LA FRANCOPHONIE FACE À LA MONDIALISATION

«Bilinguisme, Phagocytose, Dignité et
Montréalité»

Ce texte est publié simultanément (mi-avril ’97) dans les
pagélecs du discugroupe: «La Francophonie face à la mondialisation», mis sur pied par
le journal «Le Monde diplomatique». L’adrélec du site de ce forum est la suivante: http://www.monde-diplomatique.fr/md/forum/francophonie/index.html

Paramètres: L’auteur, un Québécois, enchaîne la discussion
depuis un texte antérieur produit par M. Charles Durand, Français résidant actuellement
aux états-Unis, portant sur le fallacieux bilinguisme social qui, à terme, implique la
disparition de la plus vulnérable des deux langues.


Réf.: Les enjeux au dela de la langue… (M)
11 avril 1997 14:56:55 +0200

Avec bonheur (avec humeur très certainement aussi), M. Durand
écrit:

«Peut-être la supercherie la plus monumentale est celle de la
«politique de bilinguisme» appliquée par de nombreux pays. En effet, l’objectif réel
d’une politique de bilinguisme n’est pas d’assurer «l’égalité» entre deux communautés
de langues différentes mais d’accélérer l’assimilation d’une communauté minoritaire à
une communauté dominante. En effet, une société vraiment «bilingue» n’a aucun
intérêt à le rester. Tôt ou tard, les locuteurs vraiment bilingues basculeront
automatiquement sur la langue de la majorité car elle est, en principe, plus utile
puisque son aire de diffusion est plus grande […]»


C’est exactement l’idéologie véhiculée au Canada, et au Québec
même par sa puissante minorité anglophone (qui au surplus «récupère» largement les
allophones qui immigrent massivement, à Montréal surtout). L’Amérique du Nord, dont le
Canada, est anglaise mur-à-mur. En exceptant le Québec, bien sûr, qui tient le fort
avec grande difficulté. Mais pour combien de temps, lorsque l’on voit la France, la
Suisse et la Belgique déserter le champ de bataille et abandonner progressivement le
combat? Notamment en s’auto-bilinguisant elles-mêmes… à commencer par s’afficher
majoritairement en anglais sur les inforoutes. La plupart du temps, en effet, il est
impossible de savoir a priori si on est invité sur un site français ou américain. Et
parfois même impossible… a posteriori. Au surplus, les principaux moteurs de recherche
européo-français font la vie fort douce à la langue de Charlie Brown. En Belgique, par
exemple, aucune des trois langues officielles – aucune! – n’a droit de cité sur LE moteur
du pays, en l’occurrence: «Belgium Ad Valvas» (http://www.advalvas.be/default.html). On se
croirait dans les rues de… Brussels in Belgium – où Liégeois, Namurois et Spadois ont
l’impression d’être en pays étranger (comme les Québécois… à Montréal). La Suisse,
non contente d’avoir à gérer quatre langues, en importe une cinquième pour s’adresser
à ses propres gens sur «Swiss Search» (http://www.search.ch/index.html.fr).
Ici le français est présent, certes, mais on voit combien il est considéré comme
langue seconde, traduite (d’ailleurs souvent maladroitement) depuis l’anglais qui reste
omniprésent dans les versions filles.

Comment voulez-vous, bonne mère!, que les Anglais, les Espagnols ou
les Japonais exprimassent ensuite la moindre déférence pour une langue française
méprisée en terre française même??? Comment est-il possible de porter respect à qui
n’en a guère pour soi? Comble du ridicule!: pendant ce temps, les grands moteurs de
recherche américains (Alta Vista, Excite, Infoseek…) deviennent accessibles à la
clientèle d’expression française. Inversement, et de façon non moins ridicule,
plusieurs moteurs de l’Hexagone repoussent les informations non exclusivement
franco-françaises!!! Nom de dieu! Où est la France fière et noble de Jeanne d’Arc, de
Louis XIV, de Voltaire, de Napoléon, de Hugo, voire de de Gaulle? Où est la Suisse de
Rousseau? Où est la Belgique de Michaux, de Magritte, de Brel? Marianne la superbe – au
bonnet phrygien et à la poitrine à redonner vie au Soldat inconnu – tu me manques
terriblement!

Revenons au Québec, après ce déjà long distinguo. Il est
remarquable de constater combien «on» défend et valorise le ‘bilinguisme’ de Montréal
(la seule grande ville ‘française’ de tout le continent – la seule!), alors que cette
politique et cette vision sont inexistantes partout ailleurs. Toronto, Vancouver,
New-York, San Francisco – nommons-les toutes, par centaines – n’ont jamais encouragé le
bilinguisme. Au contraire! Tout le territoire nord-américain est justifié –
politiquement, économiquement, culturellement, ‘moralement’ – d’être et de rester
unilingue anglais, mais… Montréal, elle, n’a pas le droit d’être unilingue
française.. C’est alors de la fermeture d’esprit, de la petitesse, voire de la bêtise
sinon du racisme de la part de ces Québécois arriérés… comme on le lisait
récemment, en Allemagne, jusque dans le «Frankfurter Allgemeine Zeitung» (Francfort) et
le «Süddeutsche Zeitung» de Munich – sous la plume de journalistes qui ne lisent ni ne
comprennent le français (!) et qui s’alimentent par conséquent aux journaux et médias
"canadians". Aussi bien demander aux journaux irakiens de nous entretenir des
Kurdes, aux médias israéliens de discourir des Palestiniens, ou aux Japonais de décrire
avec générosité le peuple authentiquement autochtone des Aïnous. Intelligence et
objectivité garanties…

L’idéologie dite dominante est souvent, c’est là un truisme, la
morale du plus fort; fût-il le plus léger démographiquement dans une aire donnée. En
un mot, ce qui est bien pour soi est bien pour tous: Tous pour Un / Tous pour Moi. Les
plus faibles ont toujours tort. C’est le linguiste belge Joseph Hanse qui, au sujet du
Québec, écrivait avec pertinence: «Mettre les deux langues sur le même pied, c’est
mettre les deux pieds sur la même langue».

Savez-vous laquelle?
Retour Durand. CQFD.

===

Je ne partage pas rigoureusement toutes vos opinions, certes, M.
Durand, mais vous apportez beaucoup d’éléments qui ne manquent pas d’intérêt et
d’à-propos. Je profite de l’occasion pour remercier tout un chacun de partager ainsi, par
le biais du présent forum, leurs réflexions sur un thème aussi riche et fondamental que
la langue française.

Car le français n’est pas une langue. C’est une Civilisation.

Puissent tous les Malraux nous entendre. Bons baisers from Mount
Treal.

Jean-Luc Gouin
(résidence ‘réelle’:
région de Québec)
15 avril 1997

Athena@Agora.Qc.ca