LA POPULARITÉ DES ANGLICISMES

LA POPULARITé DES ANGLICISMES
Pourquoi donc emploie-t-on ce charabia anglo-américain
incompréhensible ?

J’ai lu votre article paru dans le Capital du mois d’août concernant
le français.

Vu le caractère ironique de l’article, j’imagine que vous fustigez
justement ceux qui utilisent des anglicismes à la place des termes
français. Dans ce cas, je ne saurais trop vous inviter à commencer par
faire cette remarque aux journalistes de Capital qui utilisent de
nombreux anglicismes sans aucune vergogne, et ceci alors qu’existent des
équivalents français.

Je n’achète plus Capital depuis le mois de juin. Mais, à cette date,
on trouvait encore dans les articles les anglicismes suivants (suivis
des équivalents français):

– "Web": la Toile
– "job": emploi, métier, poste, travail, etc…
– "shopping": achats, emplettes, courses
– "e-mail": courrier électronique
– "jackpot": gros lot
– "stock-options": options sur titres
– "business plan": plan de développement
– "brainstorming": remue-méninges
– "chat": dialogue en direct
– "business": affaires
– "business to business": interentreprises
– "e-commerce": commerce en ligne (ou électronique)

J’ai cependant bien peur que rien n’ait vraiment changé à ce sujet. Il
suffit de consulter la couverture de Capital du mois de septembre pour
s’en rendre compte: la folie du "business" olympique, "jackpot" pour les
"stars" de la télé, etc…

L’utilisation de ces anglicismes est d’autant plus inutile que,
comble du paradoxe, les équivalents français sont souvent utilisés dans
la presse française.

De même, il faut bien comprendre que certains anglicismes sont
incompréhensibles à de nombreux Français. Combien comprennent ce que
signifient "business plan" ou "business to business"?

Alors que les expressions françaises (de surcroît officielles) "plan
de développement" et "commerce interentreprises" sont limpides.

Pourquoi donc emploie-t-on ce charabia anglo-américain
incompréhensible alors que la langue française a toutes les ressources
pour décrire ces réalités?

J’espère donc que votre article permettra de faire prendre conscience
à certains de vos collègues qu’ils ne rendent certainement pas service à
la langue française en l’émaillant d’anglicismes. Je note aussi que
dans la presse française, Capital est certainement une des revues où les
anglicismes sont les plus nombreux. Il suffit de lire d’autres revues
comme l’Express ou le Nouvel Observateur pour se rendre compte que la
qualité du français est tout de même meilleure (même si, là aussi, tout
n’est pas parfait).

Je terminerai en vous communiquant l’adresse de la banque
de données terminologique du service de la langue française de Belgique,
largement inspirée des travaux terminologiques français:
http://www.cfwb.be/franca/bd/bd.htm
ainsi que celle du grand dictionnaire terminologique:
http://www.granddictionnaire.com/

Cela permet d’avoir à disposition des lexiques de mots français lors
de la rédaction d’articles. N’hésitez pas à en faire profiter vos
collègues!

Sincères salutations et bonne continuation à vous à Capital

Grégoire ROSTROPOVITCH
Rostropovitch.gregoire@voila.fr

Réponse de M. Eliakim, journaliste :

Je vous remercie de votre envoi. Je suis moi-même, vous l’avez compris,
cent fois d’accord avec vous, et je m’insurge chaque jour dans les
couloirs de Capital, des mauvaises habitudes linguistiques de mes
confrères : si nous n’y prenons garde, la langue française mourra de
notre propre fait. Mais comment faire pour les en convaincre ? Bien à
vous.
Philippe ELIAKIM

Les commentaires de M. Rostropovitch :

Cher Monsieur,

Merci pour avoir été sensible à mon message. Je pense cependant qu’il
n’est effectivement pas toujours facile de convaincre certains
journalistes d’utiliser des termes français au lieu d’anglicismes.
Je vous suggère cependant les actions suivantes:

1) Commencer par rendre disponible les bases de données terminologiques
sur l’intranet local afin que chaque journaliste puisse trouver
l’équivalent français dont il a besoin:

http://www.cfwb.be/franca/bd/bd.htm
http://www.granddictionnaire.com/

On remarquera d’ailleurs que presque tous les anglicismes mis en cause
ont des équivalents français sur ces bases.

2) Diffuser le texte à Capital qui démontre le caractère
néocolonial de la langue anglaise
.
Vu que le texte est très long, j’en fais ressortir les points importants
en post-scriptum.

Ces deux actions permettront peut-être de sensibiliser un peu plus vos
collègues. Je l’espère en tout cas fortement.
Vous pouvez aussi leur communiquer l’avis très éclairé sur ce sujet d’un
citoyen québécois: http://www.vigile.net/00-1/jlg-retour.html

En espérant que tout cela ait une influence, je vous remercie en tout
cas chaleureusement pour votre action en faveur de la langue française
et vous adresse mes salutations les plus cordiales.

Grégoire ROSTROPOVITCH

P.-S. Le texte suivant est de Charles Durand et il concerne une étude
très intéressante réalisée par un universitaire australien nommé
Alastair Pennycook qui démontre le caractère néocolonial de la langue
anglaise. Vu que le texte est très long: http://www.imperatif-francais.org/
~imperatif/semaine/pennycook.html
j’en fais donc ressortir les points importants:

– La thèse de Pennycook est simple. Pour lui, l’anglais n’est pas une
langue culturellement et politiquement neutre. Son enseignement tend à
créer et renforcer – si elle n’existe pas déjà – une influence de type
colonial sur la société qui en est la cible.

– Les images anglicistes d’origine coloniale ne sont pas neutres. Le
problème qu’elles posent n’est pas seulement de divertir les populations
non anglophones des tâches plus productives que d’apprendre l’anglais;
elles ont aussi leur "négatif". L’image "négative" se crée naturellement
quand on adhère au discours angliciste. En effet, l’image d’une langue
omniprésente, d’une utilité absolue, présentant une supériorité
tellement écrasante remet immédiatement et implicitement en question
l’utilité des autres. La dichotomie est claire. D’un côté un langage
universel et adaptable à l’infini, de l’autre un patois, sympathique
peut-être mais qui deviendra rapidement inutile. Implicitement ou
explicitement, c’est ce que pense celui qui adhère au discours
angliciste néocolonial. Mais cela va encore plus loin. L’anglophone de
naissance devient supérieur aux autres. Il n’est pas une seule d’école
d’ingénieurs en France qui n’emploie pas un ou deux Anglais ou
Américains de nos jours, dont les parcours professionnels soient très
vaguement définis, de préférence à des agrégés d’anglais qui ont le tort
d’être français, pour enseigner le "bon anglais" à ses étudiants! Les
notes aux cours d’anglais, même lorsqu’elles sont bonnes, ne suffisent
plus, si elles ne sont pas décernés par un organisme anglais ou
américain accrédité. A Troyes, les étudiants de l’université de
technologie ne peuvent pas avoir leur diplôme d’ingénieur s’ils
n’obtiennent pas préalablement le "First Certificate in English" de
l’Université de Cambridge! De même, au niveau des programmes de
coopération dits "européens", les Anglais, pour la même raison,
obtiennent très souvent la présidence des comités de pilotage et sont
largement favorisés au niveau des répartitions budgétaires. L’anglophone
de naissance est désormais quelqu’un qui est censé avoir des qualités
pédagogiques supérieures innées mais il est aussi perçu comme ayant une
connaissance du monde allant au-delà de celle des représentants de toute
autre nationalité même s’il débarque de Trifouillis-les-Olivettes à
condition que Trifouillis-les-Olivettes soit au Dakota du nord ou en
Cornouailles! Comme dans toute colonisation et comme Lugard l’avait
prévu, les meilleurs relais de la propagande linguistique anglo-saxonne
ne sont plus les Anglo-saxons eux-mêmes mais des Européens, des sud-
Américains, des Japonais, voire des Russes. Un scientifique espagnol,
allemand, français ou italien qui nous dit qu’il publie en anglais parce
que 90% des publications sont en anglais suit remarquablement le
discours angliciste néocolonial, ne se rendant plus compte qu’il
contribue largement, avec ses collègues non anglophones, à ce
déséquilibre et à l’exclusion de sa propre langue, à la fois dans un
contexte international mais aussi, et de plus en plus souvent, national!
Il n’est quasiment aucune technique utilisée dans la classe d’anglais
aujourd’hui qui n’a pas été forgée et testée dans le contexte colonial
classique. En se faisant inconsciemment des relais d’un discours
néocolonial anglo-saxon, qui est de fait en presque parfaite continuité
historique avec le discours colonial classique, les pays francophones
"du nord" mettent en contradiction totale leur politique de
multilinguisme et de respect des ethnies et des cultures. Nous avons vu
que si la propagation de l’Anglais a pour origine la promotion des
prétendues qualités de cette langue et des peuples qui la parlent, son
corollaire est la construction de stéréotypes qui ne peuvent être que
négatifs sur les autres langues et les cultures non anglophones.

– Il est de bon goût d’évoquer l’anglais comme une langue
n’appartenant plus à l’Angleterre ni aux Etats-Unis mais au monde tout
entier. L’anglais est censé être devenu un véhicule de communication
international et neutre qui nous permet de contourner notre malédiction
de Babel et de coopérer de manière efficace pour résoudre les problèmes
de notre monde en toute fraternité. Or, on constate que les messages que
véhicule cette langue n’ont jamais été autant chargés de valeurs, de
préjugés, de stéréotypes et de directives implicites sur la manière dont
les peuples doivent penser d’eux-mêmes et de la place que les Anglo-
saxons veulent bien leur assigner dans le monde. Tout lecteur des grands
magazines américains ou anglais qui vit à Singapour, à Buenos Aires ou
à Tokyo reçoit le même message. Tout économiste parisien qui lit
l’"Economist" finit par intérioriser un message anti-français assez
virulent qui ne pourra pas ne pas influencer son jugement
ultérieurement. La bonne santé de la culture coloniale actuelle est
clairement reliée à la diffusion de l’anglais, d’autant plus que le
message colonial dominant associe cette langue aux profits dans ce qu’il
convient d’appeler notre "monde de la communication". La connaissance
de l’anglais est censée nous faire faire des affaires et nous faire
gagner de l’argent, beaucoup d’argent… Là encore, la continuité du
discours colonial anglo-saxon est remarquable. Les liens de type
colonial se perpétuent et se renforcent mais les propos jugés offensants
n’ont plus cours. Les nations têtues qui refusent cette influence, cet
enrôlement systématique des esprits sont mises à l’index. Ces quelques
nations arabes non orthodoxes, cette Corée du nord qui refuse de
s’ouvrir à une influence indésirable sont mises à l’index, discréditées
et souvent menacées de la canonnière.

– Ainsi, on voit que les comportements récemment observés en Europe de
l’ouest et plus particulièrement en France vis-à-vis de l’anglais
s’inscrivent dans une perspective coloniale limpide. En marge de toute
nécessité réaliste, les parents, les écoles, les enseignants insistent
pour plus d’anglais. Dans les écoles d’ingénieurs, on ne parle même plus
de cours d’anglais mais de "cours de communication" obligatoires dans
lesquels tout se fait en anglais jusqu’à la permission d’aller au
toilettes qui doit être demandée en anglais! Il est désormais impossible
qu’un étudiant puisse obtenir son diplôme d’ingénieur s’il refuse de
consacrer une partie de son temps à étudier cette langue. Certaines
écoles d’ingénieurs françaises nouent des contacts avec des universités
américaines médiocres dans le but de pouvoir y envoyer quelques
étudiants en semestre d’étude. Les heureux élus en reviennent tout
auréolés.

– Les spécialistes de la langue en France semblent se refuser à voir
l’aspect colonial de la langue anglaise, estimant qu’elle est simplement
une langue concurrente. Pourtant, une stratégie de résurgence du
français ne peut se permettre d’ignorer les conditions actuelles qui
poussent les Français eux-mêmes, de plus en plus, à contempler leur
langue comme un aimable patois! Sur le champ de bataille de la guerre de
velours, les généraux ne peuvent ignorer, sous peine de se retrouver
vaincus, les concentrations de force de l’adversaire là où elles se
trouvent!