JE SUIS BIEN FATIGUÉ D’ENTENDRE NOS EXPERTS NOUS PARLER SANS VERGOGNE LE FRANÇAIS

Je suis bien fatigué d’entendre nos experts nous parler sans vergogne le français à l’anglaise…

Il faut s’adapter, nous dit-on souvent… même en ce qui concerne l’usage de la langue. Or, il y a s’adapter et s’écraser. Comme tant d’autres, j’aime beaucoup entendre le français bien parlé. J’aime aussi entendre l’anglais bien parlé. Je comprends très bien que tout le monde ne peut être bilingue, encore moins être parfaitement bilingue. Cependant, je déteste entendre, sur les ondes, nos experts de la communication parler le français à l’anglaise. Nous payons ces gens, avec nos taxes ou autrement, et nous sommes en droit d’attendre de leur part le plus grand respect de notre langue et de ses particularités.

Or, de plus en plus, depuis quelques années, chez les experts de nos stations francophones de radio et de télévision, une mode s’installe, un courant s’amplifie qui entraîne ces gens à utiliser en français l’accent tonique propre à la langue anglaise. Ce ne devrait pourtant être un secret pour aucun d’entre eux que l’accent tonique se place, en français, sur la dernière syllabe sonore du mot tandis que, en anglais, il marque généralement la première syllabe du mot.

Même à l’antenne de réseaux nationaux aussi prestigieux que celui de Radio-Canada, on peut entendre certains annonceurs et annonceuses se permettre d’accentuer allègrement la première syllabe d’à peu près tous leurs mots. Cela n’est pas français, ça donne l’impression fort agaçante d’un sautillement qui suggère quelque chose comme la course d’un chevreuil ou d’un kangourou. Oui, bien sûr, le français bien parlé accentue la première syllabe du mot sur lequel on veut insister mais si on insiste sur tous les mots d’une phrase, on insiste alors sur aucun d’entre eux.

Peut-on oser toucher à des idoles ?

Ce mauvais exemple vient donc de haut et de plus en plus souvent. De grandes vedettes du micro, des vétérans du métier, chevronnés et hautement reconnus pour leurs expérience et compétence se laissent entraîner dans le courant à la mode. Oser en nommer quelques uns ou quelques unes pourrait même étonner, frôler l’outrecuidance sinon le crime de lèse-majesté. Mieux vaut peut-être mentionner ici le nom de l’un ou l’autre de nos experts du micro qui ont résisté au courant…, par exemple, Bernard Derôme. Nul besoin d’enquête, il suffit d’écouter. Et nos apprentis, de même que nos gens de micro des stations régionales ou locales, qui veulent bien faire, eh bien ils imitent les modèles, ou du moins ceux et celles qui leur semblent des modèles… puisque qu’ils parlent en haut lieu…

Je me fis un agréable devoir un jour de féliciter un jeune annonceur de Radio-Canada pour ne s’être pas laissé entraîner dans le courant. Il remercia, modestement. Vaine démarche: moins de deux ans plus tard, toujours compétent par ailleurs, il succombait lui aussi à la mode du temps.

On peut comprendre que cette façon de parler le français à l’anglaise s’explique par la présence fortement médiatisée de cette masse de quelque 300 millions de locuteurs anglophones dans laquelle nous sommes immergés ou enclavés. Mais, objectera-t-on, de nombreux Français ont aussi adopté cette mode sur leurs ondes. C’est exact. Et faut-il toujours imiter nos cousins de la mère patrie? Faut-il oublier qu’ils sont, eux, d’un pays souverain dont la seule langue officielle est le français et que le seul pays anglophone de leur voisinage se trouve par delà La Manche, deux réalités qui atténuent sensiblement le danger et la crainte de l’assimilation linguistique? Faut-il oublier que beaucoup de ces chers cousins ont développé une servile anglomanie qui les conduit à étayer généreusement leur langue des quelques mots d’anglais qu’ils connaissent, anglomanie qui leur a valu, en 1964, une verte semonce de la part de leur concitoyen étiemble ? Celui-ci, dans son « Parlez-vous franglais » (Gallimard, Coll. Idées), n’osa-t-il pas écrire : « Hier encore langue universelle de l’homme blanc cultivé, le français de nos concitoyens n’est plus qu’un sabir, honteux de son illustre passé. » Si les Français adorent adopter les mots anglais, pourquoi n’adopteraient-ils pas l’accent aussi ?

Nous ne formons que 2 % de la population de l’Amérique du Nord

Il s’agit chez nous d’une dérive linguistique dangereuse, d’un phénomène de mimétisme inconscient, d’un courant sournois d’homogénéisation et d’assimilation dans le vaste contexte anglophone nord-américain et à peu près universel. Or, la réalité géographique et démographique qui fait que nous, les francophones, ne formons que 2 % de la population de l’Amérique du Nord nous oblige à réagir à cet évident et pernicieux processus d’assimilation.

De même qu’il faut s’opposer à l’utilisation en français de n’importe quel mot anglais, ainsi faut-il s’opposer à l’utilisation, en français, de l’accent tonique anglais. Nos experts des ondes ont livré et à peu près gagné la bataille contre les anglicismes. Bravo ! Mais ça ne suffit pas. Ce que nous entendons trop souvent sur nos ondes, ce sont des mots français, des phrases françaises enveloppés de l’accent tonique propre à l’anglais. Tout comme, par exemple, cette raison sociale de mon petit cousin marchand de meubles : « Bélanger meubles » est faite de deux noms français enveloppés dans une tournure anglaise. C’est là de l’asservissement linguistique.

Nos prestigieuses maisons de radio et de télévision ont bien à leur service des experts de la langue qui surveillent, écoutent et adressent des avis et recommandations à qui de droit. Mais leur pouvoir ne peut venir à bout de la mode. Leurs avis ne sont pas publiés. Pour oser contredire publiquement des vedettes, il faut parfois n’avoir aucun emploi à perdre. Il faut jouir de la liberté d’expression dans les faits, quoi ! C’est mon cas. Je veux ici attacher un grelot à ce sournois phénomène de mimétisme inconscient et anglicisant. Je le fais en amant de notre langue. Si d’autres sons de grelot pouvaient venir s’ajouter au mien, cela pourrait sonner une alarme. Or, il y a péril en la demeure.

Jules Bélanger,

Gaspé (Québec) Adrélec : polbel@globetrotter.net