« LE COMMERCE DES LANGUES EST L’AVENIR DE LA FRANCOPHONIE »

« Le commerce des langues est l’avenir de la francophonie »,
par Bernard Cerquiglini

En éliminant peu à peu les dialectes régionaux, la France est devenue unilingue.
Cette situation, qui lui est propre au sein de l’espace francophone, entrave une
évolution saine de la langue. Elle favorise le conservatisme et l’absence d’ouverture.

Mis à jour le lundi 21 février 2000

Dans la série de conférences organisées par la Mission 2000 au titre de
L’Université de tous les savoirs, le linguiste Bernard Cerquiglini, professeur de
linguistique à Paris-VII, a présenté, le 15 février, une communication intitulée «
Renouveau et perspectives sur la langue française ». Nous en publions ici de larges
extraits.

L’histoire du français est celle de la construction, multiséculaire, d’une langue
conçue comme unique, homogène, unitaire. Nous parlerons, par contraste avec les
situations « diglossiques » (bilinguisme, etc.) que décrivent les linguistes, de «
monoglossie » française. Les raisons en sont nombreuses. Politiques, tout d’abord :
l’intérêt de l’Etat, qu’il soit royal, impérial ou républicain, pour la langue est une
constante. On en sait les grandes étapes. Dès avant le XVIe siècle, la royauté impose
le français dans l’administration, contre le latin, langue de l’Eglise ; au XVIIe
siècle, la langue nationale prend un tour réellement institutionnel (Académie
française, organisme d’Etat) ; au XVIIIe siècle la Révolution, dans sa lutte contre les
dialectes et sa volonté de joindre nation et langue, hérite de cette tradition, qu’elle
renforce. On peut penser que l’Etat en France s’est constitué au travers de sa langue :
on rappellera l’amendement constitutionnel du 25 juin 1992, qui introduit à l’article
premier du texte fondateur des institutions, à côté des « symboles de la République
» (drapeau, hymne, devise, etc.), la phrase : « La République a pour langue le
français. »

Raisons institutionnelles, ensuite, qui découlent des précédentes. De par cet
héritage historique, la France est des mieux fournies en organismes d’aide, de
protection, voire de contrôle de son idiome. L’Académie française, dont on a dit qu’on
peut la tenir, au rebours de ses soeurs belge, italienne, espagnole, etc., pour un
organisme d’Etat (locaux nationaux somptueux, budget officiel confortable, rang
protocolaire élevé de son secrétaire perpétuel, etc.) n’est pas seule. Chaque période
de l’histoire a laissé la trace de l’intérêt étatique, par des institutions diverses
que l’on a pris soin de conserver en les additionnant. Par exemple, dans les trente
dernières années, l’ardent dirigisme gaullien trouva dans la langue matière à son
amour ombrageux de l’indépendance nationale, à son désir d’une politique culturelle
vigoureuse, à son goût pour la traduction institutionnelle de cette politique.

Les présidents de la République qui succédèrent au Général, de ce point de vue,
furent tous gaullistes. En témoigne la longue liste des organismes et institutions
fondés en une trentaine d’années, et dont l’action de l’Etat en matière de langage
semble s’être fait une spécialité. Subsistent de fait, dans une ambiguïté
significative, des institutions vouées à la défense de la langue française, et
d’autres attachées à son rayonnement.

Les dernières raisons sont idéologiques. Pureté et homogénéité de la langue
coïncident, pense-t-on, dans l’unicité partout recherchée. Le thème, des plus
mythiques, de la « clarté » inhérente à la langue française est bien connu ; il se
lie à une normalisation stricte qui refuse la variabilité, et ignore les multiples
variantes dont la langue est faite ; il dépend d’une conception fort resserrée de la
langue. L’exemple du francien le montre à merveille. Il est partout admis, et reproduit,
que le français national provient du dialecte (le francien) de l’Ile-de-France, région
de Paris, promu « dialecte du roi », et dont l’expansion a suivi le développement de la
royauté. Cette idée plaisante et simple a le défaut d’être erronée : non seulement il
n’y eut pas de dialecte propre à l’Ile-de-France au Moyen Age (le terme de francien fut
l’invention des grammairiens de la fin du XIXe siècle), mais bien des arguments
historiques militent avec force contre cette vision. Il est intéressant de rechercher les
raisons d’une telle invention, au moment où l’Etat républicain était en pleine
conquête : s’y mêlent, à l’évidence, l’idéologie étatique centralisatrice, le
sentiment que la langue est la chose de l’Etat, le parisianisme, la volonté que la
langue, homogène, provienne d’une source unique et pure.

Qu’on le regrette ou s’en réjouisse, l’histoire pluriséculaire de la construction
monoglossique paraît achevée. Dans les faits, toutd’abord. L’exemple des langues «
minoritaires » ou régionales est éclairant. Certaines possèdent une réelle vigueur :
on peut citer l’alsacien, le catalan, le corse ; à un moindre degré, le basque et le
breton. Toutefois, ces idiomes sont réellement minoritaires (l’alsacien est parlé par
moins de 0,6 % de la population nationale) et leur transmission est fragile. Les enquêtes
de l’Institut national d’études démographiques montrent, année après année, un
déclin : il y a toujours moins de locuteurs qui parlent à leurs enfants la langue que
leurs parents leur parlaient.

En ce sens, l’« intégration républicaine », qui est prioritairement linguistique, a
bien fonctionné, et fonctionne toujours. Il n’y a plus dans la France d’aujourd’hui (le
fait est récent, et fort significatif) de locuteur natif monolingue d’une autre langue
que le français. Ce qui explique sans doute la politique conduite par les défenseurs des
langues régionales, laquelle, il convient de le reconnaître, frappe par son équivoque.
Le lieu d’apprentissage revendiqué est passé de la famille à l’école, dont on attend,
demande, exige qu’elle protège ou, tout simplement, enseigne. Outre que l’on peut voir
là un démarquage inconscient et donc une reconnaissance de la politique étatique en
faveur du français, un soutien scolaire aux langues en péril n’est pas forcément
efficace. Une langue qui n’est plus familiale est-elle encore familière ?

Cette monoglossie paraît régner en maître, également, dans les représentations. On
l’a dit, la norme est rétive à toute variation ; conçue comme unitaire et inflexible,
elle est socialement définie. A la notion très générale d’usage du peuple, que les
grammairiens de la Renaissance avaient reprise aux Latins, la grammaire classique du XVIIe
siècle a substitué une conception éminemment stricte. Vaugelas privilégie « l’usage
de la meilleure partie de la cour (et des meilleurs auteurs du temps) ». La norme par
suite renvoie à un lieu social, qui en est la source et le souverain ; le « bon usage »
est affaire d’élitisme social, et de dressage du courtisan : il faut à tout prix « en
être ».

L’insécurité linguistique que ressentent tant de Français (ce qu’ils viennent de
prononcer « est-il français ? ») tient un peu aux pratiques d’insécurisation de la
monarchie absolue (« comment se conformer, comment plaire ? »). La norme aujourd’hui,
que l’on réfère à la bourgeoisie parisienne cultivée, n’est pas moins sociale et
géographique. On lit dans les dictionnaires que le déjeuner est le repas du midi, le
dîner celui du soir ; c’est oublier que, dans de larges couches sociales de la province
française, ainsi qu’en Belgique, en Suisse et au Québec (ce qui n’est pas peu), on dîne
à midi, on soupe le soir. « Dîner » en fin de journée, ne serait-ce pas, en fait, un
régionalisme… parisien ? Le resserrement sur la norme explique l’abondante et très
ancienne littérature sur la décadence du français ; à en croire les innombrables cris
d’alarme poussés, génération après génération, par de farouches défenseurs de la
pureté de l’idiome, la langue française devrait avoir disparu, ou être réduite à
quelques grognements informes. Cela éclaire également le thème de l’invasion
linguistique par excès d’emprunts (actuellement d’origine anglo-saxonne). Tout
changement, toute nouveauté issue de l’extérieur est vécue comme une perte, ou une
agression.

Une telle monoglossie a des effets que l’on peut regretter. Elle entrave, par
conservatisme, une évolution saine de la langue. On sait le risque couru à vouloir
toucher, même très modérément et pour les meilleures raisons du monde, à
l’orthographe du français : la dernière tentative, pourtant élaborée de concert avec
les partenaires francophones et admise, dans un premier temps, par l’Académie française,
publiée en décembre 1990, déclencha une véritable guerre civile, qui remplit la presse
écrite, les radios et télévisions pendant tout le mois de janvier 1991. Le désir du
gouvernement actuel de féminiser les titres et noms de métier, en nommant (ce qui est
linguistiquement fondé et ce dont il a parfaitement le droit) des ambassadrices, des
directrices et des inspectrices générales, a déclenché, de la part de puristes, des
articles de presse violents.

Plus regrettable encore, le développement néologique ne reçoit pas l’accueil et les
encouragements qu’il mérite. Créer du vocabulaire indigène dans les domaines
scientifique et technique, au lieu de les emprunter, ce qui est légitime et non
xénophobe, est accueilli avec un sourire qui ne facilite pas l’appropriation des termes.
Sait-on que le mot logiciel (anglais software), créé par des experts en informatique, et
que tout le monde utilise aujourd’hui, fut d’abord condamné par l’Académie française ?

Cette monoglossie, ensuite, isole la France au sein de l’espace francophone. Cette
dernière, tout d’abord, est le seul pays francophone unilingue. Dans tous les autres, le
français est en présence d’une autre langue (Québec, Belgique, Tunisie, etc.), voire de
plusieurs autres (Suisse, pays africains) ; le français est donc une langue de contact,
de dialogue. La politique linguistique de la francophonie doit s’appuyer sur ce fait ; la
France, où le français est langue nationale, officielle et unique, doit s’accorder à
cette politique.

Le français, ensuite, qui est maintenant davantage parlé à l’extérieur de la
France, fait preuve au-delà des frontières d’une étonnante vitalité, en particulier
lexicale : que l’on songe à la chaleur, à la variété, à la saveur des expressions
canadiennes, belges, africaines ! Il ne s’agit pas de régionalismes, même planétaires,
mais de variations légitimes et fécondes au sein d’une norme très étendue.

La France joue un rôle majeur au sein de la francophonie. Elle est le berceau de la
langue, la source de la norme, et par son action la soeur aînée des pays francophones ;
elle a donc tout intérêt à devenir… réellement francophone. Prendre conscience d’une
telle appartenance implique l’abandon de la norme monoglossique et de l’idéologie de
cette norme, l’ouverture aux diverses variétés du français, une faveur donnée aux
autres langues présentes sur le territoire (langues régionales, d’immigration, langues
européennes voisines). Le dialogue, le commerce des langues, le pluralisme sont l’avenir
de la francophonie.

Bernard Cerquiglini


BERNARD CERQUIGLINI

Né le 8 avril 1947 à Lyon, ancien élève de l’ENS de Saint-Cloud, agrégé de
lettres modernes et docteur ès lettres, Bernard Cerquiglini est professeur de
linguistique à l’université Paris-VII, directeur de l’Institut national de la langue
française (Inalf) au CNRS et vice-président du Conseil supérieur de la langue
française. Il est également membre de l’Oulipo (Ouvroir de littérature potentielle) et
conseiller scientifique de l’Encyclopaedia universalis. Auteur de nombreux articles, il a
publié La Parole
médiévale (Minuit, 1981), Eloge de la variante. Histoire critique de la philologie
(Seuil, 1989), La Naissance du français (PUF, 1991), L’Accent du souvenir (Minuit, 1995),
Le Roman de l’orthographe (Hatier, 1996), A travers le « Jabberwocky » de Lewis Carroll
(Le Castor astral, 1997). Il a traduit Questions de sémantique, de Noam Chomsky (Seuil,
1975).

Le Monde daté du mardi 22 février 2000