LA CARPETTE ANGLAISE NONANTE-NEUF

LA CARPETTE ANGLAISE NONANTE-NEUF

Saint-Germain-des-Prés, 14 octobre 1999, 12h30

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La scène est à Paris, rive gauche.

ACTE UNIQUE

SCèNE UNIQUE

MONSIEUR LOYAL

Chers amis,

Soyez les bienvenus à la remise de la " Carpette anglaise ".
Bienvenue à cette première édition d’un prix nouveau mais de toute évidence promis à
un avenir florissant.

Car, n’en doutons pas, celui qui aura le privilège d’être honoré
aujourd’hui de notre prestigieux trophée ne sera pas un héros solitaire, mais le porte-étendard
de toute une nouvelle génération de bradeurs de la France.

Notre pays peut en effet observer avec honneur le spectaculaire
cortège de ses bradeurs. Ils ont le front haut, portent avec fierté les couleurs de la
trahison et savent faire preuve de zèle dans les domaines les plus divers.

Peu d’ailleurs connaissent l’amertume de ne pas voir leurs efforts
récompensés. Aux bradeurs politiques vont les mandats les plus prestigieux, aux patrons
les stock-options, aux autres la Légion d’honneur et aux meilleurs d’entre tous
l’Inspection des finances. Le Maître bradeur n’hésitera pas, d’ailleurs, à exceller
partout et à cumuler les distinctions.

Mais nous n’avons pas la fatuité d’honorer ces maîtres-ci, exercice
d’art pur que seul un confrère peut mener à bien.

Non, si nous sommes réunis aujourd’hui, c’est pour réparer une
injustice et récompenser des travailleurs de l’ombre qui œuvrent quotidiennement à
saborder ce qui peut ralentir la

tâche de leurs confrères, à démolir le cadre trop étriqué qui
pouvait encore freiner et contenir les ambitions les plus hautes, à dépecer vivante une
langue qui ne l’est que trop à leur goût.

Car si la langue française devait s’opposer à la nécessaire
dissolution nationale, que faudrait-il qu’il advînt d’elle ?

LE CHŒUR DES TECHNOCRATES

" Qu’elle mourût ! "

MONSIEUR LOYAL

" Qu’elle mourût ! ", répondent-ils tous ensemble avec le vieil Horace, car
ils ont des lettres.

Il manquait un prix pour récompenser ces génies obscurs au talent
trop souvent méconnu, ces infatigables destructeurs de notre pays et de sa langue, ces
citoyens du monde bâtisseurs d’un avenir radieux où chacun pourra, comme à nos heures
les plus brillantes, dire " Bienvenue à nos envahisseurs bien-aimés ! "
(Aplusbégalix, dans " le combat des chefs "), et surtout, gloire suprême, le
leur dire dans leur langue !

Ces Français – dont le souci de " servir " va jusqu’à
sacrifier leur propre langue pour le bien de la

mondialisation américaine, – il faut les tirer de l’ombre où ils
rampent, il faut enfin qu’on les voie dans la difficile tâche des trahisons quotidiennes
injustement ignorées, il faut faire connaître et donner en exemple à la jeunesse leurs
vies dévouées à la cause anglophone et américaine, il faut enfin rendre hommage à
leur servilité.

C’est pourquoi nous avons organisé cette première remise de prix. La
France a des carpettes que le monde entier lui envie. Il faut les honorer.

Bien entendu, à travers cette remise de la " Carpette anglaise
", nous savons qu’à chaque fois, au-delà d’un homme, c’est toute une équipe de
carpettes que nous couronnons. Jeunes ou vieux talents, ils sont les produits d’une école
de pensée brillante dont s’honore notre pays, qui se reconnaît dans le fameux triptyque
: " trahison, démission, collaboration ".

C’est que ce n’est pas facile de trahir ! Il n’est pas donné à tout
le monde de se coucher ! Courber l’échine en disant merci, c’est tout un art !

La liste des personnalités pressenties pour cette " Carpette
anglaise " le montre assez : pas moins de trois inspecteurs des finances parmi les
pressentis pour la récompense.

La servilité ça s’apprend, ça se pratique, ça se cultive, ça
s’inculque.

Mais, trêve de discours, abrégeons votre impatience, et voyons de
suite qui sont les personnalités pressenties pour la " Carpette anglaise " 1999
:

(après chaque nom, les technocrates brandissent un petit panneau
" 10 ")

Claude ALLèGRE, pour sa phrase immortelle " Les Français doivent
cesser de considérer l’anglais comme une langue étrangère ". (La Rochelle, 30
août 1997)

Martin BOUYGUES diffuse des notes internes en anglais.

François-Régis HUTIN, PDG d’Ouest-France, lance un concours pour
définir la devise de l’Europe, qui devra être proposée en anglais et en langue locale.

Bernard KOUCHNER, représentant spécial du secrétaire général de
l’ONU au Kosovo, alors que l’ONU a deux langues officielles, le français et l’anglais,
n’utilise que la seconde, y compris avec ses interlocuteurs francophones.

Marc LASSUS, PDG de la société GEMPLUS, impose à ses cadres et à
ses employés l’usage de l’anglo-américain en France.

Alain MINC souhaite publiquement que l’anglo-américain soit la langue
d’usage courant en France.

Christian NOYER, vice-président français de la Banque centrale
européenne (BCE), répond en anglais à un député français au Parlement européen.

Louis SCHWEITZER, PDG de RENAULT, impose l’usage de l’anglo-américain
dans les comptes rendus des réunions de direction de RENAULT.

Serge TCHURUK, PDG d’ALCATEL, qui a imposé l’anglais comme langue de
travail à tout le groupe, ne laisse sortir aucune note de son bureau en langue
française.

(une hôtesse apporte une enveloppe)

(montrant l’enveloppe au public 🙂

Et voici l’enveloppe où se trouve le nom de l’heureux gagnant !

Mais nous allons d’abord demander au président de l’" Académie
des Carpettes anglaises " de venir nous aider à remettre cette récompense.

(ouverture de l’enveloppe)

Le gagnant est…

LE PRéSIDENT DE L’ACADéMIE DES CARPETTES ANGLAISES

Louis Schweitzer ! président de RENAULT !

MONSIEUR LOYAL

Je vous demande de le huer bien fort !

LA FOULE

Hou !!!

(les technocrates applaudissent)

MONSIEUR LOYAL

On me fait signe en coulisses que Louis Schweitzer n’a pas pu venir…

Qu’à cela ne tienne, nous allons remettre la récompense au pantin qui le
représente…

(remise de la carpette au pantin)

(on apporte une enveloppe)

Ah !! On me remet une enveloppe de RENAULT.

Ah ! Une lettre de M. Schweitzer !

" C’est avec émotion que je reçois la CARPETTE ANGLAISE, qui couronne toute une
vie au service des autres, je veux dire des anglo-américains et de leurs acolytes.

Je n’en dirai pas plus, non que je n’aie plus rien à dire, mais la maîtrise
approximative du français m’empêche d’en écrire davantage.

Comme le latin, je ne pratique plus ma langue maternelle que sous forme de citations.

En outre, j’ai toujours été meilleur en version qu’en thème !

Yours faithfully

Louis Schweitzer "

Rendez-vous l’année prochaine pour l’édition 2000 de la " Carpette
anglaise " !

(Ce Prix a été créé par les associations œuvrant pour la langue française :

A L F – Asselaf – D D C – DLF )

http://www.micronet.fr/~languefr/carpetteanglaise.htm

(Ce texte nous a été transmis par courriel)