LA TORTURE DE LA GOUTTE D’EAU

DRIP…

DRIP…

DRIP…

LA
TORTURE
DE LA
GOUTTE
D’EAU



VERSION R.D.C. ( RESTE DU CANADA )

OU,

MA GRADUELLE,
IRRéVOCABLE ET
INCONSCIENTE
MUTATION D’UNE FORME "D’ISME" VERS UNE AUTRE

Jean Paquette




PROLOGUE



à tous les deux ou trois ans, mon vieil ami Paul et moi nous rencontrons quelque part
pour passer une journée ensemble, nous rappeler de bons souvenirs, partager une bonne
bouffe et profiter de l’occasion pour régler tous les problèmes du monde…. un à la
fois.

Il y a quelques mois, suite à notre dernière contribution visant
à assurer la survie du globe, nous en sommes arrivés à aborder l’éternel problème de
l’unité nationale canadienne, un sujet qui a le don de faire hausser le ton à toutes les
fois qu’on l’accoste. Mes doutes persistent quant à l’avenir du Canada sous sa forme
actuelle alors que Paul, un fédéraliste invétéré, continue avec véhémence de
rejeter tout argument avancé par ceux qui insistent pour que le statu quo soit
immédiatement soumis à une chirurgie majeure. Pour une fois, tout est demeuré calme
alors que nous avons revu nos positions respectives jusqu’à ce que je lui avoue avoir
voté "Oui" lors du dernier référendum. Paul a bondi pour s’écrier
"Comment as-tu pu faire ça ?

Excellente question. Et je me dois d’admettre, que jusqu’à
présent, je ne me suis jamais arrêté à clairement identifier les raisons spécifiques
qui auraient pu influencer mon vote. Tout ce que je me rappelle c’est qu’opter pour le
"Oui" avait été un geste facile, posé sans hésitation ou sentiments de
culpabilité. La preuve est que ce soir-là, malgré la victoire du "Non",
j’avais fort bien dormi.

Excellente question en effet. D’autant plus qu’elle était adressée
à quelqu’un qui avait su profiter des conditions existantes pour jouir d’une qualité de
vie exceptionnelle pendant près de trois quanrts de siècle et qui savoure une retraite
active depuis déjà une douzaine d’années. Des conditions existantes qui m’auront permis
d’apprécier non pas une, mais bien quatre carrières, chacune plus enrichissante que la
précédente. Des conditions existantes qui m’auront permis d’apprécier la diversité des
quatre provinces où j’ai vécu, en plus de me fournir l’opportunité de sillonner les
territoires du Nord-ouest et plusieurs des îles de l’océan Arctique pendant deux étés
inoubliables. Des conditions existantes qui m’auront permis d’effectuer des séjours
prolongés aux états-Unis, en Afrique, en Asie pendant la guerre de Corée et le tout
couronné pas trois inoubliables années en Europe. Pas surprenant que mon vieil ami, bien
familier avec ma feuille de route, se soit exclamé: "Comment as-tu pu faire
ça"?

Paul, je te dois une réponse et aujourd’hui, j’entreprends de la
préparer. Ma mémoire vieillissante coopérant, j’essaierai de me rappeler et
d’identifier autant d’incidents, de situations ou de conditions qui m’ont personnellement
marqué, et qui auraient éventuellement exercer suffisamment d’impact pour influencer mon
vote.


1

Pour un technicien de l’aviation royale canadienne (ARC), le seul
moyen d’augmenter son salaire était de passer des test annuels lui permettant d’accéder
à un niveau de "groupings" supérieurs, ce qui éventuellement le rendrait
éligible à une promotion. Nous avions déjà été avisés que ces tests étaient
donnés en anglais seulement, une nouvelle qui ne contribuait rien à réduire l’anxiété
des francophones dont la majorité était quasi unilingue. Mais, une surprise toute autant
préoccupante nous attendait le jour des examens; il s’agissait de test oraux . Et, pour
ajouter à mes malheurs à moi, celui qui m’interviewa était natif de l’écosse et
parlait avec un accent qui m’a fait réaliser très tôt que j’aurais tenu une
conversation toute aussi efficace si j’avais dialogué avec un chinois. Qu’aucun de mon
groupe aie vu ses "groupings" grimper d’un rang ne surprendra personne. .. Drip.

C’est au mess des sous-officiers de la base militaire de Camp Borden
en Ontario que j’assiste, à la télévision, au combat pour le championnat mondial des
mi-lourds entre Yvon Durelle et Archie Moore. Moore visite le plancher tôt dans le match
mais quelques rondes plus tard il administre une véritable raclée à Durelle. à chaque
fois que l’acadien est en trouble, un adjudant-chef qui assiste au match crie "Kill
the stupid frog" au grand amusement des nombreux autres militaires présents. ..
Drip… drip.

En 1962, le commandant de l’escadrille dont je faisais partie me
recommande pour un poste d’officier aux services spéciaux de l’ARC. Même si l’anglais
était alors la seule langue officielle des forces armées, ce nouveau poste exigeait que
les postulants soient bilingues puisque qu’il visait à la création d’un service
répondant aux plaintes de plus en plus nombreuses reçues des médias francophones, qui
jusque là, n’avaient pas accès à des ressources francophones pour répondre à leurs
demandes de renseignements. Deux autres québécois sont aussi candidats. Le comité de
sélection composé de trois officiers supérieurs, dont un seul comprenait le français,
est responsable des entrevues qui, évidemment, se déroulent presque qu’entièrement en
anglais. Le comité conclura qu’aucun de nous trois candidats parlions un français
rencontrant les normes exigées (!) et je serai bientôt avisé que le poste a été
comblé par un citoyen belge à qui on a offert une citoyenneté canadienne immédiate et
une commission au rang de capitaine…Drip.

Retraité des forces armées, accepte un poste dans une grande usine
de pâtes et papier, loin au coeur du Québec. J’y découvre, à ma grande stupéfaction,
que tous les programmes de formation offerts aux cadres doivent l’être en anglais puisque
la plupart des surintendants et autres chefs de service, dont la majorité ont vécu dans
cette région pour la majeure partie de leur vie, ne parlent ni ne comprennent le
français…Drip.

Plus tard, j’occupe un poste dans une importante compagnie
d’alimentation dont le siège social canadien est à Montréal depuis 1921. L’équipe de
direction, dont je fais partie, comprend 55 cadres dont seulement 5 sont des francophones.
à peine deux ou trois des cadres anglophones parlent français et j’en ai connu un seul
qui a eu la

décence de se familiariser et même d’apprécier la culture
québécoise. Les employés transférés des autres provinces étaient soumis à de fortes
pressions pour qu’ils habitent la région du West Island, probablement pour minimiser les
chances de contamination culturelle et tous "obéissent"… Drip… drip.

Le directeur des relations communautaires de la compagnie est
délégué pour être son représentant officiel au sein du groupe que les industries
privées mettent sur pied pour assurer l’efficacité des liaisons avec les organisateurs
des jeux Olympiques de 1976. Lorsque certains cadres expriment leur appréhension du fait
qu’il soit unilingue anglais, la direction refusera de revenir sur sa décision
prétextant que selon les renseignements obtenus, un autre représentant assigné au même
groupe est lui aussi unilingue anglais…Drip… drip.

La secrétaire du président, pourtant native de Montréal mais qui,
tout comme son patron, ne parle pas un mot de français, prend mon bureau d’assaut. Elle a
en main une lettre que Robert Bourassa a adressée au grand patron et elle est rédigée
en français. Ce sérieux manque de tact de la part du Premier ministre a eu pour effet de
les offusquer tous les deux. J’accepte de traduire la lettre puisque nous n’avons pas de
bureau de traduction, la direction étant toujours convaincue qu’on n’en aurait jamais
besoin. Je la remets à la secrétaire en lui suggérant qu’il serait préférable qu’ils
se réconcilient au fait que c’est devenu la ligne de conduite, déjà adoptée et
annoncée, du gouvernement provincial pour toute sa correspondance à l’intérieur du
Québec…Drip… drip…drip.

Mes fonctions exigeaient que je travaille occasionnellement avec des
membres de la société américaine dont la division canadienne est une filiale. J’avais
été bien averti de ne jamais faire allusion au sujet controversé de la langues de
travail au Québec lors de mes stages aux USA. D’ailleurs il s’agissait là d’une anomalie
temporaire qui, d’après mes patrons, finira par disparaître si on continue de l’ignorer.
Un jour, le Vice-président des ressources humaines au siège social américain souleva
lui-même le sujet lors d’une rencontre à laquelle je participais en tant que
représentant de la division canadienne. Il avait apparemment pris vent de la controverse
linguistique en lisant un magazine canadien lors d’un vol sur Air Canada. Puisque la
question m’était adressée, je n’ai eu d’autre choix que de lui mentionner qu’en effet,
le gouvernement provincial actuel sous Robert Bourassa introduira sous peu la loi 22,
visant à faire du français la langue de travail à travers la province. Le V.P., r/h, ne
cache pas son mécontentement de ne pas avoir été tenu au courant de ce développement
qui évidemment aura des effets sérieux sur nos opérations au Québec. Avant même mon
retour à Montréal, la nouvelle que le sujet a été ouvertement discuté aux états-Unis
est parvenue aux oreilles de la direction et ma loyauté (!) est mise en question. Il
deviendra très tôt évident que je ne fais plus partie du "club" et, qu’encore
une fois, je devrai poster des copies de mon c.v. . . Drip… drip.

Loi 22 ou non, tout continuait de se dérouler en anglais seulement
au siège social à Montréal. De mes années avec cet employeur, je n’oublierai jamais
l’attitude arrogante et le mépris de certains membres de la haute direction envers tous
les efforts initiés par

le gouvernement provincial pour encourager l’utilisation du
français au travail… Je n’oublierai surtout jamais le comportement de l’un d’entre
eux, ce bon vieux Vice-président, finances, pourtant né, et ayant vécu toute sa vie au
Québec. Il travaillait pour la compagnie depuis près de 40 ans, et s’était adroitement
arrogé le rôle d’éminence grise lors des règnes d’une succession de présidents,
presque tous des américains. Il possédait une influence, aussi dissimulée que
machiavélique, qui aurait fait rougir d’envie le cardinal Richelieu. Et c’est avec flair
qu’il s’octroyait le temps nécessaire pour clore presque chacune des rencontres des
membres de la direction avec une remarque soulignant que la compagnie continuait de
brasser des affaires d’or en dépit d’avoir à opérer dans " une province aussi
stupide"…Drip…drip…drip.

Conduisant ma voiture entre ma demeure et mon bureau à Montréal,
j’écoutais régulièrement le poste de radio anglophone CJAD . Il est alors le seul à
offrir les services d’un hélicoptère survolant la région aux heures de pointe pour
localiser les embouteillages, un service apprécié des automobilistes. Ce que
j’appréciais beaucoup moins cependant, c’est que le rapporteur faisait régulièrement
allusion à "la manière dont ils conduisent autour d’ici". Ou encore,
lors de ralentissements dus à la construction ou à la réparation de certaines routes,
il se sente obligé d’ajouter: " Pas surprenant quand on sait comment ils sont
incapables d’organiser ou de bien planifier quoi que ce sois autour d’ici". En 5 ans
il n’a jamais spécifié qui ils étaient ces "ils"… Drip… drip.

Quelques années plus tard, ce même poste de radio tient une ligne
ouverte afin d’essayer d’identifier les raisons qui ont causé une baisse de 50% du
chiffre d’affaires des magasins du West Island que la compagnie Provigo a acheté à la
dissolution des supermarchés Dominion. Les appels se font rapides, nombreux et sans
équivoque; on ne dépensera pas un seul cent dans des commerces qui sont la propriété
de Québécois (c’était peu après de la première élection du Parti québécois). On
avoue préférer conduire sa voiture une dizaine de kilomètres plus loin pour rejoindre
le prochain magasin A & P. Même l’animateur anglophone de CJAD se permet de
sévèrement critiquer ceux et celle démontrant ouvertement une telle
hostilité…Drip.

On m’offre un poste au siège social d’une société d’état
fédérale à Ottawa. Je fais partie d’un groupe de spécialistes embauchés pour assurer
que la Fonction publique devienne "réellement" bilingue. Lors des mois
suivants, nous recrutons agressivement des Québécois, jeunes, intelligents et ayant
complétés des études avancées. Ils aménagent à Ottawa avec leurs familles mais, en
moins de trois ans, la majorité d’entre seront retournés "chez eux", déçus
et se disant victimes de duperie . Non seulement se sont ils rapidement rendu à
l’évidence de la futilité de vouloir travailler en français ici, mais aussi de
l’impossibilité pour leurs familles habitant du coté ontarien de la région de la
capitale Nationale de vivre dans des milieux intéressés à reconnaître, accepter et
respecter et leur langue et leur culture. Il m’arrive d’en revoir un de temps à autre,
où d’entendre parler de l’un d’eux dans les médias. Plusieurs détiennent maintenant des
postes supérieurs dans l’industrie privée ou la fonction publique québécoise et
plusieurs d’entre eux sont devenus des souverainistes
ardents…Drip…drip…drip.

Notre président reçoit, de son service des ressources humaines,
une soumission recommandant que ceux et celles occupant des fonctions qui exigent
l’utilisation les deux langues officielles, deviennent admissibles au boni offert par le
gouvernement fédéral pour ses employés occupant telles positions. Sa réaction?
"Over my dead body". Fin des discussions (les employés n’étaient pas
syndiqués). Ce même exécutif, au lendemain du référendum de 1982, préside la
rencontre trimestrielle des membres du comité, à un tiers québécois, qui administrait
le régime de retraite des employés, et ouvre la rencontre, avec tout le tact qu’on lui
connaissait, avec la remarque: "Let’s get to work now that we’ve got those stupid
bastards out of the way"…Drip…drip…drip.

Peu de temps après notre arrivée à Ottawa, des amis de longue
date passent quelques jours chez nous et décident de sortir visionner un film. Nous

scrutons les journaux afin de trouver un cinéma présentant des
films de langue française puisque nos invités de parlent pas anglais. à notre grande
surprise et embarras nous réalisons que dans toute la grande région d’Ottawa du coté de
l’Ontario, seul des films de langue anglaise sont offerts dans les douzaines de
cinémas…Drip…drip.

Mon épouse et moi visitons pour une première fois un grand centre
commercial dans la section ouest d’Ottawa. Nous entrons dans un magasin spécialisé dans
la vente de cartes de souhaits. éprouvant des difficultés à localiser la section des
cartes françaises, nous demandons à la caissière de nous indiquer où les trouver. Elle
nous répond d’un ton pour le moins sec: "Nous ne vendons que des cartes anglaises et
ce n’est pas près de changer". ..Drip.

Je participe à l’assemblée annuelle de nos directeurs de
succursales en Colombie britannique. Aussitôt les rencontres officielles terminées on
relaxe dans la suite d’hospitalité et la traditionnelle partie de poker s’organise.
L’alcool fait rapidement son oeuvre et la soirée se transforme en échange de farces et
de blagues presque toutes ethniques ou racistes, chacune plus cruelle que la précédente.
Elles confirment une préoccupation régionale évidente puisque les sujets de ces
boutades sont presque invariablement des immigrants asiatiques. Ceux du Pakistan font
l’objet d’une hostilité particulière. Je demande au Directeur Régional si des remarques
aussi offensives le dérangent et il me répond que ses directeurs ont accompli de
l’excellente besogne au cours de l’année et se sont mérité une période de détente
sans "restrictions". Il termine notre conversation me chuchotant que si ses
directeurs n’avaient pas été conscients de ma présence, plusieurs de ces histoires
auraient eu des Québécois comme cibles plutôt que des Pakistanais. ..Drip… drip.

Je visite notre succursale à Edmonton quelques jours après que des
membres de trois générations d’une même famille de campeurs aient été découverts
assassinés. Les médias rapportent que les enquêteurs recherchent deux hommes qui
parlaient français et qui ont été aperçus dans cette région le jour du crime.
Convaincus qu’ils avaient identifié les coupables, les enquêteurs iront jusqu’à
reconstituer une réplique de leur camion, plaques du Québec et canot sur le toit, pour
visiter différentes villes du Québec espérant que quelqu’un reconnaîtra la réplique
du véhicule et en informera les policiers. Avant même que le véhicule atteigne le
Québec, un Albertain, habitant tout près du lieu de la tragédie, se livre à la police
et avoue être le meurtrier. L’enquête démontera plus tard que seul le fait que ces deux
étrangers parlaient français en avait fait des suspects…Drip… drip… drip.

En 1975, mon employeur m’assigne à un projet spécial d’une durée
d’un an à Toronto. Ma famille et moi sommes à la recherche d’un logis à louer pour
cette courte période. Nous trouvons un condominium neuf offert en location dans la
banlieue de Willowdale, tout près d’une école primaire française que notre fille pourra
fréquenter. L’administrateur de ce vaste projet domiciliaire téléphone aux
propriétaires de l’unité qui nous intéresse, pour leur laisser savoir que nous voulons
louer leur condo pour 12 mois. La conversation, ou du moins la partie qu’il nous est
possible d’entendre, se déroule à peu près comme suit:

"Oui madame, il travaille pour le gouvernement fédéral
…. ils ont un seul enfant….. Oui ils sont prêts à effectuer un dépôt
immédiat couvrant le loyer du premier et du dernier mois…..( à nous ) La
propriétaire veut savoir votre nom…..C’est Paquette…..( à nous ) Est-ce un nom
français? …..Oui madame ils sont du Québec….. Oui madame, ils semblent
propres. Oui madame je peux leur demander des références….. OK madame….. Au
revoir….. (A nous avec un sourire gêné ) Elle hésite parce que ses amis ont
toujours eus des problèmes quand ils ont loué à des "étrangers". Elle va y
penser et va me donner sa réponse demain matin…Drip…drip…drip.

à Toronto en 1975, l’introduction du système métrique au Canada
continue d’être une des cibles favorites lors des programmes de lignes ouvertes de la
radio locale. La grande majorité des intervenants y voit une autre concession faite par
Ottawa pour apaiser le Québec. Les animateurs continueront avec habilité d’encourager
cette ligne de pensée. Dans leur métier, il y a de l’argent à faire dans la controverse
. .. Drip.

à l’ouvrage, mes compagnons de travail, surtout les plus âgés,
répètent constamment que Toronto étant auparavant une ville où il faisait bon vivre.
Quand je leur demande ce qui a pu contribuer à cette présumée détérioration de leur
qualité de vie, ils se réfèrent invariablement à la décision des différents paliers
de gouvernements d’encourager "toutes sortes" d’immigrants provenant d’autres
pays ou des autres provinces à habiter leur ville…Drip.

Cette même année, Montréal se prépare à être l’hôtesse des
jeux Olympiques. à Toronto, le niveau de ressentiment grimpe de jour en jour puisqu’il
semble que tout sera prêt à temps pour la journée d’ouverture des jeux. On aurait
tellement souhaité que le tout soit un désastre, surtout après les succès remportés
une décade plus tôt avec Expo 67. Les médias se plaisent surtout à amplifier chaque
problème auquel font face les organisateurs. Mon travail requiert que je me rendre à
Montréal régulièrement. Lors de chaque voyage je transporte des sommes d’argent
imposantes puisque voisins, compagnons de travail et amis me demandent de leur acheter des
billets de la loterie olympique. Ces mêmes billets sont pourtant disponibles partout à
travers leur ville, mais les Torontois me disent être convaincus que les administrateurs
de la loterie vont s’assurer que seuls des québécois, ou du moins des personnes qui ont
acheté leur billet au Québec, puissent gagner un des gros lots… Drip…drip.

Notre tâche à Toronto terminée, nous revenons à Ottawa et
aménageons dans le quartier Beacon Hill. Le lendemain du déménagement, ma fille et moi
sommes à empiler des boites vides à l’arrière de la maison lorsqu’une autre jeune fille
de son âge se joint à nous et se présente comme étant membre de la famille habitant la
maison voisine. Les deux jeunes conversent jusqu’à ce que mon épouse nous demande, en
français, d’entrer lui donner un coup de main. Notre jeune voisine semble en avoir le
souffle coupé et déclare: "J’espère que vous ne parlerez jamais français devant
mes deux frères"…Drip.

Je m’inscris à des cours de conversation espagnole offerts par le
service de l’éducation des adultes du conseil scolaire d’Ottawa. Lors de la première
session le professeur, natif des Antilles, demande s’il y a des participants qui ne
parlent pas déjà l’anglais et le français. Une dame d’un certain âge est la seule à
se déclarer unilingue et le professeur lui demande pourquoi, en tant que citoyenne
d’Ottawa, elle est intéressée à apprendre l’espagnol plutôt que le français. Elle
répond d’un ton pour le moins sec, qu’elle est intéressée à apprendre n’importe
laquelle langue mais jamais le français!…Drip.

Je visite régulièrement les nombreuses expositions et autres
activités publiques annuelles présentées à Ottawa surtout au Centre des congrès et au
parc Landsdowne: expositions d’artisans, la grande foire Central Canada Exhibition, le
"Great Canadian Maturity Show", le "Camping and R.V. Show", le
"Home Show"et plusieurs autres. Même aujourd’hui il est impossible de visiter
une de ces activités et d’assister à une seule présentation en français. Le
journaliste et commentateur de télévision bien connu Michael Harris est mis au courant
de mon mécontentement et suggère qu’il est temps que je reconnaisse que même si Ottawa
est la capitale du Canada, nous sommes quand même en Amérique du Nord et que la langue
des affaires est l’anglais…Drip… drip… drip.

Des méchantes langues prétendent qu’un document qui circule à
l’intérieur du bureau du Commissaire aux langues officielles, mais qui ne sera jamais
rendu publique, confirme que parmi les milliers de fonctionnaires fédéraux unilingues
travaillant dans la région de la capitale nationale, aucun est unilingue
francophone. Pourquoi s’objecter à la publication du sondage? Ne savons nous pas tous, et
ce depuis longtemps, qu’autour d’ici tout fonctionnaire fédéral incapable de fonctionner
en anglais serait une ressource toute à fait inutile…Drip…drip.

Ces mêmes méchantes langues chuchotent aussi que le gouvernement
fédéral n’acceptera jamais de laisser le Commissaire aux langues officielles mentionner
dans son rapport annuel que lors des rencontres du Premier ministre et des membres de son
cabinet, tout comme durant les rencontres des ministres avec leurs cadres, pas un seul mot
de français sera entendu et ce, un quart de siècle après la promulgation de la loi des
Langues officielles…Drip…drip.

Je me joins à d’autres retraités de la Société d’état où je
travaillais, pour la traditionnelle réception de Noël. Cette réunion survient peu de
temps après qu’on a amputé une jambe à Lucien Bouchard. Les conversations sont
parsemées de farces toutes aussi cruelles que dégoûtantes à propos de cette calamité
que même les plus ardus ennemis politiques de monsieur Bouchard qualifient de tragique.
Il est évident que pour plusieurs, rien de plus valorisant que ces boutades à ce temps
de l’année où on prêche paix, amour et harmonie…Drip…drip…drip.

Peu après que la ville de Sault-Ste-Marie se soit officiellement
déclarée municipalité unilingue anglaise, un motion similaire est proposée par un
conseiller de ma ville de Gloucester, en banlieue d’Ottawa. Cette motion est présentée,
vivement discutée et éventuellement défaite. Certains sont soulagés mais la majorité
des citoyens présents exhibent leur désappointement évident. Le conseil se félicite
publiquement d’avoir préservé le caractère bilingue de notre ville. Je retournerai
toutefois chez moi très sceptique puisque pas un seul membre du conseil, même pas les
francophones, n’aura prononcé un seul mot de français pendant le débat. Je ne devrais
pourtant pas être surpris puisque depuis déjà longtemps ce même conseil refusait de
distribuer à ses membres, tout comme aux citoyens assistant aux rencontres, des ordres du
jour en français. Mes préoccupations seront renforcées quand, un peu plus tard
j’apprendrai qu’en date de la même semaine où le Conseil se félicitait publiquement
d’avoir préservé le caractère bilingue de Gloucester, il avait discrètement
recommandé aux autorités du gouvernement provincial de faire disparaître officiellement
l’accent aigu du nom "Orléans", celui du plus populeux quartier de notre
ville…Drip…drip…drip.

à la conclusion de l’Omnium canadien de golf à Glen Abbey, on
télévise la présentation du trophée et des bourses. Le président de la compagnie
commanditaire prononce quelques mots en français et est copieusement hué. Le lendemain,
les Expos de Montréal jouent contre les Braves à Atlanta et un groupe d’écoliers
américains chantent le "O Canada" entièrement en français. Leur
performance est reçue avec enthousiasme par une foule dont la grande totalité n’a rien
compris des mots chantés, mais qui, depuis longtemps, est consciente du caractère
distinct de cette région de l’Amérique du Nord que les Expos
représentent…Drip…drip…drip.

J’effectue du travail contractuel à la Défense Nationale et on
nous annonce que le Premier ministre Brian Mulroney va bientôt tenir un point de presse
important. Nous nous rassemblons autour d’un appareil de télévision, et des officiers
hauts gradés, réunis dans la salle voisine, se joignent à nous. Mulroney confirme sa
décision de ne pas se présenter aux prochaines élections et de quitter la politique .
Les officiers de la salle voisine, arborant tous des insignes de la marine royale
canadienne, retournent à leur salle pour reprendre leur rencontres interrompue et l’un
d’eux annonce à ceux qui ne se s’étaient pas déplacés: " Hey you guys. Guess
what? The Irish frog is quitting"… Drip… drip.

J’anime un colloque pour des employés d’un bureau régional de la
CBC. Lors du lunch, certains messieurs à allure de cadres supérieurs occupant la table
voisine, attirent mon attention puisqu’ils discutent du phénomène Don Cherry. L’un eux
déclare ne pas comprendre pourquoi Cherry demeure populaire en dépit de ses vues
racistes et de sa xénophobie transparente. Je ne peux résister de m’interposer et de
leur suggérer que c’est justement à cause de ça qu’il est populaire et est devenu
l’idole des adeptes de Hockey Night in Canada, beaucoup plus que pour ses connaissances du
hockey, ses vues ayant été depuis longtemps qualifiées d’archaïques. Je n’ai pas
obtenu un seul autre contrat à ce bureau depuis cet incident…Drip.

Un comité national est mandaté de choisir la ville canadienne à
qui on accordera la responsabilité d’être l’hôtesse les prochains jeux du Commonwealth
. La délégation de la région de la Capitale nationale réalisera très tôt que ses
chances d’être choisie sont presque nulles puisque, de la bouche même de Jim Durell,
l’ancien maire d’Ottawa et l’âme dirigeante de la délégation locale, un membre influant
du comité de sélection représentant l’ouest du pays est surpris à dire aux autres
membres du comité: "There’s no goddam way we will allocate it to these
Frenchmen" (?)… Drip.

Suite au second référendum, l’animateur d’un ligne ouverte d’un
poste de radio anglophone à Ottawa qualifie le 50% des québécois qui a voté
"oui" , de "bastards and S.O.B.s". Son habilité légendaire à
promouvoir l’anxiété et l’agressivité d’un auditoire de modeste éducation et d’une
ignorance crasse envers tout ce qui se déroulé à plus de 50 kilomètres de chez eux,
lui procure une tribune publique le servant bien à promouvoir son image de "Captain
Canada". Dans les semaines qui suivront, les appels se feront nombreux et constants
pour que le gouvernement prenne les mesures nécessaires pour mettre fin à toutes ces
"niaiseries". Même que lors d’une autre ligne ouverte du même poste de radio,
trois intervenants successifs apparemment encore sous l’effet des diatribes provocatrices
de l’animateur précédant, exigent que les forces armées soient immédiatement
utilisées pour éliminer ce mouvement séditieux, une fois pour toutes. Lors de leur
conversation avec l’animateur, chacun avouera s’être rendu à Montréal quelques jours
avant le référendum pour participer au grand rallie où des canadiens de tous les coins
du pays sont venus nous dire: "We love you
Quebec"!…Drip…drip…drip

Année après année on célèbre la fête du Canada à travers le
pays. Et chaque année on mentionne que nous célébrons notre 130ième, 131ème ou
quelque autre anniversaire. Moi, je continue d’espérer qu’au cours des années qu’il me
reste à vivre, le gouvernement Fédéral trouvera le courage de décréter officiellement
que ce qu’on célèbre le 1er juillet est l’anniversaire de la Confédération et non pas
celui du Canada, un pays qui existait déjà, bien avant que mes ancêtres aient immigré
ici il y a déjà plus de 250 ans…Drip…drip.


éPILOGUE



Paul, j’entrevois d’ici ta première réaction et tu as raison….partiellement. Il est
évident qu’individuellement, aucune des anecdotes racontées, que j’ai d’ailleurs toutes
vécues personnellement, aurait été suffisamment importante pour influencer mon attitude
ou mon comportement. Mais, en relisant mes notes, " la lumière s’est soudainement
allumée". Je me suis en effet rappelé avoir lu, il y a de ça longtemps, que nos
amis les Chinois avaient découverts qu’ils vaincraient indubitablement toute résistance
offerte par une personne refusant de "coopérer" en lui administrant la torture
de la goutte d’eau:… goûte… après goûte… après goûte…Toujours une
seule goutte à la fois, touchant exactement le même endroit de la tête immobilisée de
la victime et éventuellement, pif: résistance éliminée. Ils avaient découvert une
méthode de "motivation" qui était relativement simple à administrer, à des
coûts que même le plus parcimonieux des empereurs approuverait sans délai et qui,
l’histoire semble le confirmer, aurait été efficace dans presque tous les cas.

Se pourrait-il que sans que je le réalise, ou même que mes
"tourmenteurs" l’ait fait sciemment, j’aie moi aussi été soumis à un
traitement semblable et ce pendant une cinquantaine d’années ? Une goûte par ici, une
goûte par là. Deux goûtes par ici, deux goûtes par là… DRIP …DRIP….
DRIP.. DRIP. Est-ce qu’en votant "Oui" j’étais venu confirmer, quelques
siècles plus tard, que le processus de la goûte d’eau demeurait toujours aussi efficace
pour influencer le comportement de quiconque? Est-ce qu’après toutes ces années,
l’accumulation des gouttes d’eau m’avait mené à conclure que la souveraineté de ma
province semblait être la seule d’évasion qui m’était offerte pour mettre fin au
supplice, et que mon geste se traduisait en une admission que moi aussi j’optais
désespérément pour une chirurgie majeure: qu’on l’extirpe une fois pour toutes ce
maudit cancer, pleinement conscients des risques et des coûts que cette décision
pourrait comporter et ce, non seulement pour les québécois. Trop d’énergies continuent
d’être sapées. Trop de millions continuent d’être dépensés. Trop de temps précieux
continue d’être gaspillés à courir sur place. Et, tout ça pour produire quoi je te le
demande, Paul ? En méditant sur mon analogie, je ressens tout à coup énormément
d’empathie envers Léon Dion qui, suite aux rejets de Meech et de Charlottetown,
déclarait que ses nombreuses années de labeur à la recherche de formules visant à
résoudre l’impasse constitutionnelle, l’avaient laissé complètement épuisé et au bord
du découragement.

Paul, comme bien d’autres, j’ai longuement espéré que le problème
pourrait se régler sans heurts. Mais, je lis Andrew Coyne, Diane Francis, Michael Harris
et bien d’autres. J’écoute Lowell Green, Tommy Schnurmacher, Howard Galganov, ce triste
bouffon Don Cherry et bien d’autres. Le fait qu’ils jouissent d’une popularité toujours
grandissante purement et simplement parce qu’ils ont su utiliser leurs tribunes publiques
pour continuer de prêcher et de promouvoir le mépris des aspirations des Canadiens
français en général et de ceux du Québec en particulier, me force à abandonner toute
idée que j’aurais pu entretenir pour une résolution constructive. Nous qui en tant que
peuple, avons si longement et si publiquement crié notre soif du respect, continuons,
bien au contraire, d’être l’objet de ridicule, de mépris et oui, avouons-le, même de
haine. Et ce, d’un bout à l’autre du pays.

Tout comme si d’ailleurs j’avais eu besoin de renforcement, deux
vieux irritants, aussi persistants et exaspérants l’un que l’autre, viennent presque tous
les jours, affermir ma position. Tous d’abord, mes voyages, à travers le pays tout comme
dans notre région, m’ont permis de constater que la majorité de ceux et celles que
j’entends dénigrer le Québec et les Québécois avec le plus d’ardeur, sont des gens
qui, dans la grande majorité des cas, n’ont jamais mis les pieds dans notre province et
n’ont jamais démontré le moindre intérêt à converser avec des canadiens-français.
Ils méprisent par tradition et déformation, leurs sentiments francophobes innés
continuellement fertilisés, hypocritement mais habilement, par des représentants des
médias dont j’en ai déjà identifié quelques-uns. Et voir que ce sont à ces mêmes
citoyens canadiens, dont plusieurs soit dit en passant s’étaient rendus à Montréal la
veille du dernier référendum pour hypocritement nous crier leur amour, à qui on
continuera de confier périodiquement, par voie de ballottage, l’acceptation ou le rejet
des amendements qui continueront d’être proposés pour apporter à la constitution les
changements requis pour assurer l’avenir d’un Canada uni. Good luck !

Il y a aussi cet autre facteur encore plus exaspérant pour moi
puisque je continue de le vivre quotidiennement. Je réfère à l’attitude des politiciens
et des media des municipalités du coté ontarien de la région de la Capitale nationale
qui depuis toujours, et ce, en pleine vue de nos dirigeants fédéraux, continuent de
totalement ignorer et de bafouer l’existence d’une des deux cultures officielles du pays
dont Ottawa est la capitale. Nulle part le coût de cette attitude aussi ignorante que
stupide ( à moins qu’elle ne soit une stratégie digne de Machiavelle ) est-il plus
évidente que dans le phénomène des jeunes gradués universitaires Québécois, qui
années après années, continuent d’ accepter avec enthousiasme ( et naïveté? ) des
emplois pourtant intéressants et rémunérateurs dans "leur" capitale
nationale, mais qui, dans beaucoup trop de cas, postuleront très tôt un autre emploi
leur permettant de retourner "chez-eux", déçus et désillusionnés après
avoir été quotidiennement témoins de la superficialité des efforts vantant un
bilinguisme et un biculturalisme améliorés. Frustrés et humiliés d’avoir été
victimes de cette monumentale supercherie, tout autant au travail que dans leurs
communautés s’ils vivaient du coté ontarien, ils/elles sont devenus des ardents
souverainistes, une évolution toute à fait naturelle dans les circonstances.

Paul, ce document est parmi les plus laborieux que j’aie eu à
préparer. Mon manque de pratique a exigé une journée entière pour le produire. Je vais
me coucher physiquement et mentalement vidé, quoi que satisfait d’avoir pris le temps et
fourni l’effort pour finalement répondre à ton importante question. Même si je doute
fort que mes efforts t’aient influencé autant que j’aurais voulu Paul, fais à ton vieil
ami la faveur de relire ma lettre une couple de fois..… lentement. Je parie, ou du
moins je l’espère sincèrement, qu’éventuellement tu comprendras beaucoup mieux pourquoi
j’ai osé "faire ça".