LA SOUMISSION À UN EMPIRE CULTUREL

Anglais : langue internationale

La soumission à un empire culturel

Réveillée par l’annonce de la sortie d’Eyes Wide Shut de Stanley
Kubrick sous son titre anglais, la querelle linguistique franco-hollywoodienne s’éclaire
aussi dans la durée : la non-traduction des titres de films américains en France est
plutôt un phénomène récent, et semble faire partie d’un projet global. Philippe
d’Hugues évoque cette question dans son essai L’Envahisseur américain, Hollywood contre
Billancourt, à paraître fin septembre aux éditions Favre, et dont nous publions ici un
extrait.

Il s’agit bien d’un dessein délibéré, d’une volonté affirmée de
remplacer systématiquement une langue par l’autre, chaque fois que l’occasion s’en
présente, et d’accroître la "labélisation" des publics nationaux. Dans le
domaine de la chanson et de la musique légère, le résultat est bientôt acquis. Dans
celui du cinéma, il fait de rapides progrès, dans un domaine bien précis, mais
spécialement apparent, celui des titres hollywoodiens.

Jusqu’à une époque pas si ancienne, l’usage général était de
traduire ces titres, et nul n’aurait songé à distribuer, tels quels, l’imprononçable
Wuthering Heights ou l’énigmatique Gone with the wind, pour lesquels on fit l’effort de
trouver de remarquables équivalents qui sont non seulement d’excellentes traductions,
mais aussi de véritables gallicismes, particulièrement ingénieux (pour être précis,
la trouvaille se fit à l’occasion de la première parution française des deux romans,
Les Hauts de Hurlevent et Autant en emporte le vent, mais cela ne change rien).

Et, en 1944, nul n’aurait eu l’idée saugrenue de présenter Why we
fight (c’était pourtant cela) à la place de Pourquoi nous combattons. Certes il y avait
toujours des exceptions comme Show Boat, Back Street, Top Hat ou Broadway Melody et Le
Citoyen Kane céda tout de suite la place à Citizen Kane (comme plus tard La Douceur de
vivre à La Dolce Vita), mais justement cela restait des exceptions. Il en fut ainsi
jusque vers le milieu des années 80, où les exceptions devinrent bien plus nombreuses,
avec After hours, Out of Africa, Pale Rider, Blue Velvet, Full Metal Jacket, Rain Man,
Working Girl, Do the right Thing, avec en transition une pratique particulièrement
insultante : un sous-titre français, que personne n’osait employer. Out of Africa
c’était Souvenirs d’Afrique. Qui s’en souvient ou plutôt qui l’a jamais su ?

Intolérable

A partir des années 90, le titre non traduit (et dorénavant sans le
moindre sous-titre français pour les ruraux arriérés, sans doute exterminés, ou trop
résiduels pour qu’on s’en soucie) devient une pratique quasi systématique. En 1993, sur
139 films américains distribués, on comptait 52 titres non traduits (Body Snatchers,
Last Action Hero, Surviving Desire, Together Alone, True Romance, sans parler de Jurassic
Park…). En 1994, 159 films distribués, 50 titres non traduits. (Color of Night,
Demolition Man, True Lies, Just another Girl, Ghost in the Machine, Blue Chips, Excessive
Force, etc.). En 1998, 170 films distribués et 50 titres non traduits.

Enfin, une pratique encore moins justifiable et même carrément
intolérable est celle qui consiste à présenter des films étrangers non anglophones
sous des titres anglais. Rien ne saurait excuser qu’un film s’intitule en France Element
of Crime, et pas davantage un film japonais A Scene at the Sea. De tels exemples,
malheureusement, ne sont plus rares. Ils tendent à accréditer que l’anglais est devenu
la langue internationale du cinéma, même lorsque cela n’a aucune raison d’être.

Dans un article du Figaro, Christian Combaz s’est ému de tant
d’outrecuidance. Protestant contre la présentation simultanée de Primary Colors et Dark
City, il relevait au hasard, dans son programme de la semaine, une série de The End of
Violence, The Full Monty, She’s so lovely, Lost Highway, à quoi vinrent s’ajouter Ice
Storm, Magic Warriors, Small Soldiers, Snake Eyes, Soul in the Hole, etc. Déplorant
"la niaise soumission des ignorants à cette culture dominante", Combaz pouvait
conclure en souhaitant que le Festival de Cannes ou celui de Deauville soit l’occasion de
rappeler "que ce n’est pas aux agents de promotion hollywoodiens de décider des
circonstances dans lesquelles l’usage de notre langue nous est autorisé".

Il existe déjà des textes législatifs sur l’usage du français dans
la langue de la publicité ou de l’audiovisuel, et il serait très facile d’en étendre le
champ d’application au problème des titres de films.

Il y suffirait d’un peu de discernement, pour expliquer comment Pulp
Fiction peut difficilement être traduit (c’est tout le problème des idiotismes), alors
qu’Another Day in Paradise devrait évidemment l’être. Sinon, ce serait bien reconnaître
qu’il existe en effet un empire culturel, et que nous nous soumettons.

C’est la question qu’amène à se poser la politique présentement
suivie par les leviers de commande de la nébuleuse audiovisuel qui a remplacé le vieil
Hollywood, sorte de village artisanal par comparaison.

Philippe HUGUES

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Copyright (c) FA. Septembre 1999.

Extrait du site Internet de France-Amérique : http://www.france-amerique.com/

(Le 19 septembre 1999)