LA DIVERSITÉ LINGUISTIQUE

LA DIVERSITé LINGUISTIQUE
Un linguiste britannique lance un appel pour la protection de ce
précieux patrimoine.

Le texte suivant est extrait du Courrier international. Plusieurs autres texte traitant
du même thème y sont publiés : http://www.courrierinternational.com/mag/couv3.htm

"Prospect" (Londres)

Dans cent ans, la moitié des 6 000 langues de la planète aura disparu. Le linguiste
britannique David Crystal lance un appel pour la protection de ce précieux patrimoine.

Une langue meurt quand son dernier locuteur meurt. Un jour, elle existe encore ; le
lendemain, elle a disparu. Voilà comment cela arrive. Fin 1995, le linguiste Bruce
Connell effectuait des recherches sur le terrain chez les Mambila du Cameroun. Il
découvrit une langue appelée le kasabé, qu’aucun Occidental n’avait encore étudiée.
Elle n’était plus parlée que par un seul homme, répondant au nom de Bogon. N’ayant pas
eu le temps, lors de ce séjour, d’approfondir la question, Connell se promit de revenir
au Cameroun un an plus tard. Il arriva à la mi-novembre, mais Bogon était mort le 5
novembre, emportant avec lui le kasabé. Qui remarqua qu’il y avait ce jour-là une langue
de moins sur la planète ? Ni moi ni vous sans doute. Et, quand bien même vous l’auriez
su, cela ne vous aurait fait ni chaud ni froid.

La disparition d’une langue n’a rien d’exceptionnel. Depuis que le monde est monde, des
sociétés sont apparues et ont sombré, et avec elles leur langue. Le hittite, par
exemple, s’est éteint en même temps que la civilisation qui le parlait, dans les temps
bibliques. Mais le processus à l’œuvre en ce début de millénaire est sans commune
mesure avec ce qui a pu avoir lieu par le passé : c’est à une véritable hécatombe
linguistique que nous assistons aujourd’hui. Les chiffres sont éloquents. Toutes les
langues de la planète n’ont pas été rigoureusement répertoriées ni étudiées, mais
on estime qu’il reste, au mieux, quelque 6 000 langues dans le monde. Sur ce total,
environ la moitié sont appelées à disparaître au cours de ce siècle. Cela signifie
qu’en moyenne une langue meurt tous les quinze jours.

Une étude réalisée en février 1999 par le Summer Institute of Linguistics (SIL) de
l’Université du Dakota du Nord recensait 51 langues – dont 28 pour le seul continent
australien – parlées par une seule personne, près de 500 par moins de 100
locuteurs, 1 500 par moins de 1 000, plus de 3 000 par moins de 10 000 personnes et 5 000
par moins de 100 000. De fait, 96 % des langues de la planète ne sont parlées que par 4
% de la population mondiale. Rien d’étonnant à ce qu’un aussi grand nombre de ces
langues soient menacées de disparition. Une langue parlée par 100 000 personnes est-elle
hors de danger ? Pas nécessairement. Elle ne mourra ni cette année ni l’année
prochaine, mais rien ne garantit qu’elle existera encore dans deux générations. Tout
dépend des pressions qu’elle subit, notamment de la part d’une langue dominante. Cela
dépend aussi de l’attitude des gens qui la parlent : sont-ils attachés à sa survie ou
bien s’en moquent-ils complètement ? Dans l’ouest de la France, le breton est l’exemple
typique d’une langue ayant vu le nombre de ses locuteurs décliner de façon
catastrophique. Au début du XXe siècle, ils étaient 1 million à le parler. Ils sont
aujourd’hui moins du tiers. Le breton peut être sauvé si l’on déploie suffisamment
d’efforts – comme on l’a fait pour aider le gallois (qui était encore la langue
maternelle des trois quarts de la population du pays de Galles en 1880) à revivre. Si
rien n’est fait, le breton pourrait disparaître d’ici cinquante ans. D’autres langues
celtiques ont récemment connu ce sort en Europe : le cornique, jadis parlé en
Cornouailles, et le manxois, sur l’île de Man. Toutes deux bénéficient aujourd’hui
d’efforts de soutien, mais, une fois qu’une langue a perdu son dernier locuteur, il est
extrêmement difficile de la ressusciter – bien que ce ne soit pas impossible, comme
on l’a vu avec certaines langues aborigènes. […]

David Crystal*

* Professeur honoraire de linguistique à l’Université du pays de Galles à Bangor et
auteur de la Cambridge Encyclopædia of Language.