LA LANGUE FRANÇAISE DANS TOUS SES ÉTATS – RAPPORT DES ASSOCIATIONS

La langue française dans tous ses états
Rapport des associations

Association Le Droit de comprendre
Paris, janvier 1999

Ont participé à la rédaction de ce rapport : Mme Jacqueline Delpit, MM. Marc
Bonnaud, Marceau Déchamps, Marc Favre d’échallens, Jean Griesmar, André Pérot, Thierry
Priestley.

Nous remercions par ailleurs tous les adhérents des associations réunies dans "
Le Droit de comprendre ", ainsi que nos correspondants présents dans divers
organismes, qui nous ont aidés à collecter et exploiter les informations figurant dans
ce rapport.

Que soit aussi remercié Dominique Noguez qui a bien voulu le préfacer en exprimant,
selon sa sensibilité personnelle d’homme libre et d’écrivain talentueux, sa solidarité
avec tous ceux qui luttent pour que vive et prospère la langue française.

La cause du français peut ainsi rassembler tout ceux qui l’aiment, au-delà de tout ce
qui les sépare par ailleurs, parce que c’est une cause noble, celle de toutes les langues
et cultures de l’humanité.

Préface

Ce rapport est la meilleure chose qui soit arrivée depuis longtemps à notre langue.
C’est une initiative privée, venue de citoyens et d’associations qui ont décidé d’unir
leurs forces. Non qu’on manque en ce domaine d’institutions d’état. Mais, quand elles n
limitent pas leur action à de bonnes paroles rituelles, celles-ci sont une goutte
d’eau dans l’océan d’une fonction publique et d’une représentation nationale
majoritairement résignées, sinon enragées au renoncement.

Il faut donc souhaiter que ces institutions publiques apportent dans l’avenir leur
concours à la présente initiative, jamais qu’elles la dirigent. Elles pratiqueraient
l’euphémisme, l’atermoiement, la dissimulation, au lieu que les citoyens qui l’ont menée
ne cherchent manifestement pas à se leurrer, ni à nous leurrer, mais à mesurer
l’étendue du désastre pour mieux le réduire.

Car il s’agit bien d’un désastre, qui n’a jamais eu d’exemple dans l’histoire. Ce
travail ne l’explique que très partiellement (il y faudrait il y faudra les ressources
conjuguées de l’histoire, de la sociologie de la colonisation, de l’économie et,
peut-être, de la psychologie des foules et de la morale), mais, en proposant un tableau
d’ensemble qui couvre tous les domaines de l’activité, du moins les plus touchés, il le
fixe (comme on dit d’un abcès). Décrire le mal comme le prouvent la Cour des comptes en
France, l’Organisation mondiale de la santé ou Amnesty international dans le monde ,
c’est se donner le moyen de le combattre, d’abord en s’arrachant à la spirale du
désespoir et de l’impuissance, puis en commençant concrètement et point par point
l’indispensable reconquête.

Il est important, il est capital, de ce point de vue, que ce rapport soit annuel, et
constamment mis à jour.

Dès à présent, il a deux vertus. Même pour ceux qui sont depuis longtemps sur le
qui-vive, il fait l’effet d’une douche froide que dis-je ? glacée. Il réveille. Et il
fait rire.

Il réveille. On savait, contrairement à une idée reçue, que la droite ne comptait
pas moins d’adversaires de notre langue que la gauche : ainsi, dans le temps même où la
CFDT dépose plainte, à Saint-Ouen, pour réobtenir le droit des Français à travailler
dans leur langue, les tenants de l’ordre moral et de la droite musclée manifestent aux
abords de l’Assemblée nationale avec des maillots marqués PACS OUT. Mais ce qu’on ne
savait pas bien, c’est que ces adversaires sont plus souvent français qu’étrangers.
Qu’un M. Mosley, aussitôt arrivé à la tête de la Fédération internationale
automobile, sise à Paris, impose l’anglais comme seule langue de communication même en
France, cela se conçoit presque : c’est un sujet de Sa Gracieuse Majesté. Mais qu’un M.
Lassus, citoyen français, impose l’usage de l’anglo-américain dans son entreprise
située en France ou que son subordonné M. de Rauglaudre déclare de ses employés :
S’ils ne parlent pas anglais, je ne veux même pas les voir, c’est la preuve qu’on n’est
pas là dans la nécessité objective et le rationnel, mais dans l’idéologie dans une
sorte de cauchemar effarant et bouffon.

D’où le rire. M. de Rauglaudre mériterait de passer à la postérité, son nom ferait
un titre de comédie au moins aussi beau que M. de Pourceaugnac ou M. Le Trouhadec. D’une
façon générale, ce rapport est une mine pour le romancier ou l’auteur de théâtre. Il
nous livre une galerie de portraits dignes de Molière ou de Thackeray. Ses héros, ces
bourgeois-gentilhommes ou ces snobs, se recrutent toujours un peu dans les mêmes mares :
boutiquiers montés en graine, publicitaires encocaïnés, chercheurs scientifiques avides
de résultats sonnants et trébuchants, hauts fonctionnaires infatués de leur minuscule
importance et tout gargouillant de jargon international même pour demander leurs
pantoufles à leur femme ou à leur servante… Ils l’emporteront peut-être, réussiront
peut-être à terme le décervelage et la déculturation de leur propre peuple, mais ils
nous auront bien fait rire !

Si différents qu’ils soient, ils se ramènent tous à deux grands modèles
littéraires : Ubu et Gribouille. Ubu, le tyranneau qui impose à ses sujets les lubies
les plus absurdes, et Gribouille qui prétend lutter contre la pluie en se jetant dans le
lac. L’un est plus violent, l’autre plus sot, mais l’effet est le même. D’aucuns diront
que de ce rapport émerge une troisième figure, qui les rassemble, celle de Ganelon.

Je préfère y repérer, hélas, celle de Sisyphe. Sisyphe, c’est nous qui voulons
continuer à vivre dans notre langue (et tout en reconnaissant à tous, Espagnols,
Allemands, Malgaches ou Chinois, le même droit), et nous qui voyons que le combat n’est
jamais gagné, que le rocher retombe sans cesse. Qu’importe : grâce à ce rapport, nous
voyons mieux la taille et la forme du roc, nous sentons même parfois que sur certains
points il s’allège. Et ainsi nous avons plus d’entrain à le hisser. Comme dit Camus, il
faut imaginer Sisyphe heureux.

Dominique NOGUEZ

Dominique NOGUEZ est écrivain ; il a notamment publié : Amour noir, éd. Gallimard,
prix Fémina 1997, La colonisation douce, éd. Arléa 1998 (nouvelle édition).

La version intégrale du rapport de l’Association Le droit de comprendre est accessible
à l’adrélec suivant :
http://www.micronet.fr/~languefr/ddc/rapportlfddc.htm