« FRANÇAIS ET INFORMATIQUE : MARIAGE CONTRE NATURE ? »

« FRANçAIS ET INFORMATIQUE : MARIAGE CONTRE NATURE ? »

Le Comité d’action pour le français en informatique (CAFI) organisait il y a quelques semaines une Table
ronde
sur le thème «Français et informatique : mariage contre nature ? ». Ce fut
à plus d’un titre un franc succès s’il faut en juger par l’organisation,
la haute qualité des invités et le nombre de participants. Le Devoir y consacra le bas
de sa « une », le jeudi 25 février dernier. S’il est vrai que cet événement
m’a intéressé, je dois avouer qu’il m’est difficile de me joindre au
choeur de louanges et de félicitations que l’on a entendues.

Le plus grand intérêt de l’article du Devoir est sans doute
d’avoir traité publiquement du problème de l’utilisation de notre langue en
informatique, mais il me semble qu’il ne fait qu’amplifier les travers de la Table
ronde
du CAFI : ce côté superficiel, inhérent à un échange public vif et limité
dans le temps.

Le texte de l’article nous porte à croire qu’il n’y a à peu
près plus de problèmes techniques dans l’utilisation du français – ce qui est
grosso modo vrai – , et que l’on offre de plus en plus de produits et services
en français. Sur la même lancée résolument optimiste, l’article met en exergue
une opinion émise lors de cette Table ronde, à savoir que les problèmes quels
qu’ils soient trouveront solution relativement vite, et cela par la seule magie du marché
(à savoir l’importance grandissante de millions de consommateurs non anglophones, dans
leur immense majorité non francophone d’ailleurs ).

S’il est vrai que l’anglais ne jouira plus d’ici
quelques années de la suprématie sans conteste de naguère, il faut bien comprendre que
le nombre de sites Internet anglophones maintiendra une croissance rapide et soutenue.
Notons également que la profondeur (le nombre de pages ) de certains sites anglais est
tout simplement phénoménale et que le mode actuel de calcul de la place de chaque langue
sur le Web ne reflète pas correctement ce facteur variable. Il faut encore nuancer ce
déclin tout à fait relatif de l’anglais d’une autre façon : la proportion de pages
en anglais pourrait bien diminuer, mais en sera-t-il de même de la popularité de ces
pages par rapport aux pages dans les autres langues du cyberespace ? La situation actuelle
et le rôle de lingua franca de l’anglais nous amènent à penser le contraire. à
titre d’illustration, des organisations internationales comme l’ONU, l’UIT
ou l’Union européenne, plusieurs années après le lancement de leurs sites Web,
n’affichent toujours la grande majorité de leur contenu qu’en anglais; force
nous est donc de reconnaître qu’une diminution du poids démographique des
internautes américains ne va pas de pair avec une augmentation du nombre de pages en
français, pourtant une des langues internationales reconnues de ces organisations ! On
alléguera en fait le nombre accru d’internautes non anglophones pour augmenter le
contenu en anglais, seule mesure économique capable de satisfaire tout le monde…

Que faut-il donc en conclure ? On nous dit que « l’anglais
régresse sur l’Internet », mais il ne s’agit que d’un déclin relatif et
non absolu car on voit de plus en plus de sites Internet en anglais. Qu’en est-il du
français ? S’il est vrai qu’il progresse en terme absolu, progressera-t-il en
terme relatif ? Tout porte à croire qu’en raison de son poids démographique faible
dans les régions câblées, le français régressera en termes relatifs dès lors que des
millions d’hispanophones, économiquement plus favorisés que notre réservoir
francophone africain, de lusophones, de Chinois ou de Coréens envahiront le cyberespace.

Les échanges ont donc privilégié lors de cette Table ronde
les rares côtés plutôt positifs de la présence du français en informatique, tout en
délaissant trop souvent de vastes pans de la problématique proposée dans la lettre
d’invitation du CAFI ou ne les effleurant qu’au passage.

Ainsi, au niveau technique, on ne nous a pas dit qu’il est
toujours impossible d’avoir une adresse de courriel ou de site Internet comportant
tous les caractères français habituels (accents et cédille). Y a-t-il une solution à
l’horizon?

Mais les problèmes les plus importants n’ont à peu près pas
retenu ni l’attention des membres du panel ni celle du journaliste du Devoir.

Un des invités nous a dit que 70 % des nouveaux emplois à Montréal
étaient créés dans le domaine des nouvelles technologies, mais on peut se demander dans
quelle mesure ces emplois sont en français? Une des intervenants a reconnu que dans son
importante entreprise informatique , à Montréal, tout se passait en anglais. Notre
expérience à Impératif français révèle la grande difficulté de travailler en
français dans le domaine des technologies de pointe. Les outils, malgré leur
disponibilité au même prix en français, sont en anglais, les livres sont en anglais, la
documentation et les réunions internes dans ces sociétés sont en anglais. évidemment,
cette situation trop fréquente ne peut avoir que des effets délétères pour le
français. Une fois l’anglais imposé dans une entreprise de pointe, il est très
difficile de revenir en arrière, les jeunes immigrants qui se joignent à ces sociétés
ne voient pas l’utilité d’apprendre le français : ils veulent ou doivent
d’abord améliorer leur anglais. N’avons-nous donc rien appris sur la force de
la langue de travail, ne détermine-t-elle pas l’association et le choix
linguistiques des allophones ?

Nos jeunes diplômés, il faut l’avouer, sont préparés dès le
collège et ensuite à l’université à cet emploi généralisé de l’anglais en
informatique. Il faut rappeler que l’informatique n’est plus une discipline
ésotérique pratiquée par quelque savant cosinus mais bien une filière extrêmement
populaire. Nos collèges et universités francophones utilisent donc très souvent les
versions anglaises de logiciels populaires, alors même que ceux-ci existent en français.
Les manuels et les livres de référence disponibles le seront dans leur immense majorité
uniquement en anglais, ignorant du même coup les équivalents français (des traductions
le plus souvent). Dans nos universités, les cours se donneront parfois en anglais, les
travaux doivent parfois être remis dans cette même langue. Les étudiants
s’avisent-ils de s’insurger contre cette pratique, on leur répond que
c’est pour leur bien. Mais à quoi leur sert-il alors de s’inscrire à des
universités francophones ?

Pour rectifier cette situation, et beaucoup de personnes isolées
appellent au changement, peut-être faudrait-il que le gouvernement rompe son silence en
matière linguistique ? En effet, nous croyons que celui-ci devrait d’abord informer
les citoyens de leurs droits en milieu de travail et des limites aux exigences patronales.
Trop souvent, la direction impose de manière éhontée l’anglais en informatique en
arguant de difficultés fictives dans l’utilisation des logiciels en français. Cette
victoire des dirigeants d’entreprise instaure rapidement un climat où le français
– qu’il s’agisse de logiciels dans cette langue ou de son utilisation comme
langue de travail – est considéré comme un intrus anachronique.

Il faut culpabiliser les patrons qui, trop fréquemment et
illégalement, font signer des lettres d’embauche en anglais à leurs nouvelles
recrues. Comment ces nouveaux employés oseraient-ils se plaindre ? Il faut culpabiliser
par une campagne officielle de publicité les patrons qui imposent des claviers anglais,
des logiciels en anglais à leurs nouveaux employés, contrevenant ainsi à la loi. Ces
nouveaux employés n’ont pas le réflexe de se plaindre, ignorants qu’ils sont
de leurs droits et dépourvus du soutien actif de leur gouvernement.

Que de fois n’a-t-on pas souligné le manque de disponibilité de
logiciels en français dans nos magasins alors que ceux-ci existent bel et bien? Combien
de fois encore devrons-nous entendre nos commerçants nous dire avec aplomb qu’un tel
logiciel n’existe pas en français, pour ajouter après un vif échange : «En
France, peut-être, mais pas ici.» Je parle ici de logiciels américains très
populaires. Ces marchands n’auront-ils de cesse de bafouer de la sorte, et la loi qui
leur impose d’avoir ces logiciels en magasin et leurs clients par trop souvent mal
informés ?

Pour accroître la valeur et l’expansion du français en
informatique, le gouvernement ne devrait-il pas songer sérieusement à imposer le
français, comme langue obligatoire, dans les appels d’offres émis par les
sociétés établies au Québec. Une des participantes a d’ailleurs donné un exemple
précis où deux entreprises montréalaises, considérées comme des fleurons de
l’industrie québécoise, s’envoyaient des appels d’offres écrits
uniquement en anglais. En imposant le français, et en faisant du texte français la seule
version officielle en cas de litige, on pourrait accroître considérablement
l’importance du français dans le monde des affaires et surtout dans celui des hautes
technologies.

Comme on le voit, l’article du Devoir concernant la Table ronde
du CAFI laissait de côté plusieurs tendances très inquiétantes : la marginalisation du
français dans le babel de l’Internet, la marginalisation du français dans
l’enseignement de l’informatique, sa marginalisation comme langue de travail
dans ce secteur très fortement créateur d’emploi, la distribution défaillante des
logiciels français, l’exclusion trop fréquente du français dans les documents
commerciaux tels que les appels d’offre. Il était important, selon nous,
d’attirer votre attention sur ces lacunes afin de peindre un portrait plus fidèle de
la situation du français au Québec, même si la chose n’est guère agréable.

Remis par,

Jean-Paul Perreault
Président
Impératif français

Tél. et téléc. : (819) 684-7119
Courriel : imperatif@imperatif-francais.org
Site : http://www.imperatif-francais.org