À LA FENÊTRE DU SALON

à la fenêtre du Salon…
ma langue d’enfant

Stéphane-Albert Boulais

J’avais douze ans, je venais d’arriver à Hull, et
j’entendais pour le première fois parler un Hullois. Je croyais qu’il venait de
France. Je n’étais pas habitué à la tonalité, aux allitérations, aux assonances,
au rythme hullois, je ne connaissais de la langue que les onomatopées de la joie et les
mots étriqués de la Haute-Gatineau, comme " Pique-nique au Poconock " et
" Party au Quatre-Fourches ". Ma cartographie langagière se limitait aux lacs
Bitobi, Blue Sea et Bois-Franc. Peut-être ne connaissais-je que quelques centaines de
mots, mais c’était mon linge du dimanche, je le portais avec orgueil. Il était
propre, ma mère le lavait toujours avec tendresse. J’avais douze ans et je ne savais
même pas ce que voulait dire le mot " avortement ". J’étais encore loin
des " interruptions volontaires de grossesse ", équivalent textuel du lexical
" avortement ". J’avais douze ans et je soupçonnais à peine la façon
dont j’avais été conçu. Le mot " putain ", par exemple, était pour moi
synonyme d’oiseau. On m’avait donné cette acception. D’ailleurs, tous les
mots dangereux, entendus dans mon enfance, avaient des ailes. On les lançait du haut des
galeries du dimanche. Longtemps, les gros mots ont exercé sur moi tout leur prestige. Ils
ont stimulé mon imagination. Il y a comme ça des mots matriciels.

Ces mots comptent pour beaucoup dans ma quête d’homme. Ce fut
pour moi un véritable Graal que de gravir une à une les marches de la connaissance et de
la révélation. Depuis ce temps, j’ai un respect religieux pour tous ces mots qui
réfèrent intensément à la condition humaine. Prononcez devant moi le mot "
greluche " et j’y vois une tourterelle ou un grand héron. Voilà pourquoi toute
l’humanité gravide du monde porte en elle l’écho du rire et de
l’innocence.

Ma langue, c’était ces mots éloignés comme ces maisons de
campagnes séparées d’un kilomètre les unes des autres. Des mots à mâcher comme
une gomme balloune. Oh ! que j’aimais mordre dans leurs syllabes, je savourais
le parfum des voyelles et des consonnes. La langue m’est venue comme une essence de
sapin et de cèdre. Une cabane vigoureuse construite dans la futaie. Quelle odyssée que
l’aventure de mes premières phrases ! Aller au-delà de toute définition. être un
pur événement comme la musique. établir le registre de l’enfer au paradis.
Découvrir l’envoûtement. D’où ce goût, plus tard, pour le gueuloir. Dire les
mots à haute voix, fuir l’embaumement de la forme. En quelque sorte joindre la
quête de la lumière à celle de l’intériorité. Que de consonnances et de
désinences dans ma " marche à l’amour " ! Je cherchais éperdument à me
brancher sur un courant infini.

" Murmure incessant, incessant murmure ". Innocenter toute ma
culture avec des mots-sutures, des prépositions, des conjonctions, des particules qui
fusionnent, des outils qui naturalisent. Un chant.

Mais il n’est pas possible de vivre exclusivement en chantant
comme dans un opéra. Certes, la musicalité est le but magique de la langue, mais elle
épouse, en même temps, ses limites. La langue a une mémoire prosaïque. Combien,
parfois, j’envie Rothko et Soulages de vivre pleinement les joies de
l’hypotypose. N’avoir pour tout souvenir que le présent. Bannir
l’itératif.

Je devais apprendre que la littérature était avant tout une question
de ton. La manière de raconter les choses.

Ce que j’ai tenté un peu de faire devant vous à la fenêtre du
Salon.

Stéphane-Albert Boulais
écrivain