« FRANCOPHONE » ET « FRANCOPHONIE »

« Francophone » et « francophonie »
entre l’abus et l’ambiguïté



Jean-Marc Léger
Conseiller en Relations internationales


Peu de vocables auront connu une fortune aussi prompte au cours des dernières décennies que ceux de « francophone » et de « francophonie ». De même, il en est peu dont l’usage illustre à semblable degré la confusion croissante dans les concepts socio-culturels et socio-politiques élémentaires et dans les mots qui les expriment.

Le phénomène s’observe dans l’ensemble de la francophonie mondiale mais il présente une dimension singulière et comporte une nocivité particulière au Québec, où la substitution de « francophone » à « français », à la fois réductrice et trompeuse, entraîne des effets pervers.

Les définitions de « francophonie » et de « francophone » sont aujourd’hui multiples, variées et parfois contradictoires, qu’il s’agisse des personnes physiques ou des personnes morales, des individus, des institutions ou des pays. L’approximation et le laxisme, aussi bien que la méconnaissance des origines et de l’évolution de l’idée francophone alimentent la confusion. Les « Sommets » de la francophonie ont leur part de responsabilité dans une dérive qu’ils cautionnent et qu’ils contribuent à accélérer.

Une extension artificielle

Ces pays qui ont prétendument le français en partage (selon l’appellation officielle), sont désormais si nombreux à le partager, qu’il n’y a pas lieu de s’étonner que la plupart d’entre eux le possèdent de moins en moins. Certains dirigeants politiques et certains membres de l’appareil francophone ont apparemment l’obsession de la taille, du nombre, où ils voient la condition de l’influence sur le plan international. Ils ne concevraient pas un « sommet » qui n’accueillerait pas trois ou quatre nouveaux candidats au minimum : plus c’est gros, plus c’est nombreux, plus c’est impressionnant. L’extension, aussi rapide qu’artificielle, de la francophonie officielle, est inversement proportionnelle à l’expansion de la langue française dans le monde et à sa qualité, ou vice-versa. Chez plusieurs des nouveaux titulaires du brevet de francophonie, la connaissance du français est éminemment variable, de « passable ou réduite à nulle », comme on dit de la mesure de visibilité sur les routes, dans les prévisions météorologiques.

Certains des artisans de cette extension à tout va et à tout prix prétendent que la francophonie d’hier se préoccupait essentiellement de la défense de la langue française, ce qui limitait son action au plan culturel, alors que la communauté francophone nouvelle manière est une organisation à vocation globale, politique et économique autant que culturelle et que, dès lors, le français est l’instrument et non la fin de l’entreprise. De tels propos révèlent autant l’embarras que l’ignorance. Dès le début en effet, les organisations francophones, tant gouvernementales que non-gouvernementales (sauf, naturellement, celles dont le but, aussi légitime que nécessaire, réside dans la défense de la langue) ont souligné et répété (et inscrit dans leurs statuts) que leurs objectifs essentiels étaient l’information, la coopération et le dialogue des cultures, grâce à la langue commune.

Il n’est pas sans intérêt de rappeler que la plupart des organisations et associations internationales nées dans le cadre de la francophonie de la première vague, c’est-à-dire jusque vers les années soixante-dix, se disaient « de langue française » et non « francophones », pressentant les risques et l’ambiguïté de ce mot. Ce furent les parlementaires, les universités, les journalistes, les écrivains, les économistes de langue française, combien d’autres. Si le terme « francophone » a fini par s’imposer, c’est en raison de sa brièveté, de son apparente simplicité, de la valeur de symbolisme qu’on lui prête, tous éléments que valorise notre époque, soucieuse de classer, d’étiqueter. Les « Sommets » eux-mêmes n’ont pas retenu le qualificatif « francophone ». Ils se disent de langue française : après en avoir eu l’usage en commun, ils l’ont désormais en partage ! cette malheureuse langue.

Mais c’est à propos des personnes physiques que le terme de « francophone » se révèle le plus ambigu, tant le rapport à la langue française varie d’un pays à l’autre, d’une communauté à l’autre, souvent d’un individu à l’autre. Le mot fait référence à la pratique usuelle ou préférentielle de la langue française, alors que le vocable « français » évoque naturellement l’origine, l’identité, l’histoire. C’est le cas des Canadiens-français, des Wallons, des Romands autant que des Français, par rapport aux francophones non-Français.

La substitution progressive de « francophone » à « français », chez nous, contribue non seulement à brouiller mais à miner le sens de l’appartenance, à entretenir la crise d’identité. L’opération a été facilitée par la consommation abusive et l’emploi fautif que nous faisons, depuis quinze à vingt ans, des innombrables « phones » : anglophones, francophones et l’affreux « allophones » (quand il faudrait parler plutôt d’allogènes), vaste et pénible fourre-tout, qui fleure l’exclusion et traduit le besoin maladif de créer des catégories.

Français plus que francophone

Nous ne sommes pas que francophones, nous Québécois d’origine française, ou plutôt nous le sommes parce que, d’abord, nous sommes Français, issus de Français, que le Québec est un espace français avant d’être un «espace francophone», que ceci n’est possible qu’à cause de cela. écarter ou occulter cette donnée première, fondamentale, ce serait retirer (a posteriori) toute justification au combat de la survivance, hier, et à la recherche aujourd’hui d’une plus large autonomie politique ou tout bonnement de la souveraineté. Un pays est une histoire et une culture avant d’être un territoire. Nous faisons partie de l’histoire de France, qui est nôtre jusqu’au milieu du 18e siècle. Et De Gaulle pouvait justement saluer, lors de sa visite de 1967, «les Français de part et d’autre de l’Atlantique».

Car enfin, qu’est-ce qui fait la personnalité propre, la singularité du Québec (la fameuse et fumeuse «société distincte») sinon la qualité de pays de langue française, et pourquoi l’est-il sinon en raison de ses racines, parce que l’essentiel de son peuple est d’origine française? L’oublier, le taire ou l’occulter, ou s’acharner à en limiter la signification et la portée, c’est signer l’arrêt de mort politique du Québec.

Jusqu’au milieu des années soixante, nous nous sommes définis et désignés nous-mêmes, avec raison, comme Canadiens-français(1) et non pas Canadiens francophones : la différence est fondamentale, elle est de nature. Faute de pouvoir revenir à cette appellation, que nous avons eu tort peut-être d’abandonner imprudemment et prématurément, il faudra trouver la formule, inventer le néologisme qui puisse rappeler et souligner clairement l’origine française de quelque quatre-vingt pour cent des Québécois, seule justification des combats d’aujourd’hui et de demain. Car encore un coup, «francophone» fait référence à une toute autre réalité socio-culturelle. Cela explique aussi que pendant longtemps les cris de ralliement, les slogans «Québec libre» et «Québec français» se rejoignaient au point d’être interchangeables. Plus récemment, au milieu des années quatre-vingt, on a vu naître le dynamique Mouvement Québec français et non «Québec francophone».

De même, dans la Belgique désormais fédérale (d’un fédéralisme à la fois culturel et territorial), la constitution connaît la Communauté française et non pas «francophone» (à côté de la Communauté flamande et non pas néerlandophone), étant bien entendu que là-bas comme chez nous, les immigrants de toutes origines ont vocation naturelle à devenir partie de cette société française où ils ont choisi de s’installer, à s’y assimiler, à assumer son histoire et son destin, terme normal d’une immigration réussie.

Une politique démographique

Encore faut-il d’urgence dans notre cas, pour que l’intégration soit assurée, une politique globale de la population dans laquelle s’inscrirait naturellement une politique cohérente de l’immigration. Il serait illusoire que veule de nous en remettre à autrui du soin de nous perpétuer. Si notre anémie démographique devait persister, on voit mal quel sens auraient encore la défense de la langue française et la recherche de l’émancipation politique.

Le Québec ne peut être réellement et durablement francophone que s’il reste très majoritairement français. Aussi, une politique familiale et une politique nataliste vigoureuses sont-elles les impératifs les plus pressants au Québec, aujourd’hui. Mais c’est là une autre histoire.

Jean-Marc Léger


1 Après nous être désignés pendant longtemps comme Canadiens tout simplement, en fait jusqu’au début du XXe siècle (et même dans les classes populaires jusque dans les années 20), les autres étant appelés les Anglais.