il s’agissait d’une question concernant la qualité de la
langue (réponse difficile à avaler) et elle a suggéré à l’ASULF de s’adresser à l’Office
de la langue française, ce qui a été fait.

La Commission de terminologie de l’OLF a consulté plusieurs personnes, en particulier
des représentants du ministère de la Santé et des Services sociaux, des régies régionales
de la Santé et des Services sociaux et de la Commission de toponymie du Québec. Un
document contenant les conclusions des membres de cette commission constate * que la
contrainte terminologique imposée par le vocabulaire administratif et sa réglementation
est le facteur qui a le plus contribué à créer cette situation terminologique confuse +
et que cela aura pour effet de sortir le terme hôpital de l’usage, du moins dans le
vocabulaire de l’Administration. On y suggère, au besoin, de modifier l’article 438 de la
loi, qui est à l’origine de cette confusion et de plusieurs autres appellations
douteuses.

Quinze mois se sont écoulés et rien n’a changé. Une constatation brutale s’impose :
le ministère de la Santé ne * veut rien savoir +. Tant pis pour la langue. On a décidé,
pour des motifs difficiles à concevoir, que le mot hôpital ne pouvait cohabiter avec le
terme centre hospitalier, même si le mot hospital continue d’être utilisé pour désigner
les hôpitaux qui forment le McGill University Health Centre dans une langue non
officielle : l’anglais.

Curieusement, en France, un centre hospitalier peut être formé de plusieurs hôpitaux.
Ainsi, une Québécoise, hospitalisée récemment à l’hôpital André Mignot à
Versailles a pu constater, par la papeterie utilisée, que cet hôpital était l’un des établissements
hospitaliers faisant partie du Centre hospitalier de Versailles.

C’est là une solution pleine de bon sens, mais pas dans notre monde hospitalier au Québec.
Haro sur le mot hôpital! On préfère des pavillons, des campus ou des sites ou autre
chose. Ce massacre de la langue française n’est pas le fait d’anglophones, mais bien de
francophones, bardés de diplômes, dans les secteurs public et parapublic. Tout cela se
fait sous l’oeil impuissant des organismes chargés de protéger et de promouvoir la
langue française. Le supplice dure depuis plus de deux ans.

Les suggestions de la Commission de terminologie de l’OLF n’ont pas été acceptées
par le ministère de la Santé. La secrétaire de cette commission a été délestée de
ce dossier et des discussions doivent être entreprises entre la présidente de l’OLF et
la sous-ministre du ministère de la Santé. C’est revenir à la case départ. Sera-ce
pour consacrer l’élimination du mot hôpital ou pour ramener ce mot dans le vocabulaire
administratif?

Pourtant, la solution pourrait être facile si l’opinion récente de l’OLF est fondée.
En effet, le directeur des services linguistiques vient de nous écrire en juillet dernier
ce qui suit :

De plus, parmi les démarches effectuées par l’Office, il y en a une qui mérite la
plus grande attention. Contrairement à ce qu’on peut penser de prime abord, il appert, d’après
nos spécialistes, que la loi du MSSS n’empêche pas l’utilisation du terme * hôpital +.
Ainsi, les conseils d’administration des établissements de santé (ex. Le Conseil d’administration
du CHUM) ont le libre choix des appellations de leur établissement et de leurs
installations (des hôpitaux fusionnés). Par conséquent, les conseils d’administration
pourraient dénommer leur établissement ou leurs installations par le terme * hôpital +
(suivi d’un spécifique).

Alors, le mot hôpital, qu’on nous disait interdit depuis deux ans, ne le serait plus
si l’OLF, qui doit s’y connaître en matière de langue, a raison. Tant mieux. Vive HôPITAL
!

Que faire en attendant? Continuer d’utiliser le mot hôpital. Le bon sens devrait finir
par s’imposer. La langue française ne s’en portera que mieux.

HôPITAL! HôPITAL! HôPITAL!

Association pour le soutien et l’usage de la langue française
Personne morale constituée en vertu de la IIIe partie de la Loi sur les compagnies (chap.
C-38)
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Sainte-Foy (Québec)
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Le 2 février 1999