LA COLONISATION PAR LES MOTS

LA COLONISATION PAR LES MOTS

Madame Perry,

J’ai lu votre texte avec intérêt et je me permets de vous écrire afin de faire quelques remarques par rapport à votre message L’ANGLAIS, UNE MENACE POUR LE FRANçAIS ? accessible à l’adresse Internet suivante :
http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2000-et-moins/langlais-une-menace-pour-le-francais-.html

En posant la question de savoir s’il est choquant d’utiliser le mot "E-mail" au lieu de Mél ou courriel, vous posez ici le problème plus général des anglicismes. En effet, s’il n’est pas choquant, selon vous, d’utiliser "E-mail", alors utiliser des anglicismes en général ne serait donc pas, a priori, choquant non plus… Or l’utilisation d’anglicismes est peut-être choquante (dans le fond, ce n’est pas vraiment le problème, je pense) mais c’est surtout, à mon avis, très dangereux!

En effet, dans tout votre texte, vous ne traitez que l’aspect linguistique de la chose en occultant complètement l’aspect POLITIQUE, qui est, à mon avis, tout à fait capital!

Dans le monde d’aujourd’hui, où les citoyens sont de plus en plus abreuvés d’images et de sons qui viennent de plus en plus d’ailleurs, ne pas avoir une politique terminologique active (car c’est de cela dont il s’agit), c’est courir à la vassalisation linguistique! M. Toubon, ministre français, parlait de "colonisation par les mots".

Je vous invite aussi à vous connecter sur le site de la Délégation Générale à la Langue Française (rubrique: des mots) : http://www.culture.fr/culture/dglf/garde.htm où la politique terminologique française est expliquée.

De plus, je tiens à dire aussi que le gros problème avec l’anglais, c’est que cette langue exerce souvent une pression hégémonique. Certains parlent même de néocolonialisme linguistique anglo-saxon! (voir le site suivant): http://www.imperatif-francais.org/bienvenu/articles/2001/la-guerre-de-velours.html

De plus, l’anglais "écrase " souvent les autres langues, comme c’est le cas dans certaines organisations internationales (pas toutes, heureusement) alors que le français est presque toujours langue de travail au même titre que lui!

Je vous invite, pour en avoir un meilleur aperçu à vous connecter sur les sites des organisations internationales suivantes qui dépendent de l’ONU, où l’anglais et le français, je le souligne, sont tous deux langues de travail officielles:

UNU, CESAP, CCNUC, ONUDI, UNOV, AIEA, CFPI, PNUE, CEA, PAM, OOSA, FIDA, etc… situés à l’adresse suivante: http://www.un.org/french/unworld/map/ et voyez comme le plurilinguisme fièrement proclamé par de nombreux responsables est respecté… Bonjour l’anglicisation !

De même pour les DG3, DG7 et DG17 de la Commission Européenne situées à l’adresse suivante:
http://www.europa.eu.int/comm/dgs_fr.htm alors que le français y est langue de travail officielle. De même pour la Banque Centrale Européenne: http://www.ecb.int/

Tout ceci pour dire que, oui, à mon sens, il est choquant et surtout très dangereux d’utiliser des anglicismes à tout-va. De plus, la terminologie est loin d’être spécifique au français. Pour ne prendre qu’un exemple parmi d’autres, les nouvelles républiques issues de l’URSS font un travail terminologique important afin de se dégager de l’emprise de la langue russe. De même, le chinois, de part son écriture, est également contraint de traduire tous les termes étrangers.

Quant au titre de votre texte, "L’anglais, une menace pour le français?", je répondrai tout simplement par l’affirmative. Que deviendrait le français, quel serait son rayonnement s’il était envahi de milliers de mots anglais??

Comment pourrait-t-on encore affirmer, sans mourir de rire, que le français est encore une grande langue internationale si cette langue n’est même plus capable d’exprimer la modernité sans recourir à des termes anglais (ou anglo-américains, ce selon)???

(…)

Actuellement, on va a l’autre bout de la planète en 24 heures, on capte des dizaines de chaînes de télévision (nationales ou étrangères), le multimédia envahit nos vies. Il est bien évident que cela a des conséquences sur les langues car il y a beaucoup plus de contact entre celles-ci qu’auparavant. Le cloisonnement dans lequel vivaient nos ancêtres constituait une protection relative et tend à disparaître. Maintenant n’importe qui dans les pays développés, ou presque, peut capter CNN, aller aux Etats-Unis, se connecter sur des sites anglophones. De plus, quand on voit la pression exercée par certains anglophones pour que l’anglais demeure la langue dominante (cf l’ONU), il y a tout de même de quoi s’inquiéter!!!

Bien à vous,

Grégoire Rostropovitch
rostropovitch.gregoire@lemel.fr

(Le 20 avril 1999)