LA FRANCOPHONIE À L’HEURE D’INTERNET

LA FRANCOPHONIE à L’HEURE D’INTERNET

L’Eco
Cameroun
Mai 1999

La Francophonie du troisième millénaire sera connectée ou ne sera pas !

Tous les domaines de la société et de l’activité humaine sont en
passe d’être bouleversés par cette véritable révolution que constituent les
technologies de l’information et de la communication. Une révolution dont on mesure
encore mal toutes les retombées, mais dont on perçoit déjà qu’elle aura sur l’histoire
de l’Humanité un impact pour le moins aussi important que celui, en d’autres temps, de la
révolution agricole ou industrielle.

La Francophonie a montré, depuis Hanoï qu’elle entendait tenir sa
place dans l’évolution du monde. L’année 1998 a été marquée par son entrée sur la
scène politique et diplomatique internationale. Je souhaite qu’en 1999, elle entre de
plain pied dans la société de l’information.

Il y va de l’avenir de la Francophonie, et tout d’abord de son
efficacité. Car ce formidable outil de démocratisation de l’information et de la
connaissance, ce formidable outil de développement qu’est Internet constitue, pour la
Francophonie particulièrement, un atout considérable. Il est le moyen de pallier
l’éclatement géographique de l’espace francophone, en abolissant tout à la fois
l’espace et le temps.

Mais il y va surtout de la crédibilité de la Francophonie. Car cette
révolution numérique porte en germes deux risques majeurs qui pourraient bien vider de
sens ces idéaux qui sont au fondement même de la communauté francophone : la
solidarité et le respect de la diversité culturelle et linguistique.

Le premier risque réside dans une fracture d’un nouveau type, au sein
même de la Francophonie, entre les infopauvres et les inforiches. Car l’écart que l’on
constate aujourd’hui encore, à l’intérieur même des pays développés, n’est rien en
comparaison de celui qui existe entre le Nord et le Sud . Le réseau Internet s’est certes
rapidement développé dans toute l’Afrique au cours des deux dernières années. Entre
1996 et 1998, le nombre de pays africains connectés à l’Internet est passé de 16 à 48.
Malgré ces progrès spectaculaires, la réalité reste brutale, puisque on ne recense
qu’un utilisateur d’Internet pour 5000 habitants en Afrique, alors que la moyenne mondiale
est d’environ un utilisateur pour 40 habitants et d’un utilisateur pour 4 à 6 habitants
en Amérique du Nord et en Europe, selon les pays.

Le second de ces risques, celui de l’uniformisation linguistique et
culturelle, est aussi un défi lancé à la Francophonie dans son combat pour la promotion
du plurilinguisme puisque à ce jour près de 90% des contenus sur Internet sont l’apanage
d’une seule langue : l’anglais.

Face à ce double risque de marginalisation économique et culturelle,
il faut que la Francophonie inscrive désormais son objectif de solidarité et de respect
de la diversité culturelle et linguistique dans la perspective des technologies de
l’information. Car le dernier et le plus grave de tous les risques serait, sans doute, de
sombrer dans la résignation, quand ce défi nouveau nous invite à une présence
singulière et de qualité. C’est pourquoi j’entends bien faire de la coopération dans ce
domaine une priorité de mon mandat.

Il ne s’agit pas de remettre en cause les actions "
traditionnelles " de coopération que la Francophonie mène depuis trente ans
maintenant dans le domaine de l’éducation et de la formation, de la culture, du
développement économique ou de la diffusion de la langue française. Il s’agit de
recentrer ces programmes en introduisant cette dimension nouvelle et tous les avantages
qu’elle peut offrir, et en en faisant surtout un objectif à part entière.

Les chefs d’Etat et de gouvernement ayant le français en partage ont
pris, dès 1995, toute la mesure de l’enjeu. C’est ainsi que la Conférence des ministres
francophones chargés des inforoutes, qui s’est tenue à Montréal en mai 1997, a arrêté
un plan d’action qui s’appuie notamment, depuis 1998, sur le Fonds francophone des
inforoutes, doté d’un montant annuel de 40 millions de FF et alimenté, tant par les pays
du Nord que par ceux du Sud. La mise en place de ce fonds a suscité un engouement
révélateur, puisque en l’espace de huit semaines, ce sont plus de trois cents projets
mutilatéraux Nord-Sud ou Sud-Sud, provenant de 35 pays, qui ont été déposés.

La Francophonie est donc parfaitement consciente de sa mission, mais
elle est tout aussi consciente de ses moyens. Elle ne prétend pas à elle seule corriger
tous les retards. Une trentaine de programmes internationaux d’aide visant à élargir les
réseaux d’information et de communication dont dispose l’Afrique sont d’ores et déjà en
cours. Et je dirais tant mieux ! L’ampleur de la tâche requiert la mobilisation de tous
en général, et de la Francophonie en particulier car il est impensable que la
Francophonie soit absente de l’entrée de ces pays dans la société d’information.

C’est la raison pour laquelle je souhaite que l’Organisation
internationale de Francophonie, dans ce domaine, comme elle le fait déjà dans le domaine
politique, travaille en étroite collaboration avec les autres Organisations
internationales et recherche les meilleures synergies possibles avec les programmes déjà
en cours. Je souhaite, aussi, mobiliser, les grandes institutions financières sur
quelques grands projets phares de la Francophonie.

Car beaucoup d’initiatives francophones sont déjà en cours, à
travers ceux que l’on appelle les opérateurs de la Francophonie. Il s’agit désormais de
resserrer et de renforcer ces actions en mettant plus particulièrement l’accent sur la
démocratisation de l’accès, la production de contenus en français et la formation des
ressources humaines.

Malgré une demande croissante, notamment de la part des jeunes, la
généralisation de l’utilisation de l’Internet en Afrique reste limitée en raison de
l’insuffisance de l’informatisation et des infrastructures de télécommunications, mais
aussi du coût élevé des communications. La Francophonie, là encore, ne peut agir
seule. Ses efforts doivent être relayés par une politique volontariste des Etats. En
outre, dans la plupart des pays, les services fournis sont actuellement localisés dans
les capitales, ce qui permet à un nombre restreint d’utilisateurs d’y accéder puisque
70% de la population vit dans des zones rurales.

C’est pourquoi il faut privilégier, dans un premier temps,
l’équipement des lieux publics afin de répartir le coût de l’accès à ces équipements
entre un grand nombre d’utilisateurs, Qu’il s’agisse des ministères, des ambassades, des
centres culturels, des établissements scolaires, des Universités à l’instar des 26
centres de ressources implantés par l’Agence universitaire de la Francophonie. Ce réseau
permet la diffusion de plus d’un million d’unités documentaires par an auprès de la
communauté universitaire francophone du Sud ainsi que l’accès à l’Internet scientifique
pour plus de 40 000 enseignants chercheurs. Par ailleurs la Francophonie doit tirer le
meilleur parti de l’implantation par l’Agence intergouvernementale de la Francophonie dans
16 pays de 170 Centres de lecture et d’animation culturelle en milieu rural. A titre
expérimental, 14 d’entre eux sont pour l’heure connectés à l’Internet.

La Francophonie doit poursuivre dans ce sens et se fixer un projet
ambitieux d’ouverture de " cybercentres ", y compris dans un environnement
privé, sur le mode des cybercafés.

Sur le plan des contenus, La Francophonie a permis un accroissement
important du volume d’informations échangé sur la toile, particulièrement sur les pays
d’Afrique francophones, mais il est trois secteurs prioritaires dans lesquels, elle doit
amplifier la création et la circulations de contenus parce qu’ils sont au croisement de
la modernité et du développement. Il s’agit de la formation et de l’éducation à
distance, du commerce électronique et bien sûr du patrimoine culturel.

Le défi de l’éducation et de la formation est un préalable au
développement. En révolutionnant les modalités de transmission du savoir, les
technologies de la communication, qu’il s’agisse de l’Internet, des télévisions et des
radios satellitaires, offrent des potentialités sans précédent. Formation à distance,
échange de systèmes éducatifs, le champ des possibilités est infini et devrait
permettre de pallier, notamment, les difficultés diverses auxquelles se heurte la
circulation des étudiants et des chercheurs. L’Agence intergouvernementale de la
Francophonie assure déjà, à travers le Consortium international francophone de
formation à distance, la formation d’enseignants et de personnels éducatifs. TV5
s’implique, elle aussi, dans ce processus éducatif à travers la production du magazine
" Funambule ". L’Agence universitaire de la Francophonie, a mis au point un
Programme ProSud destiné à assurer la production au Sud de contenus francophones sur
Internet, par les universitaires du Sud eux-mêmes. Le nombre de pages produites sur les
sites Internet des différents pays a ainsi quadruplé depuis un an, passant de 17 000 à
65 000. Mais le grand défi de la Francophonie reste sans doute la mise en place de
l’université virtuelle francophone qui peut devenir un vecteur privilégié du
rayonnement éducatif de la Francophonie.

Il faut aussi que la Francophonie renforce ses interventions dans le
domaine de la formation professionnelle et technique, des services de maintenance et du
transfert des compétences permettant la création de nouveaux sites.

Il est un second défi incontournable pour la Francophonie : c’est
celui de l’intégration dans l’économie mondiale des pays les moins développés. C’est
parce que la Francophonie veut maintenir et resserrer le dialogue entre le Nord et le sud,
entre une Francophonie développée et une Francophonie en voie de développement que les
chefs d’Etat et de gouvernement ayant le français en partage ont décidé de la tenue, à
Monaco, les 14 et 15 avril prochains, de la première conférence des ministres
francophones de l’Economie et des finances. Cette conférence portera sur le thème des
investissements et du commerce, et plus particulièrement du commerce électronique. Cette
nouvelle forme de transactions peut devenir un moyen puissant de désenclavement pour
nombre de pays et leur ouvrir l’accès à un marché mondial. Il faut que la Francophonie
mette en place un véritable réseau mondial de commerce électronique francophone. Nous
dégagerons donc à Monaco les moyens d’accompagner cette mutation que la mondialisation
demande et que la solidarité exige.

Mais je crois qu’au-delà de ces défis, la Francophonie peut
véritablement, grâce à ces outils, trouver un nouveau souffle. Nous avons aujourd’hui
la possibilité de dialoguer avec les francophones de tous les pays, y compris ceux qui ne
sont pas membres de la Francophonie et qui expriment souvent le désir ardent d’être plus
étroitement associés à nos projets. Nous avons, surtout, la possibilité d’offrir au
monde les trésors de notre langue commune, la richesse de notre patrimoine culturel, ou
plus exactement de nos patrimoines culturels car la Francophonie est à la fois une et
multiple. Elle se nourrit et s’enrichit des particularités de chacun de ses membres.

C’est pour toutes ces raisons que la Francophonie se doit d’être présente et active
dans le cybermonde. Je dirais qu’elle ne peut faire autrement, sous peine de s’éteindre
doucement et sans bruit aux côtés des autres communautés culturelles et linguistiques.
Mais ce n’est, aussi, qu’à ce prix que nous pourrons prétendre préserver la diversité
linguistique et culturelle dans le monde et par là-même assurer la démocratie
internationale.