LA VENTE DE PROVIGO

LA VENTE DE PROVIGO

Rosaire Morin
Directeur de L’Action nationale

Esaü vendit son droit d’aînesse.

"Et ainsi ayant pris du pain et ce
plat de lentilles, il mangea et but,
et s’en alla, se mettant peu en peine
de ce qu’il avait vendu son droit d’aînesse."
Genèse, XXV, 33-34.

Loblaw a acheté à prix d’argent Provigo, l’une des plus grandes entreprises
québécoises. "Ce qui fut le plus difficile à négocier, c’est le prix"
déclarait le président de la Caisse de dépôt et placement, monsieur Jean-Claude
Scraire. La CDPQ a senti l’argent grossir dans ses coffres. Elle a obtenu 566 millions $
pour son bloc d’actions. Elle encaisse un profit pour l’exercice en cours de 328 millions
$. Pour de l’argent, elle a vendu à Toronto l’un des fleurons du Québec moderne.

Les actionnaires de Provigo et les membres de la direction, avec leurs options d’achat,
réalisent des millions $ de profit. L’argent est un si bon esclave et un si bon maître.
Le président du conseil de Provigo, Pierre Michaud, et le président et chef de la
direction, Pierre Mignault, demeurent en poste. Loblaw les a même invités à se joindre
à son conseil. Les personnes qui n’ont pas "réussi à assurer aux actionnaires une
appréciation normale et constante de leurs investissements dans le cadre de l’expansion
et de la croissance d’une grande entreprise performante" sont désignées pour
réaliser l’expansion du géant ontarien. Ils devront accomplir sous la nouvelle bannière
ce qu’ils ne pouvaient faire lorsqu’ils possédaient la pleine autorité.

Il est vrai que Loblaw s’engage à "maintenir ses achats de biens et services
auprès des fournisseurs québécois au même niveau que 1998 pour une période minimale
de sept ans". Mais doit-on comprendre que la croissance de la consommation au Québec
n’augmentera pas au cours des sept prochaines années? Le Québec connaîtrait sept
années de vaches maigres? Et qu’est-ce qui empêchera Loblaw, propriétaire à 90% de
Provigo, de concentrer ses achats au Québec auprès d’une autre société filiale, par
mesure de rationalisation, et d’oublier ainsi l’ensemble des agriculteurs actuellement
fournisseurs de Provigo? Et que surviendra-t-il après le septennat? Aucune garantie n’est
offerte. L’espérance est une vertu.

Désormais, deux géants se disputeront le marché québécois. Loblaw-Provigo et
Sobey-Oshawa. Les consommateurs paieront le prix. Les agriculteurs aussi. Au pays du
Québec, on oublie trop souvent que l’argent n’est pas la richesse, même s’il en est le
signe. L’argent ne doit pas décider de tout. La propriété de l’entreprise est toujours
préférable au statut de locataire.

Il convient aussi de dénoncer l’expédient, l’échappatoire d’une annonce un soir
d’élection provinciale… Prendrons-nous pour de l’argent comptant un procédé moins
honorable que celui du Comité olympique qui avait remis après l’élection le choix de la
ville hôtesse.
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1. Jean-Claude Scraire, dans Robert Dutrisac, Le Devoir, 1er décembre 1998, B.2. 2. Le
Soleil, 1er décembre 1998, B1.